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La rêverie forcée

Dans les ruminations précédentes on peut encore retrouver lu trace de diverses manies mentales, la systématisation maladive est incomplète mais elle existe encore en partie. Je crois qu’il faut rapprocher de ces malades un groupe très intéressant de sujets dont Je caractère maladif n’est pas toujours bien compris.

Voici un exemple qui précisera le phénomène que je considère. Une femme de 44 ans, Lib. . . (i 1 7), très intelligente, très raisonnable, se plaint d’un trouble de la tète qui depuis 20 ans dérange toute son existence, l’empêche de jouir de la vie, de travailler et même de dormir. Ce trouble, c’est la rêverie qui s’impose d une manière irrésistible « il me semble, dit-elle, que je suis forcée de penser trop, que je suis obligée de me raconter des histoires, de discuter avec moi-même, de me souvenir, de raisonner d’une manière tout à fait exagérée et inutile ». Cette femme reste toujours très calme, très tranquille, elle n’a point de tics, encore moins d’émotions ou d’angoisses, mais à propos de tout événement ou de toute action elle a l’esprit assailli par d interminables rêveries. Le plus souvent elle peut dissimuler sa rêverie et elle semble agir, causer avec les personnes présentes ou lire un livre; mais elle ne se donne que très peu à ces occupations, la plus grande partie de son esprit est occupée ailleurs par la rêverie continuelle. Dans bien des cas, dès que l'action devient difficile ou demande plus d’attention, Lib... devient incapable de la faire. Elle 11e peut plus suivre une conversation au milieu de plusieurs personnes, elle 11c peut plus comprendre une lecture difficile. Le sommeil surtout est presque complètement supprimé et est remplacé par cette rêverie perpétuelle.

Je n’étudierai pas maintenant les troubles de la volonté et de l’attention qui jouent un grand rôle dans cette observation, je 11e

LES AGITATIONS MENTALES DIFFUSES

considère maintenant que la rêverie elle-même. Le caractère le plus curieux de cette rêverie c’est qu’elle ne contient en apparence aucun des symptômes pathologiques que nous venons d’étudier. Lib... n’a certainement aucune obsession, bien mieux elle ne présente aucunement ce que nous venons d’appeler une manie mentale. Aucune idée obsédante ne revient régulièrement, il n’y a pas de processus mental, interrogation, recherche, comparaison qui joue un rôle réellement prédominant. Cette rêverie est très variée, le plus souvent elle n’est pas désagréable en elle-même, et surtout elle n’est pas déraisonnable. Ce sont des réflexions, des remémorations du passé, des imaginations de l’avenir, des discussions, des méditations qui n’ont de pathologique que leur exagération et leur irrésistibilité. « Ce que je regrette, dit-elle, c’est d’être obligée de penser ainsi un million de choses absolument inutiles, quand je ferais bien mieux de m’occuper de mon travail ou de dormir. Ce sont des tableaux innombrables et des bavardages sans fin que je ne puis arrêter que pour un moment et avec une peine extrême. »

,Ce symptôme de la rêverie forcée me paraît très important, il se retrouve chez beaucoup de nos malades. « Ce n’est pas ma faute, dit Vk..., si je ne fais rien, il me vient des idées en surabondance, j’en suis submergée. » « Il me semble, dit Lgh..., qu’il m’arrive à l’intérieur des flots d’idées qui se succèdent avec une rapidité inouïe. Ce ne sont pas toujours des idées folles, je vous assure, ni des interrogations absurdes. Toutes ces idées me semblent séduisantes : il y aurait de bons motifs pour m’arrêter sur toutes. Mais je ne puis choisir, je suis obligé de passer de l’une à l’autre, c’est dans ma tête un remue-ménage d’idées invraisemblable. » Lise sent bien qu’à de certains moments « toute sa vie se concentre dans sa tête, que le reste du corps est comme endormi et qu’elle est forcée de penser énormément sans pouvoir s’arrêter. Sa mémoire devient extraordinaire et se développe démesurément sans qu’elle puisse la diriger par l’attention ». Wo..., qui a maintenant des manies mentales bien nettes (manie de la vérification et manie des pactes), reconnaît très bien qu’il n’en a pas toujours été ainsi. « Pendant bien des années mes rêveries n’étaient pas comme aujourd’hui toujours dans le même sens, je savais bien que je pensais trop, que mon esprit s’embrouillait de choses à côté, que je n’en finissais pas de penser cent choses au lieu d’une seule. Depuis longtemps mes pensées

LES AGITATIONS FORCÉES

tournaient dans le vide sans pouvoir s’accrocher à rien de précis... » Il serait très facile de retrouver cet étal mental de la rêverie forcée au début de bien des cas de maladie des obsessions. Même chez les individus à peu près normaux, ces histoires interminables que l’on se raconte, cse méditations faciles qui se substituent au travail et à l’attention sont des plus fréquentes.

Ces rêveries forcées ont été, comme la rumination précédente, décrites sous le nom de fuite des idées, de volée des idées car ce sont des phénomènes très voisins. Elles correspondent aussi, si je ne me trompe, à ce qui a été décrit sous le nom de mentisme « sorte d’effervescence intellectuelle particulière, dans laquelle, pour me servir de la définition d’un auteur qui en était atteint lui-même, Dumont de Monteux, nous voyons, avec un sentiment très net, des pensées qui nous sont étrangères, que nous ne connaissons pas comme nôtres, et qui s’étant introduites du dehors, pullulent, se meuvent avec la plus grande rapidité1 ».

