LES PHOBIES DES BBUITS
enTance elle etait tr^s sujette a des terreurs nocturnes et soutenait que des serpents grimpaient dans son lit. De i3 a 30 ans, elle a 6t^ une scrupuleuse, tourmentee par des remords pour des crimes insens^s, ayant la manic de s'interroger pour savoir si elle avait out ou non frapp^ sa mere d^un coup de pincettes. A 26 ans, trfes frappee par la mort de son pere et de sa sceur, elle est devenue tout a fait psychasth6nique: maux de t^te, maux d*estomac, arret des regies, aboulie et insensibilite morale. « Elle n'^tait meme plus capable de pleurer la mort de son pere. » Plus tard a 3o ans, tr^s ^nerv^e, elle 6prouva des angoisses a propos de rien, c'est Tangoisse diffuse que nous connaissons. Marine a 3o ans, elle pr^sente un fait curieux sur lequel nous avons deja souvent insiste, c'est Tam^ioration surprenante de certaines psychasth^niques pendant les grossesses. II est probable que la tension nerveuse et le niveau mental montent avec I'excitation de la vitality causae par la grossesse ; elle retombait dans les intervallcs. Cependant depuis Tage de 4o a 5o ans, elle fut a peu pres raisonnable.
Tout s'aggrava a la menopause ; tr^s impatiente, elle ne pouvait plus supporter le plus l^ger ennui. Tout lui semblait dirig^ contre elle, tout d^terminait un sentiment de d^faillance « comme si elle n'^tait plus elle-meme ». Ce sentiment s*est peu a peu sp6cialis^ a des impressions qui lui ^taient plus d^sagr^ables que toutes les autres, c'est-a-dire aux bruits que Ton faisait autour d'elle. Le d^but de son horreur des bruits est bien typique, elle avait encore avec elle sa belle-mere qui lui inspirait de Thorreur naturellement. Cette pauvre vieille dame avait, parait-il, la deplorable habitude de manger ou plut6t de grignoter quelque chose toute la journ^e, des gateaux ou des drag^es. Le bruit qu*elle faisait en les machant etait odieux a la malade et determinait plus que toute autre chose soit I'angoisse par irradiation de la mauvaise humeur, soit le sentiment de d^faillance et de chute morale. Peu a peu Thorreur s'^tendit a tons les bruits et maintenant, quoiqu*elle ait du coton dans les oreilles, des bandeaux autour de la t6te, elle a des angoisses continuellcs pour tons les bruits de la rue ou de la maison.
A ce propos nous voudrions vous raconter Tobservation de Ot..., homme de 53 ans, qui ne pent vous etre presents ici pour une excellente raison, c*est qu'il ne peut pas quitter une cham-
Hi LES PHOBieS
bre sp^ciale, qu'il a fait construire dans la partie la plus reculee de sa maison.
C'est une chambre a triples Teaetres dont les murs et le plancher sont matelasses et oil il passe toute sa vie. Ot... est cependaat un homme intelligent qui occupait une grande situation mais qui a commis la sottise de se retirer completement des aQaires a quarante ans. II s'est ennuy^, il n'a pas trouv^ en lui-meme une 6nergte &ufHsante pour se creer des occupations et peu a pen il a et6 atteint d^une neurasthenic grave. A peu pr^s comme dans le cas precedent la susceptibilite s'est d^velopp^e, et tout devenait une cause d'angoisse. Une machine, un rouleau a vapeur qui ^crasait les cailloux dans sa roe a ^t^ le point de depart de la phobic des bruits : il ne pent plus rieit entendre maintenant et ne quitte pas sa chambre sp^ciale. Dans sa ekambre matelass^e il fait le pendant de cette malade dont nous vous avons souvent parle qui a pass^ les quinze dernieres annees de sa vie dans une chambre obscure, par crainte de la lumiere. L*uii de nous a connu un autre de ces malades qui demandait a 6tre rendu sourd, des deux oreilles, pour ^chapper a Tobsession des bruits. II ne trouva pas un. chirurgien complaisant pour faire Top^ratioa^ alors il se (it faire deux pivots en argent pour obstruer chacun de ses conduits auditifs, ce qui attenua, un peu, sa phobic.
Observation 76. — Microphonophobie.
Ce malade, Bow..., ag6 de 62 ans, jouitd'un honneur peu enviable, c'est qu'on a d6 inventer un nora nouveau pour d^crire sa maladie. Un medecin auriste qui Fa vu il y a quelques annees lui a declare qu'il etait atteint de microphonophobie ; il a ^t^ flatt^ d'avoir une maladie si peu banale.
