Pitres cl Régis, np. cil., p. 3G
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camarades et on tournait constamment en ridicuie ses qualités mêmes, son lionnêteté et sa bonté : « Je savais bien, dit-il. que j’aurais dû me défendre, je savais bien que j étais même plus fort que beaucoup de ceux qui me tourmentaient le plus, mais je ne pouvais supporter la pensée de me battre : au moment de me défendre, je devenais tremblant, paralysé, j ai toujours été un pauvre être sans défense. » On dira certainement ici que 1 émotion paralysait la volonté, nous verrons plus tard ce qu’il faut penser de cette théorie, Pour le moment constatons simplement le fait, c’est qu’ils s’émotionnent au lieu de se défendre, et qu’en fait ils ne se défendent pas.
Une des conséquences singulières de cette absence de lutte, c’est que, pour avoir la paix, ils obéissent à tout le monde. Quand on parle de ces malades, on dit toujours qu’ils se laissent conduire, qu’on leur fait faire et dire tout ce qu’on veut et qu ils obéissent au premier venu. Bei...,1 Claire cèdent au dernier qui leur parle et on peut les amener à se déjuger à peu de moments d’intervalle. On en tire comme conclusion que ce sont des individus très suggestibles. Cette conclusion serait en contradiction avec les expériences que je viens de relater à propos de 1 hypnotisme et de la suggestion, aussi je ne la crois pas vraie. Leur obéissance n’est pas du tout de la suggestion, comme celle des hystériques.
Une hystérique suggestionnée adopte l’acte, se laisse envahir par la pensée qui est semée en elle, et la pousse à l'extrême, elle croit avoir décidé elle-même l’action et, pour peu qu'on insiste, elle invente même les motifs de sa résolution, en un mot elle se croit libre et se donne tout entière à l’acte. Le scrupuleux ne fait qu’obéir, il le fait à contre-cœur, en se sentant humilié, en raisonnant fort bien et en trouvant stupide l’acte qu il n adopte pas, il ne pousse pas cet acte à 1 extrême, il n en lait que le moins possible sans y mettre de croyance, d’enthousiasme, ni de sentiment de liberté. Pourquoi le fait-il alors? Pour deux raisons, d’abord parce qu’il faudrait lutter pour résister à ceux qui commandent et ensuite parce qu’il faudrait prendre la résolution de faire autre chose: deux choses qu’il ne peut pas faire. C est pourquoi son obéissance n’est pas du tout la même que celle de 1 individu suggestionné.
i. A'dvroses et Idées fixes, II, p. 63.
LES TROUBLES DÉ LA VOLONTÉ
io. — Le misonéisme.
Les caractères précédents étaient en somme assez légers, nous arrivons a des caractères de plus en plus graves qui se présentent quand la maladie avance et qui d’ordinaire accompagnent alors des manies et des obsessions, quoique à mon avis ils n’en dépendent pas.
Jusqu’à présent les actes étaient mal faits, avec hésitation, lenteur, faiblesse, mais ils finissaient par être faits tout de même. \ oici maintenant certains actes qui se suppriment, c’est-à-dire certaines actions que le sujet ne parvient pas à faire et cela au début, sans savoir pourquoi. Nous voyons d’abord disparaître des actions nouvelles, toutes celles qui demandent une adaptation à des circonstances nouvelles. J’ai tant insisté autrefois sur ce fait caractéristique de l’aboulie qu’il suffit de le rappeler. « Tout ce qui est nouveau me fait peur », dit Nadia en ne se rendant pas compte qu’elle donne la définition du misonéisme. Tous ces scrupuleux sont des individus routiniers qui recommenceront indéfiniment a\ec ennui et tristesse la. même existence monotone et qui sont incapables d’aucun effort pour la changer.
Au caractère précédent il faut naturellement rattacher l’impossibilité d interrompre les habitudes une fois acquises ; ces personnes ont une peine énorme à s’accoutumer à une situation nou- \ elle , c est parmi eux que 1 on observe ces individus curieux qui « ne peuvent pas s habituer a leur femme » quand ils se marient (Ka...) et qui une fois habitués après un grand nombre d’années ne peuvent plus s’en passer. C’est parmi eux que l’on trouve toutes les « manies » dans le sens vulgaire du mot avant qu’il n’y eût de véritables manies mentales : se coucher de la même manière, avoir la même place à table, la même plume et le même papier buvard, etc. « Ce qui change mes habitudes me boule- 'erse toujours, dit Lise. » Nous verrons, en étudiant l’évolution de la maladie, comment les grands changements, changement d’appartement comme changement de situation et surtout le grand changement du mariage provoquent les graves rechutes.
il- — Les aboulies sociales, la timidité.
