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Interprétation des agitations forcées

En remontant la série des

phénomènes psychologiques que I. — 30

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nous avons analysés nous nous trouvons maintenant en présence de ce grand groupe des agitations forcées qui contient les agitations motrices de diverses espèces, les crises d’angoisse et les ruminations mentales. C’est une partie essentielle de la maladie : pouvons-nous chercher à la rattacher à nos théories psychasthé-

ques !

, . Les caractères des agitations forcées.

En étudiant les crises d’agitation plus ou moins irrésistible nous sommes parvenus aux conclusions suivantes que je me borne à rappeler, la démonstration en ayant été donnée dans le troisième chapitre.

Dans un grand nombre de cas, les crises commencent toujours à l’occasion d’une action volontaire. C’est le début d'un acte ou le désir d’accomplir un acte qui amène, des agitations et des angoisses. Tout un groupe de phobies, celles qui ont été désignées d’une façon assez défectueuse sous le nom de phobies du contact ne sont en somme que des phobies d actes; beaucoup de dysesthésies également ne sont que des phobies déterminées pai les fonctions, les actes du corps. Nous avions également remarqué que ces accidents ont seulement pour point de départ des actions volontaires que le sujet voulait accomplir avec attention.

Les agitations, les angoisses, les ruminations comme nous l’avons vu, commencent aussi dans d'autres circonstances, a propos des idées, quand le sujet essayait de les examiner avec attention et d’arriver à leur égard à une solution nette, affirmative ou négative : en un mot quand il se proposait un problème de

croyance ou de certitude.

Enfin nous avions remarqué avec intérêt comme un phénomène fort curieux que la recherche ou le désir d une émotion nette, en rapport avec la situation présente, était bien souvent le début d’une crise.

Une deuxième remarque nous avait montré que ces phénomènes initiaux commencés par le sujet : action volontaire, attention, croyance, émotion réelle, n aboutissaient pas. Dans les cas les plus simples, ces phénomènes n existaient en aucune manière. L’acte 11e se faisait pas, le sujet ne parvenait ni a la croyance, ni a la négation, l’émotion restait indistincte et ne parvenait ni a cette acuité de douleur, ni à cette fleur de plaisir qui achève l'acte.

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Dans d’autres cas moins nets, les phénomènes semblaient se produire au moins pour un témoin extérieur, mais ils ne satisfaisaient pas 1 esprit du sujet, ils lui semblaient insuffisants, imparfaits, incomplets de toute manière.

Ces sentiments d’incomplétude nous sont maintenant connus, nous savons qu’ils correspondent à quelque chose de vrai. Le phénomène n a pas été terminé, il n’a ni la complexité, ni l’unité, ni 1 adaptation au réel qu’il devrait avoir. Nous voyons maintenant au début des crises une manifestation remarquable de cette disparition des lonctions psychologiques supérieures qui, à notre avis, caractérise la maladie tout entière.

Troisième remarque : à l'occasion de ces phénomènes supérieurs qui ne s’accomplissent pas ou qui s’accomplissent d’une manière insuffisante se développe brusquement dans l’esprit une tout autre catégorie d opérations : tantôt ce sont des mouvements variés, des tics, des efforts, des crises d’agitation; tantôt ce sont des troubles viscéraux, des palpitations, des suffocations, des angoisses; tantôt il s’agit d’opérations intellectuelles interminables et extrêmement variées que nous avons résumées sous le nom de rumination mentale. Toutes ces opérations qui se substituaient ainsi aux premières nous ont paru des opérations sans portée, incoordonnées, vagues et puériles, dignes d’un âge antérieur et quelquefois même d’une époque historique antérieure, en un mot, des phénomènes d’un ordre plus élémentaire.

En ajoutant à cette observation sur le peu de valeur des opérations secondaires les études que nous venons de faire sur la hiérarchie des phénomènes psychologiques, nous remarquons facilement que toutes ces opérations occupent un des rangs inférieurs du tableau : les ruminations mentales rentrent toutes dans le groupe des opérations qui portent sur des images ou sur des abstractions, or ce groupe n’occupe que le troisième rang bien audessous de la fonction du réel ou même des opérations désintéressées. Les angoisses et les tics rentrent dans les quatrièmes et cinquièmes groupes, ceux des émotions et des mouvements inadaptés au présent.

En appliquant les notions auxquelles nous sommes parvenus par l’étude des hypothèses précédentes, on peut donc dire en résumé que dans ces crises le sujet a baissé de plusieurs degrés, cl qu’un groupe de phénomènes inférieurs s’est substitué aux phénomènes supérieurs qui ne pouvaient plus s’accomplir.

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y. L'hypothèse de la dérivation psychologique.

