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Amiel, Journal intime, J, p. iG

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quablcs psychologues. Gisèle fait l’analyse de l’amour aussi bien qu’au pays du tendre, Jean est célèbre pour son appréciation des caractères et des personnes, il dissèque étonnamment les motifs de conduite et il n’est bête que quand il parle de sa maladie.

On trouve chez eux toutes sortes de talents et de connaissances, ils sont souvent très artistes : Claire dessine très bien, beaucoup sont des musiciennes hors ligne comme Nadia. On trouve parmi eux des littérateurs délicats, on serait surpris de voir parmi les malades que j’ai cités quelques écrivains connus. Rk... traduit des textes grecs en vers élégants et fait ainsi toute une anthologie de poètes grecs. Les idées qu’ils arrivent à concevoir sont souvent surprenantes pour leur milieu : on a vu les réflexions de \ il... sur l’infini du bonheur et du malheur, les analyses de Mb... sur la perception. Une malade de l’hôpital absolument ignorante de toute étude de psychologie m’exprimait le résultat de ses réflexions sur les lois des associations des idées, une pauvre femme de la campagne atteinte du doute des perceptions en arrivait a découvrir avec étonnement l’homologie des membres chez les poissons, les oiseaux, les mammifères, l’homme. Le cas le plus frappant de cette supériorité intellectuelle est celui de Nadia. Cette jeune fille paile et écrit couramment cinq langues : l’anglais, le lrançais, 1 alle-

mand, l’italien, le russe. J’ai eu l’occasion de la mettre en relation avec une jeune fille russe qui m’a assuré qu'elle parlait le russe tout à fait correctement, comme les autres langues. Elle lit énormément, et connaît à fond la littérature de ces cinq langues dont elle peut parler avec une mémoire surprenante. Elle est surtout très artiste ; non seulemeut elle a une virtuosité remarquable sur le piano et sur le violon, mais elle compose de la musique avec une connaissance très suffisante de l’harmonie, ce que j’ai pu faire vérifier en donnant à lire de ses morceaux a des personnes compétentes. Elle a un goût très pur dans toutes les .choses d’art, et peut inventer, dessiner et exécuter toutes sortes de décorations. Ce serait certainement au point de vue du goût une femme supérieure. Des réflexions de ce genre pourraient être faites, à différents degrés bien entendu, pour la plupart de ces malades et après les avoir beaucoup fréquentés j ai 1 impression que leur groupe est supérieur à la moyenne intellectuelle des <rens normaux pris au hasard.

n Cependant il est évident que leur intelligence n’est pas coin-

plète et qu’il doit y avoir des lacunes pour permettre le développement de tous les troubles qu’ils présentent. Il faut les rechercher en examinant les facultésqui semblent pouvoir être troublées.

i. — Les amnésies.

D’après ce que je viens de dire, il est évident que les troubles se rencontreront peu parmi les phénomènes intellectuels abstraits ; les raisonnements, les jugements, la généralisation sont tout à fait corrects surtout quand ces opérations s’exécutent d’une manière involontaire sans que les malades aient à fixer leur attention volontairement.

La mémoire semble bien souvent être plutôt exagérée, Wo... a de la minutie dans les souvenirs, elle peut, probablement par suite d’une longue habitude de cet exercice, se remémorer toutes les sensations qu’elle a éprouvées d’un moment à un autre, tous les mots prononcés pendant une visite. Lise conserve indéfiniment le souvenir de tous les plus petits incidents de sa vie, elle se plaint de ne pas savoir oublier ; la mémoire de Jean, on l’a déjà vu, touche à l’invraisemblable. Ces souvenirs sont si nets que beaucoup de ces malades, comme le disait Lowenfeld, vivent plus dans le passé que dans le présent.

