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La permanence et l’évocation de l’obsession

Un certain nombre de caractères séparent les idées pathologiques de nos scrupuleux des idées ou des pensées d’un homme normal, ce sont ces caractères qui les rendent obsédantes.

Au premier rang il faut placer la durée de ces préoccupations. La durée de ces obsessions chez les scrupuleux peut être extrêmement longue. L’idée du démon chez Lise, 1 idée sacrilège et obscène chez Claire existent chez chacune au moins depuis 12 ans. Il en est de même pour la plupart des obsessions que j’ai signalées, leur durée se compte toujours par années. D'ailleurs, si I on en croit M. J. Falret, les obsédés de ce genre conserveraient toute leuxvie la même idée malgré des l'émissions apparentes. On peut dire que certaines idées se prolongent chez nous tous et qu'un savant peut poursuivre un problème pendant 20 ans. Ce cax-actère n’est donc pas absolument décisif. Cependant il a une certaine importance relative : étant donnés la nature des esprits et le sujet de ces idées, oir doit reconnaître que d’ordinaire chez des esprits de ce genre une telle idée ne devrait pas durer 10 ans. Lise est une femme intelligente et instruite : il u’est pas vraisemblable que son attention soit naturellement employée pendant 10 ans à méditer sur l’idée de donner ses enfants an diable. D’ailleurs tous ces malades s’en étonnent eux-mêmes et ne comprennent pas pourquoi ils restent si longtemps sur le même sujet qu’ils trouvent euxmêmes insignifiant et grotesque. Il y a donc déjà dans la dux-ée un élément pathologique qui donne à l’idée un caractère pénible et obsédant.

Le second caractère, la féquence des répétitions est ici plus net encore. Claire prétend qu’elle a 200 fois par jour son image de l’hostie et du membre viril. Lise est convaincue que sa préoccupation est perpétuelle et ne l’abandonne même pas pendant la nuit. Celle-ci a en effet le sentiment que toute la nuit elle rêve au même problème et clic se réveille le matin avec le sentiment de 11’avoir pas cessé d’y penser. Nous verrons par l’étude de certains malades comme Jean que même au moment où 1 idée semble dis-

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parue de la conscience elle subsiste cependant. Ce malade nous répète qu’il pense à sa dame d’une manière « implicite ». Même quand elle est à peu près guérie et tranquille, Gisèle sait bien que son idée, ses remords de vocation ne sont pas loin, « cette idée me gratte tou jours, le regret de la vocation religieuse c’est le chat qui dort, il ne faudrait pas m’amener à y penser un peu, tout ne demande qu’à recommencer ». On voit donc que ces idées réapparaissent très souvent dans l’esprit, ne disparaissent même jamais d’une manière complète.

Ici encore on peut dire que l’attention volontaire peut maintenir notre esprit sur un même sujet. Cela est bien rare et il faudrait au moins que, par son intérêt, par l’importance que l’esprit lui accorde, une pareille prolongation de l’attention put se justifier. Il est loin d’en être ainsi dans nos exemples.

Cette durée, cette permanence de l’idée ne doit cependant pas être considérée comme un phénomène tout à fait automatique qui se prolonge de lui-même. Le sujet prétend bien que l’idée vient d’elle-même, qu elle persiste quoiqu’il ne fasse rien pour la conserver, quoiqu’il souhaite de tout son pouvoir sa disparition. En réalité il nous trompe ou il se trompe lui-même. Lise veut être soignée et guérie, cependant elle est très agitée à la pensée qu’elle pourrait êt\’e hypnotisable. C’est qu elle a bien peur que pendant le sommeil hypnotique on u’efface complètement son obsession, elle y tient au fond et ne veut sacrifier que « ce qu’elle a d’exagéré ». Quand elle va réellement mieux et que l’idée a une tendance à s’effacer « il faut qu elle cherche à y repenser pour être tranquille, je ne puis pas me décider à n’y plus penser ». En réalité pendant que je m’efforce d’effacer ces idées elle fait « un efTort horrible pour ne pas les perdre et elle ne peut s’empêcher d’être heureuse quand je ne réussis pas ». Dans un léger état hypnotique qu’on détermine sur elle et dont je reparlerai, j’essaye de contredire ses idées fixes, de les dissocier, de les modifier. Cela provoque des crises de résistance excessivement curieuses. Elle s’écarte de moi avec horreur, elle se raidit en sortes de contractures, elle serre les dents pour ne pas répéter les paroles que je lui suggère. Elle supplie qu’on ne lui enlève pas des idées enseignées par l’Eglise. Si elle obéit un peu c’est avec toutes sortes de réserves. Pille dit bien, pour expliquer ses résistances, que c’est le diable qui résiste et non pas elle, mais en fait elle y lient ellemême beaucoup. « Quand on a vécu dix ans avec une idée on ne

LUS IDÜES OBSEDANTES ET IMPULSIVES

peut plus s’en passer. » Aussi ne cède-t-elle que très peu et pour un moment seulement avec la plus grande crainte d’engager l’avenir. Elle se résigne simplement à remettre son idée à plus tard et se console en se disant « quand je le voudrai bien, j’y repenserai ».