Malheureusement les choses me paraissent un peu plus compliquées et me forcent à admettre une hypothèse nouvelle ou du moins à développer les précédentes. Non seulement le sujet met une opération inférieure à la place de la supérieure, ma, s cette opération inférieure prend un développement exorbitant qui nous étonne et qui parait en disproportion avec le point de départ, sujet voulait faire volontairement une action simple qui. chez un homme normal, aurait été terminée en quelques minutes, il voulait obtenir une solution négative ou positive sur un petit problème qui demandait quelques instants de réflexion, il commençait une émotion de plaisir, une émotion artistique, ou môme un sentiment de frayeur qui, vu les circonstances, n'aurait été ni bien intense ni bien prolongé : et voici qu’à la place de ces phenomenes simples se développent des agitations énormes, des ruminations durant des heures, des angoisses avec troubles respiratoires et cardiaques qui paraissent très graves. Il y a en apparence une disproportion telle que l’on a quelque peine à comprendre cpie le second phénomène ne soit que le substitut du premier.

On peut cependant comprendre cette transformation de differentes manières. On peut d’abord remarquer un fait très vrai c est que l'insuffisance psychologique du début est pénible et qu c e i e termine un certain genre de souffrance difficile à supporter. Celte souffrance serait la raison d’être des efforts infructueux du sujet et de son agitation. « Vous ne pouvez pas vous figurer, dit Lise, comme cct engourdissement qui m’empêche d arriver a une émotion est pénible. » « Cela finit par être horrible, dit KL.., de ne pas savoir si oui ou non on croit quelque chose. » Il y a aussi le sentiment qu’on est hôte, ridicule et cela agace continuellement. « L’émotion, comme la lumière, dit Claire, ne va jamais jusqu’à moi, c’est exaspérant à la fin. On a tort de se moquer de moi, en disant que je cherche la perfection... Je n ai pas cherche à me perfectionner, à être mieux qu’avant, j ai cherche a reprendre ce qui s’eu allait, voilà tout ; j’ai cherché a combler le

vide que je sentais, j’ai cherché à me retenir parce que j avais un horrible sentiment de tomber. » En un mot si les malades sc livrent à des agitations si considérables, c’est parce que la lacune

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déterminée par la suppression du phénomène supérieur est douloureuse et qu'ils cherchent tout naturellement, même par des efforts et des agitations prolongées, a se débarrasser d une soulf rance.

On pourrait aussi appliquer à cette souffrance une remarque intéressante et juste laite par M. Dumas, c’est que, dans certains cas, la douleur est excitante Le mélancolique simplement déprimé, sans souffrance morale, présente dans tous ses phénomènes physiologiques et psychologiques un abaissement considérable ; le mélancolique en apparence plus malade, qui souffre et qui délire se montre beaucoup moins déprimé. Il y a chez le second une excitation déterminée par la souffrance elle-même. Dans ce cas voici comment on pourrait se représenter les choses : le scrupuleux, étant avant tout un psychasthénique qui ne peut s’élever à la fonction du réel, a de temps en temps à propos d’actes volontaires ou de croyances des insuffisances psychologiques. Celles-ci déterminent des sentiments d’incomplétude et une douleur qui est excitante, qui amène dans l’esprit ou dans les viscères tout ce travail considérable de la rumination ou de l’angoisse.

Ces explications ne me paraissent pas suffisantes pour tous les cas ; il ne me semble pas que l’insuffisance du premier phénomène soit toujours sentie assez douloureusement pour déterminer soiL d’une manière presque volontaire soit d une manière automatique toute l’agitation consécutive.

Il faut compléter notre première hypothèse sur l’insuffisance de tension et la suppression des phénomènes supérieurs par une notion qui s’y rattache tout naturellement, celle de la dérivation. Quand une force primitivement destinée à être dépensée pour la production d’un certain phénomène reste inutilisée parce que ce phénomène est devenu impossible, il se produit des dérivations c’est-à-dire que cette force se dépense en produisant d’autres phénomènes non prévus et inutiles.

Des allusions. à des opérations de ce genre ont déjà souvent été faites par les psychologues. Cabanis considérait déjà « la sensibilité comme une espèce de fluide, si elle ne peut s’écouler d’un eêté, disait-il, elle s’écoule d’un autre... Les travaux et les

. G. Dumas, La Irilcssse et la joie, içjoo, p. 27, q5 , 3&7 (Paris, K. Alcan).

.Nfifi THÉORIES PATHOGÉXKJUES

exercices du corps font une diversion et la réflexion ne peut pas naître1 ».

