La perte de la fonction du réel
En nous plaçant à une autre point de vue nous retrouverons dans tous ces troubles psychologiques un autre caractère général si curieux et si important qu’il est essentiel de le mettre en relief. Parmi les sentiments les plus remarquables que le sujet éprouve à propos des actions, à propos des perceptions des objets extérieurs et à propos de la perception de lui-même il y a tout un groupe composé par les sentiments de drôle, d’étrange, dejamais vu, de rêve, que l’on peut, si je ne me trompe, ramener à un caractère commun.
Quand le sujet répète qu’il ne peut pas parvenir à faire un acte, que cet acte est devenu impossible, on peut remarquer qu’il ne sent plus que cet acte existe ou peut exister, qu’il a perdu le sentiment de la réalité de cet acte. Quand d’autres nous disent qu’ils agissent en rêve comme des somnambules, qu’ils jouent la comédie c’est encore la réalité de l’acte par opposition au simulacre de
l’acte dans les songes et les comédies rj ii ils sont devenus incapables d’apprécier.
Dans la perception extérieure et intérieure, le fait est si curieux que je désire en donner un exemple de plus à ajouter à tous les précédents. Une vieille femme de 58 ans, Gou..., admise à la Salpétrière vient d’être envoyée a l’infirmerie parce que depuis deux mois elle est atteinte d’un délire extraordinaire. Elle ne veut plus faire aucun travail ni s’occuper a quoi que ce soit, elle reste constamment sur sa chaise à gémir et a se lamenter : « 11 est inutile de rien faire, répète-t-elle, puisque tout est mort... on ma mise dans un tombeau où il n’y a rien, où je suis absolument seule dans une affreuse obscurité... Tout est noir autour de moi, d un noir d’encre... tout est vide, il n’existe plus personne, aucun être vivant ne m’entoure, c’est comme si j’étais morte moi aussi, etc... » Comme toujours l’examen habituel des sens et de la conduite nous cause le même étonnement, on ne peut constater aucun trouble même le plus léger d aucune sensibilité, la malade voit très bien les objets et les couleurs et se conduit très correctement. Au moment même où elle déclare que tout est noir et que tout est mort, elle va très bien demander sa tisane à la surveillante.
Les principaux sentiments observés dans ce cas comme dans les précédents sont le sentiment d’absence de relief, d obscurité, de noir, de drôle, d’étrange, de dégoûtant, de jamais vu, de faux, de simulé, de rêve, d’éloignement, d isolement, de mort. Quel est le sentiment auquel se rattachent tous les autres? On a dit que c’était le sentiment de nouveau et d’étrangeté; je crois plutôt que c’est le sentiment de non réel, le sentiment d’absence de réalité. C’est le sentiment d’absence de réalité psychologique dans les êtres extérieurs qui leur fait dire que les animaux et que les personnes placés devant eux sont des morts. C est le même sentiment relatif à la disparition de la réalité ordinaire qui se trouve dans les sentiments de rêve, de simulé, de jamais vu et d étrange. En un mot les malades continuent a avoir la sensation et la perception du monde extérieur, mais ils ont perdu le sentiment de réalité qui ordinairement est inséparable de ces perceptions.
Il en est de même pour la perception personnelle : quand les malades sentent qu’ils ont perdu leur moi, qu ils sont a moitié vivants, qu’ils sont morts, qu’ils ne vivent plus que matériellement, que leur âme est séparée de leur corps, qu ils sont étranges, drôles, comme s’ils avaient une vie dans un autre monde,
LA PERTE DE LA FONCTION DU RÉEL
c’est encore, à mon avis, qu’ils se sentent irréels. Ils ont conservé toutes les fonctions psychologiques, mais ils ont perdu le sentiment que nous avons toujours, à tort ou à raison, c’estd’être réels, de faire partie de la réalité du monde.
Ce phénomène très remarquable de la perte du réel n’existe-til que dans les sentiments subjectifs des malades ? Ne peut-on pas retrouver dans l’observation extérieure de leurs actions et des manifestations de leur pensée, des preuves qu’il y a dans leur esprit un trouble particulier ? Ce trouble porterait sur les fonctions psychologiques dans leur rapport avec la réalité donnée, sur une fonction spéciale que l’on pourrait appeler la fonction du réel.
