Les tics de perfectionnement
Le premier groupe des manies mentales nous a paru être constitué par des manies d’oscillation, par des doutes et des délibérations. De telles manies sont presque exclusivement mentales, elles contiennent des opérations qui s’accompagnent difficilement de mouvements matériels.
Si l’on voulait rechercher l’attitude qui accompagne ce genre de manies, il faudrait considérer comme tics les immobilités, ce qui serait souvent assez juste. Lise s’arrête bien souvent complètement immobile au milieu d’une action. Tantôt elle prend d’avance une position qui puisse justifier aux yeux des spectateurs son immobilité, par exemple, elle lient un livre à la main. Tantôt, surtout si elle ne se croit pas surveillée, elle reste immobile dans, une position quelconque, debout, le pied levé pour
i. Dubois de Saujon, Société de thérapeutique, 27 mars 1901.
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avancer et elle s’arrête indéfiniment. Cet arrêt demande encore un effort musculaire, c’est bien un tic d’attitude. 11 lui semble qu’elle ne doit pas bouger avant d’avoir trouvé ce qu elle cherchait, avant d’être sortie do son doute. Claire se force ainsi à rester immobile dans son lit en gardant la première position jusqu’au matin, et elle se réveille toute raidie.
Le second groupe des manies, les manies de 1 au delà impliquent de nombreux mouvements et bien souvent ces mouvements semblent au sujet être forcés par la manie sous-jacente. Quand ces manies s’accompagnent ainsi de tics, elles sont mentalement moins développées et ne contiennent guère toutes les subtilités que nous venons de décrire. Elles contiennent simplement 1 idée vague ou le sentiment qu’il faut perfectionner l acté ou le phénomène primitif, y ajouter quelque chose, et que le mouvement du tic est une adjonction urgente.
Un grand nombre de tics se rattachent à ces manies de précision, de vérification qui sont parmi les plus fréquentes. Un malade de Brissaud secoue la tète pour mettre son chapeau bien en place. Nadia et Claire inquiète sur leur personne ont besoin de vérifier leur état, elles détournent rapidement les yeux pour se regarder en passant dans toutes les glaces : il a fallu dans 1 appartement de Nadia couvrir toutes les glaces. Nadia, en outre, tàte perpétuellement son corps, ses jambes, sa poitrine pour vérifier rapidement si elle n’a pas engraissé.
Myl... préoccupé au début par ses maux de tète secoue de temps en temps la tète « pour savoir si elle est bien a sa place ». Fok... préoccupée de l’état de son ventre le secoue par une brusque contraction des muscles droits ; Ul... fait une grimace avec ses yeux « pour sentir s’ils ne sont pas égarés » Ser..., âgée de 16 ans, se touche à tout instant l’oreille et frappe trois petits coups sur sa tête « pour être sûre que la boucle d'oreille est bien attachée et qu’elle ne tombe pas ». Beaucoup, comme nous l’avons vu, secouent leur tète pour voir si leur col les gêne. Peu à peu l’idée, la recherche déterminée qui amenait ses mouvements s’efface h peu près de l’esprit ou n’est plus représentée qu a peine par un bref sentiment d’inquiétude et le mouvement se fait rapidement, d’une manière incomplète et perpétuelle Ul... n a plus qu’un petit mouvement de rotation des yeux que l’on croirait convulsif, Myl... un petit hochement de tête.
La manie de la symétrie amène des tics de la marche comme chez la malade de Azam qui saute d’une pierre sur l’autre pour procurer à ses deux pieds des sensations analogues.
La manie du symbole devient le point de départ d’un très grand nombre de tics, puisque, ainsi que nous l’avons vu, des mouvements résument et expriment des idées. Lod... imagine une signification religieuse ou irréligieuse à certains actes, lermer le poing c’est comme si on disait: je ne crois pas en Dieu. Comme elle pense à chaque instant qu’elle ne croit pas en Dieu et comme elle a besoin de formuler vite cette pensée pour ne pas en être trop dérangée dans le cours de la vie, elle se contente d’esquisser rapidement le geste de fermer le poing. Si elle fait à chaque instant l’acte de se retourner à demi dans la rue, c’est que ce geste représente pour elle la pensée de la religion :
« c’est comme si en traversant une église on se retournait devant le tabernacle ».
Jean a une interprétation semblable bien bizarre : il se croit toujours en butte aux tentations génitales et il considère une petite satisfaction comme l’image du plaisir sexuel. Or il a éprouvé un jour quelque plaisir en se grattant le nez; ce plaisir était d’autant plus impressionnant qu’il lui rappelait une impression vive de ses anciennes masturbations: il les accomplissait paraît-il, en s’écrasant le nez contre un mouchoir ayant appartenu à la femme de chambre. De là naturellement une association d'idées svmbolique entre le fait de se gratter le nez et la pensée des plaisirs sexuels, l’un devient le symbole de l’autre ; mais comme le fait de se gratter le nez est beaucoup plus simple et dans son esprit beaucoup moins dangereux que la masturbation, le symbole remplace perpétuellement l’impulsion génitale. Ces interprétations compliquées sont venues se mêler à une habitude malpropre, lui ont donné de l’importance et ont contribué à la fixer. Le même malade a sans cesse besoin d’un appui moral, il symbolise ce besoin en tenant toujours son bras droit à demi levé au-dessus de sa tête et appuyé sur un objet plus élevé, « c’est comme si je me reposais sur quelqu’un de plus fort que moi à mon côté. »
Le même sentiment a joué un rôle dans la formation d’un véritable torticolis spasmodique, chez Brk..., « j’ai toujours eu besoin de m’appuyer, je voudrais avoir un soutien, un ami, je ne sais pas comment cela a amené le besoin d’appuyer ma tète de côté sur mon épaule ».
