La tension psychologique
Les phénomènes semblent se disposer dans cet ordre au point de vue de leur facilité croissante, si on examine 1 ordre dans j lequel ils se perdent chez nos malades. Ce n’est là qu une constatation assez empirique. Peut-on chercher à se rendre compte des raisons qui déterminent cet ordre? Qu’est-ce qui lait la difficulté particulière de la fonction du réel, du sentiment du réel? Qu estce qui justifie la place de l’action mise au premier rang, ce « primat de la volonté », comme disait Schopenhauer '.
Une première réponse très élémentaire peut être facilement écartée grâce à l’examen de nos malades, l.cs phénomènes psychologiques qui donnentle sentiment du réel seraient simplement des phénomènes forts, ceux qui donnent le sentiment du passé ou de l’imaginaire seraient des phénomènes faibles. Il va peut être dans cette réponse une part de vérité qu'il faudra dégager, mais
i. Cf. Th. Ribot, La philosophie de Schopenhauer. i883. p. G} (Paris, t . Alcan).
LA TENSION PSYCHOLOGIQUE
clic 11e peut être admise sans interprétation. En effet, un fait fondamental domine la psychologie du douteur, c’est qu’il n’a pas d’anesthésies véritables. Ces su jets qui doutent de la réalité, qui doutent de ce qu'ils sentent ou de ce qu’ils voient, sentent et voient cependant aussi bien quel’homme qui ne doute pas. Leurs sensations ne sont pas diminuées quantitativement, ou 11e le sont que d une manière insignifiante, incapable d’expliquer leur doute. En réalité, ils ont une sensibilité forte dans le sens ordinaire du mot. puisqu ils sentent fort bien les excitations les plus minimes; ils ont une vision puissante puisqu’ils lisent très bien les plus petites lettres du tableau et malgré cette force, celle acuité de leurs sens, ils n ont pas le sentiment du réel.
Une seconde hypothèse serait bien simple et bien séduisante, elle consisterait à rattacher cette différence entre le réel et l’imaginaire à 1 intervention du mouvement. Ce qui semble le plus difficile dans le premier groupe, c’est l’action et l’attention, or dans l’une et l’autre interviennent les fonctions motrices. Nepourrait-on pas supposer que dans cette maladie il y a un engourdissement des centres moteurs corticaux avec conservation de l’activité des centres sensoriels ? Cela 11’expliquerait-il pas cette difficulté de l’action et cette facilité de l'imagination.
Une conception à peu près semblable à celle-ci forme l’idée fondamentale du livre de M. Bergson auquel je faisais allusion dans un passage précédent: « L’actualité de notre perception, dit-il, consiste dans son activité, dans les mouvements qui la prolongent et non dans sa plus grande intensité, le passé n’est qu’idée, le présent est idéo-moteur *... C’est justement parce que j aurai rendu un souvenir actif qu’il sera devenu actuel, c’est-àdire sensation capable de provoquer des mouvements1 2... Le sentiment concret que nous avons de la réalité présente consisterait donc dans la conscience que nous prenons des mouvements effectifs par lesquels notre organisme répond naturellement aux excitations, de sorte que la oii ces relations se détendent ou se gâtent entre sensations et mouvements, le sens du réel s’affaiblit et disparait 3 ».