Il me semble, en effet, nécessaire, pour résumer les observations précédentes, de distinguer une opération, ou si l’on préfère une partie des opérations psychologiques que les descriptions classiques ne mettent pas à part, mais que la maladie semble avoir analysée. Une opération mentale, un souvenir, une attention ou un raisonnement semblent rester de môme nature quel que soit leur objet, que celui-ci soit constitué par des représentations tout à fait imaginaires ou que son objet soit formé par des événements tout à fait réels, appartenant au monde dans lequel nous sommes plongés. L’association des idées, dit-on souvent, est la même dans le rêve et dans l’expérience de la vie. Cette affirmation toujours acceptée est-elle bien juste ? L’observation de nos malades présente, en effet, un fait singulier ; c’est que leurs opérations mentales ne sont point troublées quand il s’agit seulement de l’imaginaire et qu’elles ne présentent du désordre qu’au moment où il s’agit de les appliquer à la réalité.
Tous les troubles du raisonnement, de l’attention, de l’appréciation des situations n’existent pas dans les ruminations ni dans les rêveries, le malade construit dans son imagination des petites histoires très cohérentes et très logiques : c’est quand il s’agit de la réalité qu’il n’est plus capable de faire attention ni de comprendre. Plusieurs de ces malades ont quelque talent littéraire ou musical ; quand ils inventent des histoires ou des morceaux de musique, leur esprit fonctionne parfaitement bien, ils n’ont ni hésitation ni doute. L’hésitation va venir si l’œuvre d’imagination doit se transformer en œuvre réelle et être donnée au libraire ou au commerçant. « Je vis dans les espaces, dit Lo..., etj’yvistrès bien, mais je ne peux pas jouir des choses de ce monde, je ne
l.i:s STI ( ; M A TES J'SVCII A STH ÊN I Q L'KS
vois pas le rcel et ma vie est imaginaire et factice... » « S il ne s’agissait que de mon goût je saurais très bien terminer mes feuilles de rose, dilTr..., mais quand il s’agit de donner une feuille de rose terminée pour qu’elle soit vendue, j hésite indéfiniment. »
De môme que les fonctions sont correctes dans le domaine de l’imaginaire, elles restent parfaites quand il s’agit de l’avenir et du passé. 11 y a chez quelques sujets des expériences curieuses qui mettent ce caractère en évidence. Wo... a d’épouvantables crises de scrupule à propos des comptes du ménage et surtout des additions des fournisseurs, il semble que son attention soit fatiguée dès qu’elle fait une addition de quelques chiffres et qu’elle ne puisse plus arriver à la certitude. Si on la prie de faire une addition sur des chiffres imaginaires sans rapports avec sa vie réelle, le travail se fait très facilement, aussi longtemps qu’on le veut, sans fatigue et sans hésitation. Bien plus, la malade a remarqué elle-même qu’un de ses comptes de ménage peut être tait sans difficulté à la condition qu il soit ancien, qu il ait rapport aux affaires du trimestre précédent. Elle prend spontanément l’habitude de laisser les comptes attendre pour les vérifier, >< plus ils sont vieux, plus ils se calculent aisément». Il est visible que le passé, comme l’imaginaire, est un élément de lacilité, c est le réel et le présent qui troublent l’action.
En effet, tous les troubles que nous avons constatés se ramènent au présent et au réel, les émotions sont vagues sans adaptation avec les circonstances présentes et réelles. « Le présent me fait l’effet d’un intrus, disait un malade de M. Dugas1 ». « Il y a pour moi une déformation de la réalité, dit Gisèle, et je ne peux pa> m’intéresser au monde tel qu il est, ni m émotionner pour ce qui existe »', « au fond, dit Lise, tous mes tourments viennent de . ce que j’ai une mauvaise appréciation de la réalité ».
