INTERPRÉTATION DES SENTIMENTS D’INCOMPLÉTUDE
conservation, et, comme on le verra, développement de l’automatisme, l’état paraîtra évidemment passé. Quant à le reconnaître, à le localiser à une ou à plusieurs époques plus ou moins reculées du passé, ce sont des détails dus à l’interprétation du sujet.
Ces mêmes sentiments d’irréel, d’étrangeté, ces sentiments que le phénomème est par un certain côté un phénomène de souvenir sans en avoir cependant tous les caractères, troublent toutes les opérations de l’esprit, ils déterminent la gêne, l’inquiétude, ds rendent 1 action et I attention encore plus incomplètes qu elles n étaient, la perception encore plus insuiïisante ; ils se compliquent par des sentiments perpétuels de doute, d’obscurité, de rêve; de découragement, d’indécision.
Si ces sentiments sont éveillés à propos de la perception extérieure, le sujet les exprimera à sa façon suivant sa puissance d’observation intime et suivant son éducation psychologique . et il dira que tout est « drôle, étrange, nouveau pour lui, qu’il est tombé dans un autre monde, qu’il est loin des choses, qu’elles sont devenues petites, qu’il est dans le vide, » etc.
Si ces sentiments s’éveillent à propos de la perception personnelle, les malades répéteront comme Pr... qu’ils se sentent étranges, drôles; c’est la remarque la plus simple que l’on puisse laire sur un état semblable. D’autres trouvent qu’ils sont faux, qu ils jouent la comédie (Claire, Gisèle). Cela correspond assez bien à la perte de la fonction du réel qui est l’essentiel,
Le troisième lait qui joue un grand rôle, sinon dans la constitution au moins dans l’expression des sentiments d incomplétude, c’est le souvenir de l’état d’esprit antérieur à la maladie ou de 1 état d’esprit qui réapparaît de temps en temps dans les instants clairs dus aux oscillations ascendantes de la tension nerveuse. Les malades font involontairement une comparaison perpétuelle entre leur état présent et leur état antérieur.
C’est pourquoi beaucoup se disent changés, soutiennent qu’ils
sont devenus une autre personne (Xyh , Pot. . . , To. . .) ; il me
semble qu’ils n’ont pas entièrement tort, car il est certain qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient. Enfin, un très grand nombre emploient les mots : « descendre, décadence, » ou parlent de précipice : « j’ai le sentiment de ma décadence, dit Jean, je sens qu elle n’est pas de naissance, mais acquise, j’avais une certaine vivacité d’esprit, tout cela a baissé. Ce que je voudrais la
fioo théories l’ATiion Uniques
pleine possession de moi-même, <le l:i mesure avec laquelle je suis né ; je ne puis plus supporter ce voile, ce nuage, tout ce <ju< vous voudrez qui nie sépare de la réalité. »
Un degré de plus elles malades vont avoir le sentiment qu d^ ont perdu leur personne, ou du moins leur personne ancienne, qu’ils ne sont plus eux-mêmes. Le sentiment de dépersonnalisation n’est pas autre chose qu’une sorte de perception interne du trouble de la fonction du réel. C’est une forme du sentiment d’étrangeté, d’incomplet, d’irréel appliqué ii la personne au lieu d'être appliqué aux choses. Le malade constate qu il n’agit plus que d’une manière automatique, qu'il répète le passé et ne s adapte plus au présent, il sait vaguement qu’être c’est agir, et que ne plus pouvoir concentrer ses pensées, ses désirs dans une action picsente, c’est, ne plus être une personne. Ces remarques se traduisent en un sentiment de non-existence personnelle, la disparition de la personnalité ancienne.
M. Dugas en arrive également à dire que « le processus de la dépersonnalisation c’est 1 apathie, la dissolution de 1 attention, la mise en liberté de l’activité automatique*». Le lait fondamental c’est l’abaissement de la tension psychologique ainsi que je l’ai définie.
Enfin il est bien clair que toutes sortes d autres phénomènes peuvent se mêler avec ces sentiments (ondamentaux. De 1 agitation ou des manies que nous allons interpréter dans le paragi.iphe suivant s’ajoutent au sentiment d’incomplétude pour former l’inquiétude. Dans des phénomènes complexes comme diverses hontes, dans le besoin d’être aimé, d’être dirigé, dans 1 ambition même qui n’est que l’inquiétude jamais satislaite du présent, dans le mysticisme qui est le défaut d’appréhension du réel joint à une certaine agitation de 1 esprit et au besoin de se repaitie de chimères, l’influence de mille conditions cl même 1 interprétation des troubles par le sujet lui-même devient de plus en plus considérable.
Quand Vof..., après avoir été mordue par un chien, vient nous dire « je suis humiliée d’avoir été mordue, c’est comme si cette morsure m’avait flétrie, je ne suis plus comme les autres, je suis comme honteuse après celte morsure », il y a la un sentiment In s délicat et très complexe. La vérité c'est qu'après la morsure, il y
Dugas, Hevue philosophique. iSy8, I, 5o/|.
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a eu un abaissement de la tension psychologique el une diminution des fonctions du réel. La malade s’est sentie changée et diminuée. Pourquoi complique-t-elle cette première impression parles idées morales de honte, de flétrissure, d’humiliation. Cela dépend évidemment de la manière dont elle sent cet abaissement, de son ignorance relativement à la faiblesse mentale et à l’aboulie, de son éducation religieuse et morale, de ses idées antérieures sur le vice de la paresse, sur la honte de l’inertie, etc. Le degré d intelligence du sujet joue ici un grand rôle pour déterminer la iorme de ces sentiments.
II faut, en effet, une certaine intelligence pour remarquerces lacunes du fonctionnement mental ; nous avons déjà insisté sur cette remarque, c’est que les scrupuleux sont, des gens intelligents. II y a a cela plusieurs raisons, en voici une en rapport avec le problème actuel : un individu d’esprit lourd, ayant peu de mémoire et peu de jugement, ne remarquera pas beaucoup que son esprit a perdu la fonction du réel, qu’il a moins de volonté libre ou moins d unité. II y aura chez lui simple abaissement mental, aboulie pure qui sera plus remarquée par les autres que par lui-même. Nous avons recueilli de très nombreuses observations de ces abouliques indifférents à leur état. Au contraire un esprit intelligent compare son état actuel avec son état passé et remarque les différences. Mais il les remarquera de telle ou telle manière suivant sa situation, son éducation ou ses besoins : celui qui est préoccupé de l’action parce qu’il doit gagner sa vie, se faire une carrière, va remarquer son indécision volontaire, sa faiblesse et il parlera d’incapacité, de domination, celui qui agit peu mais qui s’intéresse aux lectures, aux spectacles, va remarquer davantage les troubles de sa perception et dira qu’il trouve tout étrange. Le caractère antérieur va jouer aussi un grand rôle et déterminera chez l’un des sentiments de colère et de révolte et chez l’autre des sentiments d’inquiétude et de honte. Déjà dans la formation de ces sentiments il y a de l’interprétation qui commence et qui dirige l'esprit du malade dans un sens déterminé.