Les manies de l’au delà
L’esprit toujours instable peut cependant ne pas osciller indéfiniment entre deux termes opposés. II lui suffit de dépasser le terme donné, de le remplacer par quelque chose d'autre, d’aller simplement au delà. C’est le caractère que je retrouve dans une foule de manies dont je ne puis signaler que les principales.
x. — Les manies de la précison.
Le malade qui ne peut arriver à la certitude a besoin pour se rassurer d’environner ses actes et ses pensées de tout ce qui peut les préciser, les matérialiser en quelque sorte. Legrand du Saulle le remarquait déjà : « sons l’influence d’habitudes invétérées d’onanisme, dit-il, le malade eut une sorte de précision maladive, d’attention exagérée, provenant d’un certain manque de confiance en lui L »
Nous retrouvons ce besoin chez beaucoup de nos malades. Jean est tout à fait désespéré de ma façon de rédiger une ordonnance pour les douches, il veut qu’on indique la température exacte, la pression en chiffres, le nombre de secondes, l’endroit du dos, où doit frapper le premier jet, la ligne que le jet doit tracer sur le corps en faisant des détours pour éviter certains points, l'endroit du dos par lequel il faut, finir, etc : il doit épouvanter son doucheur. Il faut faire chaque chose à sa date et il aurait des remords épouvantables s’il lisait un journal d’une date ancienne « c’est un désordre, ce n’est pas à cette date qu'il devait être lu ». Wo. s’épuise à prendre des notes minutieuses sur tous les livres
i. Legrand du Saulle, Folie du doute, p. 17.
LES MANIES DE L’AÜ DELA
qu elle lit, à tenir un journal de tous les incidents de la journée, à tout noter par écrit avec précision.
J’ai signalé autrefois à propos de la parole intérieure une malade F... qui avait l’habitude bizarre de se répéter en dedans le nom des objets qu elle voyait : « c’est un pavé, c’est un arbre, c’est un tas d’ordures1. » Je n’avais pas compris à ce moment la raison de ce besoin. En réalité c’était une scrupuleuse, qui craignait en passant près des gens de leur faire du mal, qui retournait en arrière pour voir si elle n’avait pas cogné les chevaux, qui s’interrogeait indéfiniment pour savoir si elle avait payé, etc. Cette dénomination perpétuelle des objets était chez elle en rapport avec une manie de précision.
D’autres auront la manie des vérifications, qui diffère peu de la précédente. R... identique sur ce point à un malade de M. Arnaud tâte perpétuellement ses vêtements et surtout ses poches « pour vérifier si tout est bien à sa place, si elle est bien tirée à quatre épingles, si elle n’a perdu aucun petit objet. » Ser... touche à chaque instant ses oreilles « pour voir si elle a toujours ses boucles d’oreille » on verra que cette manie devient souvent l’origine des tics. Il est inutile de rappeler les malades bien connus qui vérifient indéfiniment si la porte est bien fermée, si le gaz est éteint, si la lettre est bien dans la boite, etc.
A la même manie de précision se rattache la manie delà fixité des idées qui a déjà été décrite à propos de la forme des obsessions.
Il faut placer dans un groupe voisin les manies de l’ordre. On voit souvent débuter la maladie du scrupule chez les enfants comme chez Ser..., chez les enfants de Lise, par la manie de plier leurs robes exactement dans les mêmes plis, de ranger leurs vêtements le soir en se couchant, de mettre de l’ordre dans leurs armoires de façon tout à fait exagérée et ridicule. Plus tard la manie devient grave, Lkb..., femme de 22 ans, ne peut plus souffrir qu’aucune personne pas même son mari entre dans sa chambre : « j’ai trop peur qu’on ne dérange mes affaires, si quelqu’un dérangeait chez moi une épingle, cela me rendrait affreusement malade. » Yk..., femme de 58 ans, s’épuise depuis 20 ans à mettre de l’ordre dans son ménage, elle refuse de manger et de dormir « avant qu’elle n’ait mis tout en ordre » et elle ne
1 N év roses et Idées fixes, I, p. 2 3.
LFS AGITATIONS FORCÉES
pcul y parvenir « car elle voudrait la perfection et elle a été débordée. » Qsa... éprouve toujours le besoin de ranger « ses affaires, scs papiers, c’est pour lui un besoin de simplification perpétuel ».
Claire met de l’ordre non seulement dans ses objets mais encore dans ses idées. Il faut qu’elle pense la même chose à la même heure, à la même place. 11 faut qu’elle ne pense pas plus un jour qu’un autre, il faut surtout qu’elle raconte les événements dans un ordre déterminé. Personne n’obtiendra qu elle raconte tout de suite ce qu’elle a éprouvé hier: il lui faut reprendre les choses par le commencement et réciter par ordre chronologique ce qu’elle a éprouvé depuis dix ans avant d’en arriver à la journée précédente.
Mettons à côté la manie de la symétrie dont M. Azam nous donne un exemple : a il lui faut toujours ranger les objets la
moitié à sa droite, la moitié à sa gauche... Si elle a mis le pied sur une pierre un peu saillante, elle se sent forcée de rechercher pour l’autre pied une sensation analogue. Lorsqu’elle a placé une main sur du marbre ou sur tout autre objet froid elle est contrainte de faire subir à l’autre organe symétrique une impression analogue l. »
Jean a des besoins semblables : si en levant les veux il a remarqué un objet rouge à sa droite il lui faut détourner la tète et cherche à fixer son regard sur un objet rouge fixé à gauche. M. Flournoy, dans son livre sur les synopsies 2 3 signale une syme'tromanie typographique : « les mots et les noms qui ne sont pas composés d’un nombre régulier de lettres m’ont toujours fait une impression désagréable et causé un vrai chagrin à mes veux. Les titres de livres, les enseignes de magasin me donnent toujours sous ce rapport un vrai travail : je compte les lettres, et si elles ne sont pas en nombre pair, je coupe les mots de façon à mettre une lettre isolée au milieu des autres ; ainsi pour les mots Japon, seule, je les écris en pensée de cette manière : Ja-p-on. se-u-le ».
On a souvent remarqué 1 importance du contraste et de la contradiction chez ces malades, M. Raggi rapporte l’observation
i. Azam, Les toqués. Revue scientifique. 1891, 1, G18.
a. Flournoy, Les synopsies, 189a, jt. aai.