Krafft-Ebing, Psychiatrie, trad. 1897, p
L’ÉVOLUTION
même plus s’asseoir, elle reste debout ou accroupie au milieu de sa chambre, son dernier fauteuil ayant été contaminé par une personne qui s’est assise dessus. Elle ne voit plus personne et il faut deux gardes pour arriver à lui faire accomplir les actes nécessaires à la conservation d’une aussi pauvre existence. Sans doute ces malades parlent encore raisonnablement : la dernière est même capable, depuis que je suis parvenu à la faire asseoir, de soutenir une conversation et de rire d’elle-mème.
Un type tout à fait remarquable à ce point de vue est Fik... (i58). Cette femme, âgée de 60 ans, parfaitement bien portante, sans aucune infirmité, intelligente et riche, qui pourrait mener une vie tout à fait raisonnable et agréable, en est arrivée à une existence absurde qui la met au désespoir. Elle ne peut plus accomplir aucune espèce d’action, elle ne peut recevoir personne, ni aller voir personne. Elle peut à peine sortir dans les rues, elle ne peut s’occuper ni de toilette, ni de, religion, ni d’un travail quelconque, ni d’une lecture, ni de quoi que ce soit. Elle peut à peine se nourrir d’une manière raisonnable et encore faut-il qu’elle mange après les autres, qu’elle soit seule à table. Elle peut difficilement dormir et même se coucher et souvent elle passe 48 heures étendue sur un fauteuil. Toute action, ou plutôt tout commencement d’une action, car elle n’en fait aucune, détermine des ruminations, des phobies, des angoisses interminables. Mais tout cela ne serait rien si cette pauvre femme n avait un caractère épouvantable, d’une susceptibilité, d’une intolérance, d’un autoritarisme inouïs. De même que toute action lui parait possible quand il ne s’agit pas de l’action présente, toute personne lui parait agréable quand il ne s’agit pas de la personne qui est devant elle. Elle se fâche contre tous ceux qui rapprochent, elle se prétend martyrisée par tous ceux qui essayent de lui dire un mot et elle prend alors un ton à la fois gémissant, ironique et méchant qui fait fuir. Il en résulte qu elle a été abandonnée successivement par tout le monde, qu elle n'a plus ni famille, ni amis et qu’elle est réellement dans un isolement complet; tous ceux qui pourraient s’intéresser à elle sont terrifiés a la pensée de la revoir. N’est-il pas surprenant qu’une femme semblable ait cependant loutesa raison, qu elle ait de ( intelligence et même de l’esprit ?
Il n’est pas de plus bel exemple pour montrer que cette maladie laisse subsister tout ce qui appartient au domaine des
LES TERMINAISONS
images, des idées abstraites, de la parole, mais qu’elle supprime complètement toute activité qui concerne le réel et le présent. L’isolement social dans lequel finissent ces malades est aussi bien instructif : il nous montre qu’une certaine puissance d’activité réelle est nécessaire pour conserver des amitiés et même des relations. De même que la plus haute activité de la volonté se manifeste par le pouvoir de réunir et de diriger les hommes, de même la plus grande déchéance de toute volonté amène l’incapacité de conserver aucune relation avec des hommes, et l’isolement absolu.
Sans doute, on ne peut dans ces cas parler de démence intellectuelle complète. Mais cependant en voyant ce désordre, cette nullité de l’existence, on ne peut s’empêcher de trouver qu’il y avait quelque chose de vrai dans l’expression de MM. Marie et Yigouroux et de dire que les malades aboutissent à une démence spéciale. Ce n’est pas la démence ordinaire qui supprime l’intelligence abstraite, c’est une démence spéciale qui porte sur l’action, sur les rapports avec la réalité. Ce dernier aboutissant de l'insuffisance psychologique fondamentale ne vient-il pas confirmer notre théorie qui fait des troubles de la volonté, de l’attention, des fonctions du réel, le trouble essentiel et primordial de toute la maladie.