Malgré ce caractère général de la mémoire des psychasthéniques, plusieurs auteurs ont constaté des altérations des souvenirs dans certaines circonstances particulières. M. Séglas remarque que l’évocation des souvenirs est quelquefois pleine d incertitude *, surtout quand il s’agit de retrouver le souvenir d’une crise. Les malades croient également avoir une très mauvaise mémoire et s’en plaignent bien souvent. Dans les cas de dépersonnalisation, ils soutiennent avoir perdu leurs souvenirs comme leurs sensations. Bien souvent les crises d’interrogation sont causées par l’incapacité ou sont les sujets de retrouver un souvenir. Bre... ( 1 4 1 ) en est un exemple remarquable : depuis qu’elle a perdu son mari, elle est tourmentée par le chagrin d’avoir oublié sa physionomie, les traits de son visage, elle ne peut évoquer dans son imagination cette image qu’elle chérissait. Aussi passe-t-elle ses journées à rechercher la figure de son mari, les photographies lui semblent insuffisantes, elle ne les reconnaît

I. Séglas, Leçons cliniques sur les maladies mentales, p. 187.

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pas suffisamment, il faut qu’elle cherche mieux ; à force de chercher, elle sent qu'elle oublie de plus en plus tout ce qui a rapport à la figure du mari. Ainsi elle peutévoquer, dans son imagination, des fleurs, des monuments, l’Arc de Triomphe, des figures de femmes, mais non des figures d hommes, et surtout pasdcs figuies d’hommes portant des moustaches. Elle oublie la 'oix du mai), ses paroles, son métier et même son mariage. Cette malade ressemble au cas célèbre présenté par Charcot comme une peite de la représentation visuelle, elle a la conception logique que « son mari avait des yeux noirs, un grand nez et une moustache foncée, mais elle ne peut pas se le représenter devant les yeux ». Il est probable que le malade de Charcot, qui pouvait « définir l'ogive et non se la représenter », était un scrupuleux du même genre.

Que faut-il penser de ces amnésies au moins apparentes ?

M. Séglas remarque justement qu’elles sont paroxystiques, se 1 présentent par crise avec une impulsion violente à chercher, que ; l’on ne retrouve pas dans d’autres amnésies

Même dans ces moments de crise ces amnésies sont-elles toujours réelles et profondes? On remarque facilement, surtout dans j les cas de dépersonnalisation, que les sujets n'ont pas réellement ces oublis. Dès qu’ils veulent bien se laisser aller, ils raeon- : tent tout ce qu’on leur demande. Il n est pas nécessaire d évoquer des souvenirs subconscients comme chez les hystériques, il sullit que l’évocation ne soit pas volontaire. Ce qu'ils font mal en efi'et . c’est l’évocation volontaire, ils ont comme des crampes de 1 attention sur un point et ne peuvent la mouvoir pour passer à 1 évo- . cation de faits voisins : dès qu’ils ne se surveillent plus ilsexpri- 1 ment facilement tous les souvenirs.

Cette persistance des souvenirs se retrouve, a mon avis, presque | toujours et je ne suis pas tout a lait d accord avec M. Séglas | quand il admet un certain degré d’amnésie des périodes de crise. J Cette amnésie serait importante car elle rapprocherait ces crises | du somnambulisme : elle ne me parait pas bien nette. La plupart de mes sujets m’ont raconté leurs crises de rumination et d an- 1 goisse avec un luxe inouï de détails. Jean pourrait raconter combien de fois son cœur a fait « ploe ploc » et combien « il a dû soulever des poutres en nombre répété », il n a pas du tout d’amnésie et je crois qu’il en est ainsi de presque tous les *

l. Séglas, Troubles du langage chez les aliénés?*]), ioo.

autres. Les malentendus sur ce point dépendent, je crois, de deux choses. D’abord il ne faut pas que le malade fasse trop d’efforts volontaires pour retrouver le souvenir de la crise, il faut attendre que le récit lui vienne à l’esprit spontanément, ensuite il faut éviter de rechercher ce récit trop têt après la crise ellemême.

Ces malades se rappellent d’autant mieux une chose qu’elle est plus ancienne, ils m’ont semblé avoir souvent un certain degré de « mémoire retardante' ». Cela s’accorde d’ailleurs avec la remarque précédente, on sait que l’évocation volontaire des souvenirs est d’autant plus difficile que le souvenir est plus récemment acquis, d autant plus facile qu’il est plus ancien : il est tout naturel qu avec une puissance d’attention et d’évocation volontaire faible la mémoire soit retardante.