Son pere etait nerveux et colere, sa mere eut longtemps la danse de Saint-Gui dans sa vieillesse ; etait-ce une choree d'Huttington ? Le malade a un frere extr^mement nerveux et enfin il a un fils qui est deja un obsed^ comme lui.
Chose interessante, il semble avoir eu toute sa vie la meme obssession ; ddja dans sa jeunesse il 6tait impatient, irritable et se contrariait facilemenl. Ce qui le blessait le plus, cVtaient les petits bruits d^sagreables : il avait horreur d^entendre les gens manger leur soupe, il se battait contre un camarade qui avait
LES fHOBIES DES BRUITS I'o
un reniflement d^sagr^able. Plus tard, aii regiment, il (^prouvait un besoiD irresistible de jeter les assiettes a la figure d'un voisin qui michait un cure-dent; il lui fallait s'eloigner si quelqu'ua se mouchait dans la salle.
Ces souffrances caus^es par les bruits dependaient d*un caract^re tout special. C^est un homme egoiste, entier, horriblement autoritaire. « J*ai besoin, dit-il naivement, pour etre heureux que tout le monde autour de moi fasse comme moi, se plie a mes manies ; il faut que je sente I'accord r^gner. » Nous traduisons cela en disant que ces gens-Ia, faibles de volont^, impuissants, ont beaucoup de peine a se maintenir a un niveau mental suffisant, qu'iis ne peuvent plus agir, ni faire attention, ni ^prouver les emotions completes des qu'ils sentent autour d*eux de la vari^te. De m^me que les Amotions s'accroissent au theatre quand toute une salle pense comme nous, de m^mequeT^nergiegrandit dans une foule emport^e par un m^me souffle, de meme il est bien plus difficile d'agir et de sentir completement quand nos voisins agissent et sentent autrement. C'est la le point de depart des fanatismes religieux, et c'est ce qui fait 6galement les belles meres autoritaires. Bow... nous exprime ce fait par un exemple pittoresque: (( Comment voulez-vous que je Use dans mon cabinet quand je sens qu*il y a une bonne qui balaye dans Tantichambre ». Th^oriquement il a raison, on lit mieux dans une salle de biblioth^que quand on sent que tons les assistants lisent ^galement et ne font pas autre chose; mais il est vrai d'ajouter que si on a un pen de force d'attention on pent lire aussi m6me quand une bonne balaye.
Quoi quMl en soit, son besoin d'autorite Tamenait a se facher, a avoir une emotion p^nible et abaissante d^s qu'il devinait la contradiction autour de lui. Or, cette contradiction se manifestait par des bruits, le bruit des portes qu'on frappe, le bruit des pas, celui des bavardages, des rires, etc., et ces bruits devinrent odieux. « Ce ne sont pas les bruits que je redoute, r^pond le malade, on pent tirer le canon pres de moi; ce sonl les petits bruits et les petits bruits faits par des hommes, j'ai remarque que si une souris gratte dans le mur, cela m'est ^gal. Mais si on marche dans Tappartement au-dessus de moi, j'aides s^^goisses. » C'est bien ce que nous disons, ce n'est pas precis^ment la phobic des fonctions de Toreille, c'est une phobie plus compliqu^e qui ^videmment se rapproche un peu du d(§lire de persecution.
II est int^ressant de vous faire constater que dous avons r^ussi a obtenir chez ce malade une grande amdlioration ; nous en sommes nous-m^mes^tonn^s. Notre petit traitement tonique n*a pas dxi avoir une grande influence, nous attachons plus d'importance aux exercices de Tattention. Nous avons aflirm^ a ce brave honime que Ton pouvait arriver par Tattention a se concentrer sur un travail et a ne pas entendre les bruits du dehors et nous lui avons montr6 que son angoisse a propos des bruits venait en r^alit^ de sa faiblesse d'attention. II nous a pris au mot, et s*est mis au travail, il avait des etudes de geographic a rediger, des calculs a faire, il s'y est mis avec courage. II Taut dire que nous avons dii Texhorter et Texciter bien souvent ; il n'en est pas moins vrai que ce travail d^attention a augment6 son Anergic, Ta rendu moins susceptible aux impressions deprimantes et a amen^ dans son 6tat, au bout de quatre mois, un changement surprenant dont sa famille 6tait encore plus satisfaite que lui-meme.