Les mêmes entêtements et les mêmes résistances se reproduisent chez Claire et amènent des scènes qui sont véritablement comiques. Claire vient de me dire qu’elle est désolée de s’accuser elle-même d’immoralité, car elle sait au fond que ce n’est pas vrai. Je lui réponds en abondant dans son sens, en lui disant qu’elle est une jeune fille très estimable et que je la sais incapable de toute malhonnêteté. La voici furieuse contre moi, disant que je me moque d’elle, que je n’en pense pas un mot, qu’elle ne tolérera pas qu’on la contredise ainsi. Elle se met à pleurer et elle supplie qu’on ne lui enlève pas son dernier espoir. « Si je ne me croyais pas immorale, je ne ferais plus aucun effort pour arriver à me changer, je serais absolument perdue. » Jamais elle netolère au fond qu’on contredise son délire. En réalité la permanence de l'idée n’est pas chez les scrupuleux un fait aussi automatique que chez les hystériques ; il résulte d’un effort permanent pour maintenir l’attention sur une même idée ; c’est une sorte dc; manie de la fixité des idées.

Cette fréquence de l’idée est en rapport avec un autre caractère important, la facilité des reproductions. Si l’idée revient si souvent dans l’esprit c’est qu’elle est évoquée par d’innombrables phénomènes en apparence sans grands rapports avec elle. Il est toute une catégorie de malades très nombreux qui résument leurs maladies en disant qu’ils ont peur des couteaux. Cela signilie que la vue d’un couteau ou d’un instrument dangereux éveille immédia-

tement dans leur esprit la pensée de frapper, de tuer à coups de couteau la personne qu’ils aiment le mieux. C’est là, comme on l’a vu, une obsession criminelle extrêmement fréquente chez les scrupuleux. Il en sera ainsi pour tous les objets, pour tous les phénomènes qui peuvent être considérés comme faisant partie de l’idée obsédante à un titre quelconque, comme objet, comme instrument du crime, comme élément de l’action vertueuse ou mauvaise à laquelle songe le malade. Qes... a horreur des escaliers, des fenêtres parce que nous savons qu elle pense au suicide. Yi... ne peut voir un puits, ni une rivière. Bor... craint les images rcli-

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gieuscs, les églises, les hosties parce qu’elle a immédiatement des idées sacrilèges. Bric... ne peut plus voir les enfants, cela éveille l'idée de les tuer. Qd... , scrupuleuse qui se reproche de ne pas avoir bien soigné son mari, est obsédée par la pensée qu’il va avoir une lluxion de poitrine ; son obsession la prend quand il tousse ou quand il touche à son mouchoir. Za... qui se sent poussée à avaler des épingles ou à en jeter dans les aliments des autres est tourmentée par son obsession quand elle doit manger ou quand elle doit toucher à une boîte à lait. Gisèle qui a des remords de vocation parce qu’elle n’est pas religieuse souffre de cette idée à propos de tous ses « devoirs d’état ». Le fait de recoudre un bouton lui fait penser qu’elle a un ménage, qu’elle est mariée, qu’elle n’est pas religieuse. « Mon enfant est devant moi comme un remords vivant, sa vue me fait mal. »

Le point de départ de l’association peut être moins déterminé. Ce ne sera plus un objet qui entre comme partie intégrante dans l'idée, ce sera un objet qui par sa forme ou simplement par son nom ressemble à un des objets précédents: l’association se fera par ressemblance lointaine. Xa... (ao/i) est terrifiée parce qu’une de ses bonnes s’appelle Antoinette, ce qui fait penser à l’échafaud et au crime. Claire ne peut plus voir de bouteilles ni d’objet long, sans voirie membre viril qui souille l’hostie.

Il suffira même d’une association de contiguïté dans le temps ou dans le lieu. Si l’objet a été vu à un moment où l’idée obsédait 1 esprit, par le fait clc cette contiguïté dans le temps il devient dorénavant capable de l’évoquer. « Si j’ai eu une idée en me lavant les mains, elles reviendra toujours dès que je verrai une cuvette. » Je pensais à mon chien enragé en traversant la place de la Concorde, dit Fi... (83) et depuis celte place m’est odieuse et je ne puis rien tolérer qui me la rappelle. » Il ne veut plus entrer dans son cabinet de travail parce que sa femme y a pénétré en portant une robe qui peu auparavant avait traversé la place de la Concorde. C’est ainsi que Lod... et Lise ont pris l’horreur de leur mobilier parce qu’elles se trouvaient sur telle ou telle chaise quand elles avaient telle ou telle idée. C’est pourquoi certains de ces scrupuleux sont améliorés, il faut le savoir, simplement quand on les change de milieu parce que tous les objets du milieu habituel ont pris une influence évocatrice. C’est pourquoi enfin ils retombent malades en rentrant chez eux. « Je retrouve toutes mes idées en rentrant chez moi comme un paquet

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posé, dit Gisèle, chaque meuble en est un vrai nid. » Elle ne se rappelle les lieux et les temps que par les obsessions qu elle avait dans ces circonstances, et en évoquant telle période de sa vie, elle retombe dans une obsession correspondante.