Je crois Cependant, que l'on peut dans Certains cas constater après les crises certains oublis quand on interroge les malades non sur leurs propres idées et leurs propres sentiments, mais sur les événements qui ont eu lieu en dehors d’eux pendant cette période. Cl aire sait bien qu’elle est restée à genoux aux cabinets parce qu'il lui semblait qu’elle avait une hostie collée à l’anus et quelle faisait des efforts pour « passer cette idée » ; elle sait comment l’idée s’est déroulée, les mouvements qu’elle a faits. Mais il est visible qu elle ne sait pas si c’est sa mère ou sa bonne qui est venue la chercher et l’a forcée à cesser ses contorsions. D’autres malades, Gh... ou Sy...,qui ont été malades toute la journée, ne savent plus où elles ont été, si elles ont mangé ou non, si on leur a parlé. 11 y a là un certain degré d’amnésie continue pour les événements extérieurs en rapport évidemment avec un état de distraction.

D’ailleurs, d’une manière générale, les troubles de la mémoire les plus nets que présentent les psychasthéniques se rattachent au type de X amnésie continue. Le malade semble évidemment distrait, il se répète souvent la même chose, il radote, il oublie qu’il vient de nous raconter tout cela et quand on le lui fait remarquer il prétend qu il n’a pas lait ces questions et qu’on ne lui a pas répondu. « Il m’est impossible de retenir un mot, disait déjà un malade de Baillarger, après avoir lu et relu une lettre, rien ne me reste à mesure que je lis, j’oublie. 11 en est de même en écri-

l. Cf. Séuroscs cl Idées Jixes, I, p. i52.

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vant, j’oublie ce que je viens d’écrire*. » Chez quelques malades que j ai déjà décrits dans mon étude précédente sur « l'amnésie continue », en particulier dans le cas de Sch... (observation 1\) , qui se rattache tout à fait à notre groupe des psychasthéniques, on trouve une amnésie des événements récents qui se développe d’une manière continue à mesure que la vie se déroule : « Elle ne

peut faire aucune course, aucune commission, car aussitôt dans la

rue elle perd et le souvenir des adresses et le souvenir même de ce qu’elle doit faire. Ou bien, au contraire, elle fait les choses plusieurs fois, tout étonnée par exemple de trouver son lit déjà fait ou surprise de constater que sa soupe n’est pas mangeable car elle l’a salée dix fois. Ce n’est qu’en raisonnant sur ses occupations habituelles qu’elle peut supposer assez vaguement ce quelle a fait hier ou ce matin. Cet oubli n est pas continuellement aussi profond et aussi rapide, il augmente aux anniversaires de la catastrophe, il diminue dans l’intervalle. » Les autres observations de cette étude sur l’amnésie continue avaient surtout rapport a des hystériques chez lesquelles d’ailleurs le symptôme est bien plu;accentué. Mais il serait facile d’ajouter ici bien des cas aussi nets chez des psychasthéniques. On retrouve 1 amnésie continue chez des tiqueurs comme Myl... ou As... ou Lrm..., chez des phobiques comme Ku... ou Dob... « qui ne sait plus à quoi elle a employé ses journées », chez des obsédés comme Bei..., «incapable de se rappeler au bout de deux minutes ce qu'elle vient de faire », chez Claire « qui oublie tout au fur et à mesuie ».

Malgré la banalité de ce symptôme que 1 on retrouvera chez presque tous les malades, je crois cependant qu'il ne faut pas s’attendre à le trouver parfaitement net chez les psychasthéniques comme chez quelques hystériques ou comme dans la psychose polynévritique de Korsakof. Très souvent les souvenirs réapparaissent plus ou moins complets au bout d un certain temps quand le sujet ne cherche plus à les évoquer volontairement. 11 y a surtout mémoire retardante et troubles de l’attention dans la fixation et l’évocation des souvenirs.

1. Baillargor, Recherches sur les maladies mentales, 1890. I, 568.

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