Spencer explique de cette façon les expressions de la physionomie qui se produisent au cours de certaines émotions. J, excitation incomplètement utilisée dans la production des phénomènes de conscience se dépense en déterminant la contraction de ; petits muscles peu résistants2 3. Le rire est le résultat d’une dérivation de la force nerveuse vers les muscles les plus faibles qui se meuvent le plus habituellement. Cette dérivation a lieu parce ; que l’émotion commencée se trouve en contradiction avec la situation donnée et qu’elle ne peut pas continuer à se développer.

Il y a un surplus d’excitation qui doit s’écouler; la décharge i se produit par le canal qu’elle trouve ouvert et produit le rire. , L’irascibilité, dit encore Spencer, se produit par suite d’une 4 inactivité relative des éléments supérieurs, la décharge se fait d’une manière soudaine par des plexus inférieurs qui ajustent la conduite aux impressions pénibles1.

Dumont explique d’une manière analogue les caractères de la i déception. « Quand nous attendons un événement, dit-il, un ensemble d’idées et de tendances sont en éveil, la déception supprime brusquement leur emploi, les forces inemployées se dépensent en luttes et en tristesses4. » Je crois que l'on pourrait compléter la remarque très juste de Dumont par une étude analogue sur les phénomènes de l’attente. Pendant l'attente tout un ensemble de forces est mis en mouvement, est préparé, elles • trouveront leur emploi quand le signal sera donné par l’événe- , ment, mais en l’attendant elles restent sans emploi. On observe • alors toutes sortes de phénomènes d’agitation motrice ou mentale ; et môme d’excitation viscérale qui cessent dès que l'attente est terminée. Voici un fait que j’ai observé bien souvent et que l’on peut facilement vérifier. Des jeunes gens sont réunis pour un concours et attendent que l’on dicte le sujet de la composition. L’attente du sujet du travail les tient dans une agitation extrême : ils ne peuvent tenir en place, ils ont une foule de pensées, de craintes, d’angoisses, ils ont des besoins fréquents d’uriner par

i. Cabanis, Rapports t lu physique et du moral, IV, p. 3i.

. II. Spencer, hissais sur le rire. Cf. Tli. Itihol, La psychologie anglaise conlcm- . po raine, p. 3o3 (Paris, F. Alcan).

3. II. Spencer, Principes de psychologie. I. p. a(5a (Paris, F. Alcan).

t\. Dumont, Théorie scientifique de la sensibilité, 1877, p. i48 (Paris, F. Alcan).

INTERPRÉTATION DES AGITATIONS FORCÉES

contraction de la vessie et même des crises de diarrhée. Le sujet dicté, tout se calme; car, le barrage étant levé, les forces préparées se dépensent librement dans le travail attendu. Les dérivations sont ici très nettes et très démonstratives.

M. Ribot se rattache à ces idées quand il dit « que des lois générales président à la répartition de l’activité nerveuse dans les différents points du système nerveux comme des lois mécaniques gouvernent la circulation du sang dans le système vasculaire1 ».

Dans son étude sur la puberté, M. Marro donne plusieurs exemples de dérivations de ce genre « les premières manifestations de la douleur annoncent que la réaction psychique est en défaut, à la réaction dans la vie de relation se substitue la réaction organique seule, qui, par la suite, pourra se résoudre en simples actions physiques ou chimiques2 3 ».

Mantegazza en décrivant des sujets en proie au désespoir qui se mordent, s’arrachent les cheveux, se frappent la tête contre les murs, suppose que l’individu s’impose volontairement ces soulfrances pour substituer à la douleur morale une douleur artificielle qui serve de dérivatif ’. Une jeune fille décrite par M. lissié avait remarqué qu’une vive douleur physique lui était nécessaire « pour dépenser le trop-plein de la lorce nerveuse », elle s était brûlé deux fois la poitrine avec un fer rouge et elle avait entretenu les plaies en cachette : « par la douleur violente, disait-elle, elle arrivait à faire diffuser la trop grande puissance nerveuse4 ». En un mot cette notion de la dérivation est assez commune dans les études psychologiques : quand on voit une femme sans enfants soigner avec dévouement un chien ou un perroquet on est tout disposé à dire qu’il s’agit là d’une dérivation de l’amour maternel. Je suis disposé à croire que l’on devrait faire un plus grand usage de cette notion très juste et très importante.

Plusieurs auteurs ont essayé d’appliquer cette notion de la dérivation à la pathologie mentale. M. H. Jackson fait observer (jue dans la psychiatrie on se préoccupe d’ordinaire des phénomènes négatifs, c’est-à-dire des opérations supprimées par la maladie, mais que l’on ne tient pas assez compte des phénomènes

i. Th. Ribot, Les maladies de la volonté, p. ig (Paris, F. Alcan).

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