Le besoin d’excitation. — L’ambition
Pour sortir de cette souffrance inquiète les malades cherchent instinctivement quelque chose qui pousse plus loin leurs sentiments insuffisants, qui les excite. C’est ce besoin que nous avons déjà vu se manifester grossièrement dans le besoin de poisons excitants, dans la dipsomanie, dans la morphinomanie, dans la recherche de l’excitation génitale parfaite chez certains érotomanes, dans les impulsions à la marche, dans le désir même de I a souffrance . On le voit encore dans ci le besoin de faire des sottises pour se réveiller » dans « le besoin fou de sensations nouvelles ». Nous le reverrons encore sous bien des formes variées, en particulier à propos des besoins de direction et d affection.
L’inquiétude contient aussi une partie active, elle excite à faire des efforts. Cette remarque est vérifiée par l’existence d'un sentiment inattendu chez nos scrupuleux, 1 ambition. Ils sont d abord tous des consciencieux, ils s’efforcent de faire les choses jusqu’au bout précisément parce qu’elles leur paraissent toujours insuffisantes. Jean était un élève modèle dans sa médiocrité, il se serait rendu malade plutôt que de ne pas faire son devoir jusqu’au bout, il prenait toutes les précautions possibles pour ne jamais mécontenter un maître. Encore maintenant Vor..., a 5o ans, reconnaît quelle a une conscience ridicule : elle se loicc
LES STIGMATES PSYCHASTHÉNIQUES
dans son ménage à faire toutes les choses pénibles ; quand elle commence un livre elle se croit obligée de le lire jusqu’au bout sans passer une ligne, même si le livre l’ennuie. Meu... travaille toute la journée sans se permettre aucun repos, « il me semble que si je cessais de travailler un moment je n’aurais plus le droit de manger ». Cette activité inquiète dépasse le présent: « il faut toujours, dit Lise, que je pense à plus tard, que je cherche ce que je ferai après cela, que je dépasse ce travail, que j aille au delà ». Ce besoin va devenir une manie et nous l’avons justement étudié sous le nom de manie de l’au delà, mais les sujets ont ce besoin avant d’être malades, ils l’ont toute leur vie et je crois que c’est au début un trait de caractère en rapport avec leur perpétuelle inquiétude.
Un degré de plus dans le même sens et l’on comprend comment se développe une sorte d’ambition insatiable. Nadia n’est jamais satisfaite de la façon dont elle joue du piano, elle veut être « une tout à fait grande artiste,... moi, je suis le ver de terre, dit-elle, et monidéal, c’estl’étoile etje voudrais devenir plus digne de lui. Il me semble que je veux toujours devenir l'égale des plus grands hommes, quoique je sache bien que je n’ai jamais été bonne à grand’chose... Même si j’avais pu réussir à être une grande musicienne je n’aurais jamais été contente, j’aurais toujours voulu grimper plus haut encore... Mon ambition n’a pas de limites ».
Quelle que soit la situation à laquelle ils parviennent, les scrupuleux en sont toujours mécontents, ils rêvent toujours mieux, toujours autre chose. Il est bien probable que ces sentiments bizarres sont quelquefois le principe d’une activité utile et qu’ils ont inspiré des ambitions généreuses ; mais il est vrai aussi qu ils peuvent être plus souvent le point de départ de jalousies maladives et d’une sorte de délire des grandeurs. « J ai l’ambition de tout, dit Fa..., cela me rend jalouse de tout, oh! si j’étais comme les gens qui sont dans cette voiture, comme cette belle dame..., je voudrais arriver au comble de la fortune et de la gloire... et je ne serais peut-être pas encore satisfaite. »
Tous ces sentiments d’incomplétude que les sujets éprouvent à propos de leurs émotions sont bien analogues à ceux qui ont été constatés à propos de l’action et de l’intelligence et ils méritent bien le même nom.
personnelle.
M. Séglas, en décrivant la crise d’obsession, signalait quelques phénomènes très intéressants qu’il considérait comme l’indication d’un trouble de la conscience pendant la crise. « L’un d’eux, dit-il, un agoraphobe, s’exjDrime ainsi : au bout de quelques pas, il me semble que je me dédouble, je perds la conscience de mon corps qui me semble être en avant de moi... j’ai bien conscience que je dois marcher ; mais je n’ai pas conscience de ma propre identité, que c’est bien moi qui marche. Je fais des efforts pour me prouver que c’est bien moi et souvent il me faut interpeller un passant, entrer dans un magasin, pour parler, pour demander quelque chose afin de me donner une nouvelle preuve que je suis réellement bien moi...1 * » Un autre malade, garçon de 12 ans, tourmenté par des obsessions, des manies du do.ute et du toucher reste un instant en arrière de son précepteur ; il accourt effaré en s’écriant qu’on l’avait abandonné en arrière, qu’il fallait retourner le chercher, qu’il était perdu. Le même malade, en voyant passer une voiture cellulaire, est pris d’une grande peur, craignant d’avoir été emmené par le garde qui l’aurait regardé en passant". Ces deux observations semblaient mettre en évidence un trouble remarquable de la conscience personnelle.
Des faits semblables ont été en réalité observés depuis fort longtemps. Les observations de Krishaber3 connues sous le nom de « névrose cérébro-cardiaque » ont été rendues célèbres par Taine. « Dans les premiers temps, aussitôt après mes attaques, disait un de ces malades, il m’a semblé que je n’étais plus de ce monde, que je n’existais plus, que je n’existais pas. Je n’avais pas le sentiment d’être un autre, non, il me semblait que je n’existais pas du tout. Je tâtais ma tête, mes membres, je les sentais. Néanmoins il me fallait une grande contention d’esprit et de volonté pour croire à la réalité de ce que je touchais... » « J’avais,
i- Séglas, Leçons cliniques sur les maladies mentales, i8g5, p. i3i.