La facilité et la complication de ces associations d’idées peut aller encore plus loin, et l’histoire de Jean est tout à fait instructive à cet égard. Il a des obsessions relatives à la masturbation, mais tout lui rappelle la masturbation. Le nez, par exemple, lui semble avoir des rapports avec les organes génitaux parce que les odeurs sont excitantes et il ne peut plus porter un lorgnon : « c’est comme si cela me comprimait les organes. » Il ne peut plus se moucher de même qu’il ne peut plus uriner « car le mouchage ou l’urina ge me font le même effet que la masturbation ».

Nous avons déjà vu que ses scrupules génitaux se sont particulièrement localisés sur deux femmes de sa connaissance. Tout ce qui peut lui rappeler l’une ou l’autre de ces deux femmes va évoquer le délire et l’on est étonné delà subtilité de l’association. Il ne peut plus marcher avec certaines bottines parce qu'il s'est aperçu une fois qu’il y avait sur elles le chiffre 49- Or la dame de ses pensées avait 4g ans quand l’obsession a commencé. Il a la peur du chiffre 58 parce qu’une autre dame est née en iS5S. Il ne peut écrire de lettres parce que la correspondance le fait penser à un bureau de poste où il a vu cette personne. Il ne peut se coucher dans son lit parce que ce lit est dirigé de manière que la tête soit dans la direction de la province où se trouve l’une de ces dames ; il ne peut manger à table quand il tourne le dos au quartier Montmartre où il a rencontré l’autre. Il est effrayé par tous les noms qui commencent par un A. car ces noms évoquent la pensée d’un de ces prénoms. Le dernier incident peut dispenser d’énumérer toutes ces associations d idées. On lui sert à table un gâteau qu’il trouve bon, et par malheur il en demande le nom. Sa mère lui répond: « C’est une Charlotte.» Une terrible crise s’ensuivit: 11 avait avalé Charlotte, il avait sa tête dans l’estomac, il l’avait dans le sang, et toutes les idées érotiques étaient épouvantablement surexcitées par cette présence continuelle de Charlotte au dedans de lui-même.

Bientôt l’association semble se généraliser. Il ne suffit pas que la moindre consonance vienne faire penser à l'une de ces deux personnes. Toute femme, tout objet de la toilette féminine et même la présence de sa pauvre mère sullit a évoquer tout

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le délire. Un détail quelconque capable d’évoquer la pensée de 1 inconduite amène le môme résultat. Il suffit qu’il ait entendu dire qu’un personnage politique n’a pas eu une mort exemplaire pour qu’il ne puisse plus voir l’Élysée, ni la Chambre des députés, ni rien de ce qui a rapporta la politique, si bien que la vue d’un kiosque de journal devient le point de départ de toutes ses méditations sur les deux femmes qui le persécutent.

Chez lui les associations d’idées ne sont pas forcément directes, elles peuvent être tout à fait indirectes et former de véritables cascades. Il est tourmenté parce qu’il a dans sa poche un indicateur des cours qui se font à Paris. Cet indicateur ne semble pourtant rien contenir de bien critique en lui-même, mais il contient l’indication des heures du cours de M. D... auquel Charlotte a été assister une fois quand elle est venue à Paris il v a 3 ans. L’incident provoqué par le gâteau qui s’appelait une Charlotte recommence dans des circonstances plus complexes : Jean est très tourmenté parce que : i° il a mangé du pain; 2° que ce pain vient d’un certain boulanger; 3° lequel boulanger a été recommandé à sa mère par un ami; /|° dont la femme est morte récemment un certain jour ; 5° qui était précisément l’anniversaire du jour ; G0 où il a commencé a être tourmenté relativement à Charlotte. Dans ces conditions, on se demande s’il existe un objet que Jean puisse regarder sans qu’il éveille par association son délire.

J insiste sur ce phénomène de l’évocation de l’obsession par 1 association des idées parce qu’il joue un rôle très important dans 1 évolution de la maladie. C est par la que la maladfe s’étend et gagne en quelque sorte comme une tache d’huile. L’obsession qui n’était que localisée et qui ne déterminait des troubles que sur une seule pensée semble par l’association des idées s’étendre a toutes les autres pensées et troubler tous les actes du sujet.

I récisément à cause de leur importance il (aut bien se rendre compte de la nature de ces associations d’idées. Elles sont évidemment singulières et ne ressemblent pas aux associations d’idées que nous sommes habitués à observer dans les suag-estions des

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