La médication tonique
Il ne faut pas oublier que cette excitation apparente du sujet est toute secondaire et qu’elle est la manifestation d’un épuisement réel, d’une insuffisance du système nerveux central qui ne peut plus atteindre la tension normale. L’essentiel serait évidemment de relever la force du système nerveux, c’est le problème général des états neurasthéniques, il n’est dans ce cas plus facile à résoudre que dans les autres. Sans doute les précautions d’hvgiène que j’ai mises au premier rang ont sur ce point une influence incontestable. Une alimentation convenable que le malade puisse digérer, la suppression des toxines que produisaient les alcools, les viandes fermentées insuffisamment digérées, etc., sont pour beaucoup dans le relèvement du système nerveux. Malheureusement ccs précautions sont loin de suffire toujours, d ailleurs la mauvaise digestion dépend elle-même de cette insuffisance du système nerveux et l’on tourne dans un cercle vicieux. Il faut donc recourir à tous les toniques nervins, à tous les reconstituants et dans notre ignorance il faut souvent les varier.
Les phosphates occupent une grande place parmi les toniques nervins. La vogue a été longtemps aux glycérophosphates, j’en ai fait prendre à tous ccs malades des quantités énormes et, comme un très grand nombre sont guéris, on peut supposer que ce médicament a eu une influence favorable. Aujourd’hui la mode se
LE DIAGNOSTIC ET LE TRAITEMENT
tourne davantage vers une autre forme la lécithine, qui m a donné quelques résultats heureux, il est tout indiqué d’v recourir. L’arsenic sous la forme actuelle des cacodvlates et des métharsinates m’a paru avoir une très bonne influence sur l’état physique et par là influencer favorablement l’état mental surtout quand les obsessions avaient pour point de départ un grand sentiment de faiblesse et de dépression.
Depuis un an, séduit par la lecture du travail de M. Joulie, j’avais fait analyser très souvent l’urine des obsédés au point de vue de l’acidité et j'avais constaté de nombreux cas d'hvpoacidité, ainsi que je l’ai indiqué plus haut: dans ces cas j'ai voulu essayer le traitement de M. Joulie par l’acide phosphorique. La potion que j’employais était la suivante :
Acide phosphorique officinal 10 grammes.
Phosphate de soude 3o
Eau distillée 25o —
dont je donnais aux malades de deux à six cuillerées à café par jour.
Les dangers de cette médication essayée graduellement m ont paru minimes. Dans un certain nombre de cas, les résultats ont été assez intéressants pour que je continue quelquefois à recourir a cette médication. Chez une malade en particulier, à deux reprises un eczéma de la face a été complètement guéri et il reprenait quand on cessait cette médication. L’état général s'est amélioré et l’état mental, aidé, il est vrai, par un traitement moral que je crois très important, s’est beaucoup amélioré'.
Parmi les autres excitants de la nutrition nerveuse MM. Pitres et Régis citent I ovarine dont ils ont vu les bons efiets dans un cas. Dans une dizaine de cas, j’ai essayé la thvroïdine ou la poudre de corps thyroïde parce que certains symptùmcs me rappelaient le myxœdème Iruste que 1 on a beaucoup étudié récemment : dans plusieurs de ces cas je n ai pas constaté de modification appréciable, mais dans cinq cas et en particulier dans le cas de Ron..., les changements ont été remarquables. La santé phvsique s est transformée, les troubles circulatoires qui rendaient les mains rouges et froides, le nez rouge, qui déterminaient une impression de froid général ont assez vite disparu,
i. (.f. Martinet, Indications et contre-indications de la médication phosphoriquu. Presse médicale, JS janvier i (jo a , p. 3o.
1 inquiétude et les obsessions se sont prolongées quelque temps encore et ont cédé après un traitement de quelques mois. Je n’ai pas revu ce malade et ne sais s'il a récidivé. Cette observation qui m a frappé montre donc que dans certains cas, assez rares peut-être, des troubles analogues à ceux du myxœdème fruste peuvent jouer un rôle dans La psychasthénie. Il faudrait donc dans des cas semblables songer à la thyroïdine et dans d’autres peut-être voisins à l’ovarine.
Un traitement auquel j’ai eu très souvent recours ce sont les injections sous-cutanées d’une solution saline concentrée : la solution de Chéron. Ces injections qui relèvent la pression vasculaire et déterminent une excitation vitale de tout l’organisme ont eu souvent des effets fort utiles.
Je ne cite que pour mémoire les grandes injections du sérum de Ifayem que j ai laites chez Nadia h la dose de 5oo grammes pendant la période de confusion mentale et de stercorhémie. Ces injections ont certainement contribué à sauver la malade et leur action est bien connue. J’ai eu souvent recours également aux injections de strychnine (de i à 5 centigrammes), qui ne m’ont pas paru avoir des effets plus nets que les solutions précédentes moins dangereuses.