Les troubles les plus accentués se rencontrent dans lacté volontaire, dans la perception attentive des objets présents, dans la perception de la personnalité réelle, parce que ce sont les opérations les plus étroitement en rapport avec 1 appréhension de ce qui est réel. Leur indécision, leur défaut de certitude, leur doute si caractéristique ne sont que d’autres aspects du même ; phénomène fondamental.
Les malades agissent bien à une condition, c est que leur action
i. Dugas, lievue philosophique, i8(j4, 11, )>. 4o.
LA PERTE L)E LA PONCTION DU RÉEL
soit insignifiante, c’est ce qui fait que leurs agitations, leurs impulsions sont si peu dangereuses : ils peuvent se promener, bavarder, gémir devant des intimes ; mais dès que l’action devient importante et par conséquent réelle, ils cessent de pouvoir agir, ils abandonnent peu à peu le métier, la lutte contre les autres, les relations sociales, etc. Quelques-uns rattachent ce défaut d’action réelle à la timidité. « Moi, dont tout l’être, dit Amiel, pensée et cœur a soif de s’absorber dans la réalité, dans le prochain, dans la nature et en Dieu, moi que la solitude dévore et détruit, je m’enferme dans la solitude et j’ai l’air de ne me plaire qu’avec moi-même. La fierté et la pudeur de l’âme, la timidité du cœur m’ont fait violenter tous mes instincts, intervertir absolument toute ma vie1. » Il faudrait discuter si, comme le pense Amiel, cet éloignement du réel dépend de la timidité ou si' ce n’est pas, comme je le crois, la timidité qui résulte de cette incapacité d’affronter le réel. Mais pour le moment je constate seulement combien cet éloignement de la réalité existe au fond de tous les troubles notés chez les scrupuleux. D’autres malades ne donnent pas l’interprétation d’Amiel, « ce n’est pas l’action elle-même qui m’est dilïicile, dit Claire, c’est de prendre l’action réelle, de faire l’action pour le monde réel, c’est là ce qui me fait prendre pour une timide ».
Jean, depuis l’enfance, a une existence spéciale : ne faisant ni du bien, ni du mal, parfaitement insignifiant à tous les points de vue, ne se préoccupant en rien du monde donné, il vit, comme disaient déjà ses maîtres au collège, « étranger aux choses, étranger à tout ». Il n’ajamais pu s’intéresser à quoique ce soit de la réalité, il n’a acquis aucune habileté manuelle « il ne sait que faire de ses dix doigts ». C’est en vain qu’on a voulu lui apprendre à jouer de la musique, à dessiner, à relier des livres, à travailler un peu la terre à la campagne, il n’a rien pu comprendre à ces divers travaux pratiques. Et, en effet, quand on cherche à comprendre cet étrange garçon, on reconnaît que c’est la pratique de la vie qui lui manque d’une manière invraisemblable. Quoiqu’il ait toujours été dans l’aisance, il ne connaît aucunement la valeur de l’argent, de la lortune ; il a vécu dans un pays agricole et il ignore tout de 1 agriculture. Ce garçon de 3o ans, très intelligent, je le répète, est au désespoir quand il lui faut trouver son dîner dans les rues de Paris. Choisir un restaurant, y entrer, commander son
i. Amiol, Journal intime, I, i5y .
LES STIGMATES PSYCHASTHÉNIQUES
dîner lui paraît une opération inouie : il ne s agit pas la de timidité ou d’obsession, c’est l’acte pratique dont il n’a pas la moindre notion. 11 en est de même ù des degrés différents pour tous nos sujets. 11 faut interroger sur ce point, non les malades, mais leur famille et j’ai entendu bien des gémissements venant des mères, des maris ou des femmes des malades. On répète toujouis que le malade n’a jamais été pratique, qu’il dépensait l’argent il tort et a travers, qu’il ne se rendait pas compte de sa fortune, de sa situation réelle, qu’il ne savait rien organiser, rien réussir. L’entourage des malades insiste aussi sur cette absence d’habileté manuelle qui est souvent chez eux un signe de leur défaut de sens pratique.