Après les actes nouveaux il y a une catégorie d’actes qui sont
LES OBSESSIONS. j. a3
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très fréquemment supprimés, ce sont les actes sociaux, t ?uxcl 1 doivent être accomplis devant quelques personnes ou qui dans f leu,, conception impliquent la représentation de qnelqnes-nns de .
nos semblables. , .• ï
. devant les hommes, cette aboulie
Cette impuissance a agn (texan . ,
. . 1 2 ». l’essentiel de la timidité. Bien des
sociale me parait constitu . , , y
auteurs ont déjà insisté sur ces troubles de la volonté et de L c- ,i„n dans la timidité; « !.. timidité, dit M. Dugas, trouble es mouvements volontaires, paralyse la volonté. Elle atteint plus souvent les mouvements ordonnés en respectant les mouvements instinctifs et ressemble à l'aboulie...' » « Cette aboute allen qu’on nomme la timidité, disait auss. M. I.aptc -M H-" en ’“ëj dans son étude intéressante sur les timides, insiste surtout i sur l'aspect émotif que prend le phénomène de la timidité v mais il note bien cependant cette suppression des actes qu ,1 1 appelle une abstention. .< Éviter les occasions de se montrer, voilà le soin du timide; comme ces occasions consistent en contacts sociaux il en résulte une tendance a recherche* l’isolement... il y a chez lui une inhibition qui paralyse mon., u- ’tanément la volonté, qui retient le mot sur les lèvres, qu. empêche aussi bien de timide de refuser que d accepte. . qu
l'empêche même d’exprimer les sentiments de reconnaissance ou
de tendresse3. » * • J
Cette inhibition ou mieux cette disparition de ac e \o on * en présence des hommes, car nous aurons il voir si e est bien une inhibition, joue un rôle énorme chez presque tous les malades psychasthéniques. Il en est bien peu qui a un moment d< eu existence et quelquefois pendant toute leur vie u aient etc rendus
impuissants par la timidité. . ,
Voici un bel exemple de cette timidité : « indépendamment des membres de ma famille, dit une malade, il a été 1res restreint le nombre des personnes avec qui je n’ai pas été gêuee. Devant la plupart j’étais absolument paralysée, une simple addition je n pouvais pas la faire devant quelqu’un. J’étais obligée d être fans* pour masquer cette impuissance, de chercher des prétextes de casser mon crayon, d’aller chercher un canif, je faisais mon addi-
1. Dugas, La Timidité, licvuc philosophique, 1896, ,11, P- 56î-
2. P. Lapie, Logique de. la volonté, 1902, p. 29$ 1 (> anS. ‘ C3"
y 1 . ..... , ». fPans v. Alcan).
3 Harlcnborg, Les timides et la timidité, p. 89 (1 aris. . . )•
LES TROUBLES DE LA VOLONTÉ
tion au dehors, à la dérobée. J’avais le sentiment que si j’avouais
cetto impuissance ce serait fini, que je serais perdue, que je n’arriverais plus à rien ».
Xe pas pouvoir jouer du piano devant des témoins, ne plus pouvoir travailler si on vous regarde, ne plus pouvoir même marcher dans un salon et surtout ne plus pouvoir parler devant quelqu un, avoir la voix rauque, aiguë ou rester aphone, ne plus trouver une seule pensée à exprimer quand on savait si bien auparavant ce qu il lallait dire, c est. le sort commun de toutes ces personnes, c est 1 histoire banale qu ils racontent tous. « Quand je veux jouer un morceau de piano devant quelqu’un, dit Nadia, et même devant vous que je connais beaucoup, il me semble que I action est difficile, qu il y a des gènes à l’action et, si je veux surmonter, c’est un eflort extraordinaire, j’ai chaud à la tète, je me sens perdue et je voudrais que la terre s’ouvre pour m’engloutir. » Cat..., un homme de 3 .o ans, se sauve dès qu’il entend quelqu’un entrer, il a de la peine à faire sa classe devant ses élèves « je ne ferais réellement bien ma classe que si je la faisais tout seul sans élèves et surtout sans directeur ». « Je voudrais \ous parler, disent Dob... ou Claire, et je ne peux pas, cela s’arrête dans ma gorge, je suis une heure pour demander quelque chose d insignifiant. Je ne vous parle réellement bien que si je suis seule, si vous n êtes pas la. » Lev... fait bien ses comptes dans le sous-sol du magasin, mais ne peut plus écrire un chiffre, car il est pris par la crampe des écrivains, quand il est mis au premier devant le public. Tous répètent comme Simone : « Je serais parfaite, je ferais tout, si je pouvais être tout à fait seule, comme une sauvage dans une île déserte ; la société est faite pour empêcher les gens d’agir, j’ai de la volonté pour tout, mais je n ai cette volonté que si je suis seule. »
On admet d’ordinaire que ces troubles de la timidité sont des phénomènes émotionnels. Qu’il y ait des troubles émotionnels, des angoisses chez les timides, j’en suis convaincu ; il y a aussi chez eux de l’agitation motrice, des tics et même de la rumination mentale, dont on ne parle pas assez. Mais il ne faut pas ouhlier qu il y a chez eux de l’impuissance volontaire. M. Hartenberg, qui explique tout par 1 émotion, le remarque lui-même à propos d’Amîel « le manque de foi simple, l’indécision par défiance de moi, remettent presque toujours tout en question dans ce qui ne concerne que ma vie personnelle. J’ai peur de la vie objec-
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tive et recule devant tonte surprise, demande on promesse qu, me réalise ; j'ai la terreur de l'action et ne me sens a l a, se que dans la vie impersonnelle, désintéressée, .objective de la penser Pourquoi cela? Par timidité' », et M . Ilartcnbcrg ajoute: « seu il dire par là qu'au moment d'accomplir un acte, .1 est arréUr brusquement par une émotion poignante qo. le P-b * • £ ce qu'il désigne par timidité, c'est la peur instinctive d agir, c'est aussi la peur de prendre une détermination avec les conséquences utiles et fâcheuses qu'elle comporte. C est sa maladie
la volonté en somme qu’il appelle timidité* ». J
Pourquoi hésite-t-on à appliquer cette remarque s. juste aux autres cas de timidité ? On est frappé de ce fait que les Um.de. incapables de faire une action en public, la font dans la pei cation, quand ils sont seuls. Nadia joue du piano très bien et facilement quand elle se croit seule, et Cal... ferait très bien sa classe s ,1 n'y avait pas d'élèves, on en conclut qu'ils ne sont pas impuissants a faire l'acte et qu'il faut faire appel à un trouble extérieur a acte lui-même pour expliquer sa disparition dans la société.