Un très grave problème se pose à propos de ces traitements par toniques nervins, c est celui des injections de morphine. On sait que M. A. \ oisin avait fait de la morphine la base de sa thérapeutique des maladies mentales, il en avait obtenu quelquefois des résultats remarquables. Certains faits d’observation m’ont montré depuis longtemps que cette thérapeutique reposait sur des observations on partie exactes. J’ai vu des hystériques anesthésiques qui perdaient tous leurs stigmates après des injections de morphine; je connais des obsédés qui ont recouru à la morphine et qui ont été guéris au moins momentanément. Ces phénomènes se comprennent : la morphine n’agit pas uniquement comme un anesthésique, de même que l’alcool elle détermine une excitation du système nerveux qui peut augmenter sa tension et supprimer momentanément les résultats de son insuffisance. Cependant j’ai longtemps reculé devant l’emploi de cette méthode à cause des dangers de la morphinomanie chez des malades si disposés à contracter un besoin pathologique et. une impulsion. Je restais convaincu que chez la plupart des psychasthéniques, les dangers de ce médicament dépassaient scs avantages.
LE DIAGNOSTIC ET LE TRAITEMENT
L’observation de certains faits me rend maintenant un peu plus hésitant. L’année dernière une malade que j ai citée dans ce travail Mb... impulsions homicides et délire du doute a propos des perceptions des sens) m’a' réclamé le traitement par la morphine, je le lui ai refusé et elle s’est adressée a d autres personnes qui le lui ont appliqué. .1 ai appris, malheureusement sans détails, qu’elle avait obtenu ainsi une amélioration remarqu able.
Dans un cas particulièrement grave, je me suis décidé à recourir à quelques injections de morphine. Il s’agissait de Osa..., cet homme de 55 ans, qui présentait les algies, les phobies de la digestion et qui arrivait souvent à des terribles crises des efforts de vomissement. Cet homme ne pouvait plus du tout se nourrir et il était bien difficile d’obtenir une amélioration de l'état mental avec une alimentation aussi insuffisante. Il est incontestable que quelques piqûres d’un centigramme de morphine m'ont permis d’arrêter bien plus facilement les efforts de vomissement et de nourrir le malade. Le poids a augmenté, j’ai pu diriger un peu l’esprit et modifier quelques habitudes pathologiques. Je n'ai pas eu à déplorer d’accidents de morphinomanie car j'ai pu supprimer la morphine sans difficulté.
Voici d’ailleurs une précaution que j’avais prise dans ce cas et que je crois devoir être souvent fort utile. J'ai toujours caché au malade quand je faisais usage de la morphine et à quelle dose. Des injections de sérum de Chéron que je lui faisais régulièrement permettaient de dissimuler facilement, quand il y avait lieu, la dose de morphine ; la suppression se fit également à son insu. M. Joffroy a déjà justement insisté sur cette facilité beaucoup plus grande de la démorphinisation quand on peut tromper complètement le malade et lui laisser ignorer la suppression de la morphine. II y a donc des cas où la morphine par son action excitante et analgésiante peut rendre des services remarquables, mais il n’en reste pas moins vrai que son usage est particulièrement dangereux chez ce genre de malades, qu’il doit être très réservé, et qn’il demande beaucoup de prudence et de précaution.
/|. — Le traitement, par les agents physiques.
Dans le traitement des névroses on plaçait autrefois au premier rang l’hydrothérapie froide, il me semble qu’il y a aujour-
LE TRAITEMENT MORAL
d’hui une réaction contre un engouement excessif. MM. Pitres et Régis craignent les douches froides qui surexcitent ces malades, ils préfèrent les douches tièdes, les bains, les affusions. Ils ont parfaitement raison s’il ne s’agit que de calmer une surexcitation trop grande. C’est en me plaçant au même point de vue que je réclamais l’usage du bromure. Dans beaucoup de cas l’hydrothérapie froide doit être supprimée surtout au début du traitement et remplacée par les douches tièdes ou les bains.
Cependant, si les malades sont déjà un peu calmés, s’il s’agit de personnes jeunes et vigoureuses, si le traitement a lieu en été dans de bonnes conditions, je ne crois pas qu’il faille renoncer aux effets toniques de la douche froide. Legrand du Saulle soutenait autrefois avoir vu des rémissions absolues après un traitement hydrothérapique ; j’ai vu bien souvent à la Salpêtrière de jeunes malades terminer une crise et s’améliorer visiblement après ce traitement.
M. Marro, dans une étude sur « la prophylaxie des émotions qui amènent la dégénération », explique d’une manière intéressante les bons effets de l’hydrothérapie froide. « Par ces applications froides graduelles nous tentons d’éveiller le réflexe vaso-dilatateur
cutané qui succède à la première constriction vaso-capillaire cutanée et qui contraste avec les réactions désordonnées vasoparalvtiques ou vaso-dilatatrices viscérales dans lesquelles se répond l’action morbifique du froid lorsqu’il devance la force de résistance de l’organisme. L’éducation de ce réflexe nous donne un premier avantage sur les impressions peureuses dans lesquelles la contraction du système vasculaire périphérique est un des premiers phénomènes. L hydrothérapie Iroide constitue une véritable hygiène contre les causes déprimantes soit physiques, soit morales 1 . »
Le rôle heureux de l’électrisation statique a été souvent signalé, les effets toniques des courants avec alternances très rapides sont encore à l’étude.