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Par la môme raison que précédemment, ces mouvements ont plus ou moins perdu leur interprétation et Lod... se retourne en marchant, Jean se gratte le nez ou s’arrache les ongles ou lève le liras en 1 air, Brk... tient la tête de côté à peu près perpétuellement sans trop savoir pourquoi et en apparence malgré eux.
Un pourrait rattacher à ce besoin de symbole le tic intéressant attribué par Rodenbach à la sœur aux scrupules « de temps en temps de son mouchoir déplié elle se tapotait, elle s’époussetait, aurait- on dit, comme pour éparpiller l’invisible chute sur elle de la poussière, ces molécules du silence ' ».
La manie de Ici tentation , la manie de l impulsion , qui joue un grand rôle dans les obsessions criminelles a déterminé les tics tle San... (i 3), enlant de iG ans, elle a 1 idée fixe qu elle veut se tuer. « On voit bien que cette idée est sérieuse, dit-elle, puisque, malgré moi, mon bras commence tout le temps des petits mouvements pour me irapper, pour piquer. » Nous avons déjà vu beaucoup d exemples semblables à propos des obsessions du crime.
Il laut faire une assez grande place a la manie du contraste , qui est toute voisine de la manie de l’impulsion, M. Séglas remarquait déjà que les tics de langage sont souvent en contradiction avec l’expression normale des sentiments du moment5. Beaucoup de psychasthéniques, au moment de l'aire un acte avec attention, pensent aux opérations tout à lait opposées qui seraient co nti aii es à leurs désirs et qu ils redoutent; chez beaucoup cette pensée reste un simple phénomène conscient et ils font une rumination sur la pensée de ces actes opposés. Mais chez quelquesuns ces pensées amènent une action en contraste avec l'acte initial. Do..., toutes les lois qu’il s’agit de faire un mouvement délicat, se sent gêné par 1 idée de faire une maladresse, il croit qu il vajeter le verre par terre, commettre une incongruité. Son pouce, au lieu de saisir l’objet, se plie fortement dans la paume de la main. Peu à peu ce tic se produit presque sans réflexion et Do... ne peut plus accomplir aucun acte délicat. 11 en résulte qu’il ne peut plus écrire a cause de ce tic : le pouce se met dans la paume avant qu’il li ait touché la plume. La crampe des écrivains est un
i. G. Rodenbach, Musée de béguines, p. SG.
P Séglas, Le langage clic : les aliénés, 1891, p. 392.
syndrome qui peut avoir bien des origines diverses, mais qui se produit souvent par ce mécanisme.
Gi... (11 3) présente un cas remarquable de coprolalie, cette malade a eu des tics de la danse, elle se sentait forcée de tourner, de faire des belles manières1, c’était un tic en rapport avec ses préoccupations sur le théâtre où son fds allait trop souvent. Quand ce tic fut guéri, elle commença à pousser des cris épouvantables et à nous agoniser de sottises : « cochon, chameau, tu me fais ch... ». Elle pouvait fort bien résister à ce tic dans la rue en présence d’étrangers. Ces malades, nous le savons, s’arrêtent toujours dans l’impulsion au moment où l’acte pourrait devenir sérieux. Mais « elle était poussée à crier ces injures » dans l’hôpital, quand elle me voyait. « Je voudrais être polie, dit-elle, me bien tenir et je suis obligée de penser à des sottises que je ne voudrais pas faire, il me semble que je suis obligée de les faire. » Ce tic n’est-il pas l’expression delà manie de l’impulsion et de la manie du contraste.
Les tics de Renée 2 sont du même genre, elle a horreur des chats, des chiens, elle a été effrayée par un petit pâtissier idiot qui parlait comme un enfant, elle voudrait ne plus du tout penser à tout cela, elle est obligée d’y penser, de chercher toutes les circonstances qui l’y font penser (manie des associations), de chercher si elle peut y penser sans danger (manie des tentations) et la voici qui crie « miâou, oua, oua, Zozo, ma nounou, petite femme, putain, bordel, etc. ».
Les manies précédentes jouent encore un rôle dans les tics qui imitent des maladies. Gauc...3 est préoccupé par la pensée du tabes, il craint « qu’il n’y ait quelque chose dans ses jambes », surtout depuis qu’il a vu pratiquer l’examen des réflexes rotuliens. Il cherche si ces réflexes ont quelque chose de bizarre, et malgré lui il lève ses jambes en l’air dès que l’on touche sou genou, il marche avec de grandes secousses des jambes. Renée, Bor... ont le tic de se tenir de travers, elles ont à la fois l’idée qu’elles sont atteintes de coxalgie et l’idée qu elles jouent la comédie, il y a un singulier sentiment de doute qui se surajoute au tic de la démarche.
1. Raymond et P. Janet, Névroses et Idées fixes, II, p. 3/|i.