Dans l’étude des obsessions on s’est beaucoup occupé et avec raison des angoisses diffuses, c’est-à-dire des agitations émotionnelles diffuses. Il me parait nécessaire d’attirer aussi l’attention sur ces rêveries forcées qui sont des agitations mentales diffuses.

Si nous rapprochons les rêveries forcées, et les ruminations mentales de toutes les manies mentales qui ont été décrites précédemment, nous voyons qu’il existe chez ces malades un grand travail mental qui se développe d’une manière anormale. Ce travail est en apparence assez considérable : il comprend la plupart des opérations intellectuelles, associations des idées, mémoire, imagination, jugement, raisonnement, toutes sortes d opérations qui s’effectuent surtout sur des images et des idées abstraites. Ce travail n’est pas sans difficulté ni sans efforts, il est souvent fatigant et pénible. Malheureusement il présente un caractère évident au premier abord, il est parfaitement inutile et stérile : qu’il soit systématique ou diffus, il n’aboutit jamais à rien de réel ni d utile; c’est pourquoi il justifie le nom que nous lui avons donné d’agitalion mentale. Cette agitation est forcée, elle s impose au sujet d’une manière particulière ; mais ce caractère très important se retrouve exactement le même dans les mouvements forcés et dans les émotions forcées, il sera étudié plus utilement à la fin de ce chapitre.

i . Dumont do Monteux, d’après Séglas, Leçons cliniques sur les molndics mentales et nerveuses, 1895, p. 69.

DEUXIÈME SECTION

LES AGITATIONS MOTRICES

La plupart clés troubles mentaux précédents s’accompagnaient de quelques mouvements, ne fût-ce que de paroles ou d’écritures. Mais ces mouvements étaient en réalité peu de chose et la principale dépense de lorcc se faisait dans les phénomènes de pensée. Au contraire, chez les mêmes malades, on observe des troubles surtout moteurs où une sorte d’excitation semble se dépenser en mouvement, accompagnée d une somme de pensées conscientes assez minime.

Ces mouvements présentent au premier abord les mêmes caractères déjà remarqués dans tous ces phénomènes forcés. Ils se produisent sans être en rapport ni avec les circonstances extérieures ni avec les désirs du sujet; cependant ils ne sont pas absolument inconscients, ils ne s exécutent pas tout a lait sans la participation de la conscience ni même de la volonté du sujet. Le malade sent au moins en partie qu’ils s’accomplissent et qu’ils s’accomplissent parce qu il veut bien les accomplir, mais il se sent contraint d’avoir cette volonté inutile et absurde : ce sont tout à lait, suivant 1 expression d un malade « des travaux forcés ».

De même que pour les pensées, ces mouvements forcés peuvent êtie systématiques ou di fl us ; quand ils sont systématiques ils constituent les lies , et quand ils sont diffus les crises d’agitation.

Les agitations motrices systématisées. — Les tics.

L étude de ce phénomène est relativement récente, il était autrefois confondu vaguement avec les convulsions et les spasmes , mais en raison de 1 intérêt qui s’attache aujourd’hui aux études de psychologie pathologique, le tic a été l’objet de

104 1.ÈS AGITATIONS FORCEES

beaucoup de travaux récents qui ont au moins précisé le problème. J’empruntai d’abord à ces études intéressantes les éléments d’une détermination du tic, c’est-a-dire les caractères essentiels qui constituent le tic. Puis je résumerai brièvement la description de quelques tics importants présentés par mes malades en insistant surtout sur les caractères psychologiques de ces phénomènes.

i . — Les caractères des tics.

Le premier caractère qui a été bien mis en évidence, c est la systématisation du tic, son analogie avec cet ensemble systématisé de mouvements qui constitue un acte. Trousseau comprenait encore le tic d’une manière assez vague : il le caractérisait « par des contractions rapides généralement limitées à un petit nombre de muscles, habituellement aux muscles de la face, mais pouvant affecter d’autres muscles du cou, du tionc, des membres 1 ». En somme il ne parlait que de la petitesse et de la rapidité du mouvement : quelques secousses d épilepsie partielle pourraient ainsi être confondues avec des tics. Charcot2, Gilles de la Tourette3 4, Guinon1 ont cherché à distinguer et à grouper au moins quelques tics très exagérés et lacile? à reconnaître. En outre des caractères précédents, petitesse du mouvement et sa rapidité, ils ont insisté sur sa régularité et sur sa ressemblance avec des actes déterminés. « Les tics, disait Charcot, reparaissent toujours les mêmes chez un même sujet, et de plus ils reproduisent en les exagérant cependant certains mouvements automatiques complexes d’ordre physiologique appliqués a un but, ce sont en quelque sorte, en d’autres termes, la caricature d’actes de gestes naturels5... »

L’auteur qui a le plus contribué à faire connaître le tic et à le distinguer cliniquement des phénomènes convulsifs voisins est M. Brissaud. Dans ses leçons à la Salpêtrière il est revenu a plusieurs reprises sur la distinction intéressante du spasme et du tic6.

i. Trousseau, Cliniques île U Hôtel-Dieu, i8~3, II, p. 2G7, p. 4G4-

Charcot, Leçons du mardi. II, p. i3.

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