DEVELOPPEMENT INCOMPLET DE L’IDÉE OBSÉDANTE
jambes, vomit, perd les urines et les selles. En même temps elle entend le glas des cloches, entend des voix crier « choléra, choléra », voit des cadavres de cholériques, sent leur odeur, etc. ; elle est convaincue qu’elle est atteinte du choléra, elle l’a même en réalité autant que cela est possible.
A cet exemple ancien je voudrais ajouter un fait du même genre tout aussi caractéristique. Lee..., jeune femme de 25 ans, déjà gravement atteinte d’hystérie, qui a déjà eu des attaques et de la chorée par imitation d’une danse de Saint-Guv, a découvert un jour que son amant la trompait avec une jeune fille qu elle connaît bien. De là une jalousie féroce et l’idée fixe de la vengeance : elle pense constamment à cette vengeance, s’en représente d’avance toutes les péripéties ; elle veut tuer sa rivale dans les bras de l’amant coupable et pour échapper aux conséquences elle veut se tuer elle-même. Cette idée grandit, se précise de plus en plus, si bien qu’un jour Lee... un revolver à la main, s’embusque à une fenêtre et quand elle voit passer sa rivale dans une voiture près de son amant, elle tire deux coups sur eux, s’enfuit et va se jeter dans la rivière. Ces actes très réelc n’eurent heureusement aucune conséquence grave : personne ne fut atteint et Lee... fut retirée de la rivière simplement évanouie. Comme on reconnut son état, on se borna à la transporter à la Salpêtrière dans le service de M. Raymond.' Là elle présente à tout instant l’accident suivant : à propos de la moindre chose, parce qu’elle regarde dans la cour, parce qu’elle voit une malade causer avec un homme, parce qu’on prononce un mot devant elle, la voici qui se trouble, cesse de parler et garde les yeux fixes. Elle se dirige vers une armoire et semble y prendre un objet qu’elle garde dans la main droite ; elle s’approche de la fenêtre, regarde dans la cour avec un air de fureur, tend son bras droit, semble décharger un revolver en poussant un cri, puis se met à courir en travers de la salle, elle finit par se jeter par terre et reste évanouie. En un mot elle joue de nouveau, mais cette fois sans réalité extérieure, la scène du meurtre et du suicide. Des hallucinations nombreuses ont simplement remplacé les perceptions absentes puisque les circonstances ont changé.
Dans ces observations on peut noter entre autres faits importants les caractères suivants: i” Pendant une longue période, plus de vingt ans chez Justine, l’idée réapparaît subitement à propos de
LUS IDÉES OBSÉDANTES ET IMPULSIVES
certaines associations d’idées, comme si on déclenchait un ressort qui lait fonctionner un mécanisme automatique sans aucun effort du sujet. n° Le passage de l’idée à l’acte est étonnamment l apide et complet. Les mouvements, les actions en rapport avec 1 idée fixe sont immédiatement exécutés et d’une manière aussi complète que possible, étant données les circonstances. 3° On constate aussi le passage également rapide et complet de l’idée à l’hallucination qui envahit tous les sens et se présente avec le plus grand degré de complexité et de réalité. 4° Le sujet, au moins pendant une période déterminée est absolument convaincu de la réalité de son idée fixe.
J’ai essayé souvent de résumer ces caractères essentiels de la suggestion hystérique par la notion du développement des idées. Une idée, en effet, peut être considérée comme un ensemble, un système d’images empruntés à divers sens l, avant chacune des propriétés spéciales et diversement coordonnées les unes avec les autres. La pensée d’un bouquet de roses ou la pensée d’un chat, de même que la pensée d’assassiner ou de donner ses enfants au diable est toujours au fond un svstème de ce genre plus ou moins compliqué. Ce qui donne aux idées des aspects très particuliers et distincts les uns des autres, c'est le degré de développement que peut présenter ce système. Le plus souvent ces systèmes se reproduisent dans noire esprit d une façon tout à fait spéciale ou abrégée, par exemple l image sonore ou kinesthésique du mot fleur ou du mot chat se reproduira seule ou à peu près et suffira pour représenter tout le système complexe dont elle n’est qu’un petit élément. L’effort de la pensée consiste dans ce cas non à développer l’idée de fleur ou l idée de chat, mais à adapter, à coordonner cette image rapide avec les sensations nouvelles et actuelles de manière à constituer et à développer jusqu’au bout d’autres systèmes d images dont les premiers ne sont que des éléments.
Au contraire, une idée peut se développer complètement lorsque tout le système d’images qu'elle contient en puissance se réalise complètement, que les diverses images apparaissent simultanément ou à la suite les unes des autres en conservant leur coordination. En effet, ces images sont rattachées les unes aux autres de telle sorte que la présence de l’une d’entre
i. Automatisme psychologique, 1889, p. aoo. Accidents mentaux des hystériques, j8t)3, p. a3 ; Névroses cl Idécc Jixcs, 1898, l, iGa.