11 y a là un malentendu, l’acte de faire une classe imaginaire sans élèves et l'acte de faire une classe réelle devant des élevés en chair et en os ne sont pas le même acte. Le second es bien plus complexe que le premier, il renferme outre 1 énoncé des mêmes idées, des perceptions, des atténuons complexes des objets mouvants et variables, des adaptations innombrables des situations nouvelles et inattendues, qui transforment complètement l’action. Pourquoi un individu aboulique peut-.l air le premier acte et ne peut-il pas faire le second Je réponds simplement, parce que le second est bien plus d, 11, elle que le premier. 11 on est ainsi dans tous les actes sociaux, car il n y rien de plus complexe pour des hommes que les relations avec les hommes. Que des émotions, des agitations motrices, des crampes des écrivains, des tics viennent s’ajouter, ou mieux se substituer à cet acte qui ne s’accomplit pas, c’est un grand phénomène secondaire dont il faudra tenir compte ; mais le lait essentiel c es l’incapacité d'accomplir l'acte complexe et en particulier 1 acte
M’ C'est ce que l'on vérifie par l'examen des diverses formes de
i. Amicl, Journal intime , II, 19a.
a. Ilartcnbcrg, Les timides et la timidité, p, 106.
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cette timidité. La timidité fait le grand malheur de ces personnes, elles ont un sentiment qui les pousse à désirer l’affection, à se faire diriger, à confier leurs tourments et elles n’arrivent pas à pouvoir se montrer aimables, a pouvoir même parler. Nadia répète sans cesse : « je crois que je ne serais pas devenue si détraquée, si j’avais eu le courage de confier mes tourments a quelqu’un, mais malgré moi j’ai toujours été très renfermée. » Ce sont tous des « renfermés » qui sentent beaucoup, mais qui n arrivent pas à exprimer et surtout qui n’arrivent pas a exprimer devant leurs semblables, parce que l’expression est un acte et l’expression sociale un acte complexe et que les actes complexes leur deviennent impossibles.
11 en résulte encore une contradiction, ces personnes sont poursuivies par le besoin d'aimer et d’être aimées, ils ne songent qu’a se faire des amis, d’autre part ils méritent l’affection ; extrêmement honnêtes, ayant une peur terrible de froisser quelqu un, n’ayant aucune résistance et disposés à céder sur tous les points, ne devraient-ils pas obtenir très facilement les amitiés qu ils recherchent ? Eh bien en réalité ils sont sans amis : ce sont des isolés qui ne rencontrent de sympathie nulle part et qui souifrent cruellement de leur isolement. Comment comprendre cette contradiction ? C est que pour se faire des amis il faut agir, parler, et le faire à propos. Pour attirer l’attention des gens et se. faire comprendre d’eux, il faut saisir le moment où ils doivent vous écouter, dire et faire à ce moment ce qui peut le mieux nous faire valoir. Or nos scrupuleux sont incapables de saisir une occasion ; comme J. -J. Rousseau, ils trouvent dans l’escalier le mot qu’il faudrait dire au salon'. Ont-ils l’idée, ils ne se décident pas a l’exprimer et s’ils s’y décident comme ce pauvre Jean, ils veulent bien parler tous seuls quand il n’y a personne, mais ne peuvent plus parler dès qu’il y a quelqu’un. Pour que quelqu un s intéresse à eux il faut qu’il les devine, qu’il fasse tous les efforts pour les mettre à l’aise, pour leur faciliter l’expression. Alors ils s’accrocheront à lui avec passion et prendront des affections folles dont nous aurons à parler. Un telbonheur leur arrive rarement et presque toujours ils le paient très cher. Tous ces caractères de leur timidité et de leurs relations sociales dépendent au fond de leur aboulie fondamentale ; la diminution ou la disparition des actes sociaux qui se manifestent dans la timidité est un des phénomènes essentiels de l’aboulie du psychasthénique.
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