Les malades gardent plus d’activité pour les choses qui sont plus éloignées de la réalité matérielle, ils sont plus facilement psychologues, Jean, qui ne voit rien des choses matérielles, fait des remarques morales sur les gens et ces remarques sont souvent fines. Ils aiment la littérature comme Gisèle et tournent au bas bleu, ils aiment surtout la philosophie comme Qsa... et deviennent de terribles métaphysiciens : quand on a vu beaucoup de scrupuleux, on en arrive à se demander avec tristesse si la spéculation philosophique n’est pas une maladie de l’esprit humain. Ces quelques remarques et ces quelques études dont plusieurs malades sont encore capables ne font que confirmer le caractère général de leur esprit qui est toujours l’éloignement de la réalité concrète.
Une conséquence très remarquable et un peu inattendue de cet éloignement du réel, c’est l’ascétisme. Jean ne s intéresse a rien, n’admire rien, n’aime rien ; il n'a qu’une préoccupation endehors de ses obsessions c’est de faire le moins d’efforts possible dans la vie. Comme ces efforts amènent des délibérations, des scrupules interminables, il ne tient pas assez à la réalité pour braver ces accidents : aussi en arrive-t-il. peu à peu. à se passer de tout, à renoncer à tout. 11 a une vie d’une régularité, d’une sobriété, d’une simplicité invraisemblable pour la situation où il se trouve : « il n’y a pas de mérite à cela, me répond-il quand je lui en lais la remarque, les choses auxquelles vous tenez ne m'intéressent pas et ne me causent aucun plaisir ; je suis séparé de votre vie par un fossé ». C’est à cet ascétisme qu'arrivent tous les scrupuleux : Nadia malgré ses qualités brillantes s’est peu à peu retirée du monde, elle vit depuis cinq ans dans un petit appartement d où elle ne sort presque jamais. En dehors de son médecin et de quelques personnes de sa famille qu’elle reçoit de temps en
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temps, elle ne voit absolument personne et vit aussi retirée du monde que si elle était dans un couvent. Tous en arrivent ainsi peu à peu à simplifier leur vie, non seulement par le progrès de la maladie, par suite des manies et des phobies, mais parce qu’ils sont au fond désintéressés de la vie réelle.
Je voudrais rattacher encore à cet éloignement du réel les troubles que nous avons notés précédemment sur le sens du temps. Bain dit que « pour comprendre la conduite de l’homme, il laut toujours tenir grand compte de la puissance absorbante du présent1 ». Cette remarque n’est pas exacte pour nos malades, car le présent n est pas absorbant pour eux. 11 me semble évident qu ils ne mettent pas la même différence que nous entre le présent et le passé.
Ils accordent une importance disproportionnée au passé et à 1 avenir et surtout au passé. Lowenfeld, comme on l’a vu, signalait un malade absorbé par le passé', mais nous avons montré que ce caractère à des degrés divers est absolument général : « ils ne vivent pas dans le présent, répètent toujours leurs proches; ils sont toujours entrain de se racontera eux-mêmes et d’arranger dans leur imagination quelques faits anciens. » Ils sont convaincus, comme disait Xyb..., que le présent ne peut jamais effacer le passé. » C’est à cause de ce peu d’intérêt accordé au présent que les scrupuleux n’ont aucune notion de l’heure et qu’ils sont toujours en retard. C’est également pour cela qu’ils ont le singulier sentiment que nous décrivaient Ver... et Bei..., ces malades atteints de dépersonnalisation, le sentiment de ne plus distinguer hier, aujourd’hui et demain. Aujourd’hui se distingue pour nous par un coefficient plus élevé de réalité et d’action, c’est parce qu’ils sont éloignés du réel qu’ils n’ont plus le sens du présent.
Enfin, une dernière remarque doit être ajoutée aux observations précédentes, c’est qu’on retrouve un trouble analogue même dans les phénomènes pathologiques des psychasthéniques, dans leurs hallucinations et dans leurs impulsions. Comme j’ai essayé de le démontrer, ils n’ont que des pseudo-hallucinations qui ont tous les caractères de l’hallucination excepté le sentiment de la réalité ; ils ont des impulsions qui ont tous les caractères de la coer-
i- Bain, Les émotions et la volonté, p. 5oi (Paris, F. Alcan).