LES PHOBIES DES CHIENS ENRAGES
m'avait fl^trie, je ne suis plus comme tout le moude, les autres n'ont pas ete mordus ; je sens que je ne suis plus la meme, je suis honteuse de cette morsure et c'est cette pensee qui me suffoque toute la journ^e. »
Yoyez comme cette pensee est curieuse et nous ^loigne de la peur banale de la morsure. Ce nVst pas une vaine subtilite, car nous connaissons bien ce singulier etat d'esprit qui etonne la malade elle-meme. Le sentiment d'etre abaisse, de ne plus etre soi-m^rae, d'etre quelque chose d'etrange, c'est le fond de la depersonnalisation. Ce symptome nous a sembl^fondamentalchez les psychastheniques et meme chez quelques 6pileptiques, c'est une manifestation remarquable de la chute de la tension psychologique. C'est la Tessentiel chez cette femnie : sentiment d'etrangete ae la personne a la suite d'une Amotion pendant les regies chez une aSaiblie, sentiment s'accompagnant de phenomenes d'angoisse. Quant au chien enrage, il est, si on peut ainsi dire, un accessoire. Yous ne pouvez pas demander a cette brave femme de faire la psychologic de son cas et de dire qu'elle est atteinte de depersonnalisation ; elle interprete ce qu'clle ressent a sa fa^on, elle parle d'humjliation, de (l^trissure, parce qu'elle se sent abaiss6e et Strange et elle attribue ce sentiment a la mor* sure du chien, car cette morsure constitue la seule diffi^rence visible pour elle entre son etat ancien et son 6tat recent.
Cet homme de 28 ans, Lae..., a aussi la phobic du chien enrag^, mais cette phobic ne se pr^sente pas sous la meme forme que dans le cas pr6c6dent. Fils d'un pere alcoolique, ce malade ne s'est bien port^ que jusqu'a I'age de quinze ans. A ce moment, il a et^ mordu par un chien qui, parait-il, fut reconnu enrag6 etabattu. Quoi qu'il en soit, notre homme ne fut pas soigne et vous voyez qu'il se porte encore bien apres treize ans, ce qui est un peu long pour une incubation. II le reconnait lui-meme: tf Aussi, dit-il, il n'a pas d'ordinaire la peur de la rage, il voudrait seulement ne pas avoir toujours Vemotion du chien enrage, » Qu*est-ce qu'il veut dire par la ? C'est que pendant les premiers mois ila et6 ^mu par la pcnsde de cette morsure : a Cela me donnait des maux de t^te, des crispations de nerfs, quelque chose qui me tournoyait dans le ventre. Ah je connais bien cela, c'est Temotion du chien enrage. » En un mot, ce brave homme donne ce nom bizarre a une angoisse particuliere qu'il a eprouv^e a Tage
de i5 ans, dans les premiers mois qui ont suivi la morsure. Or^ il s*est pass^ depuis une chose curieuse, il est devenu incapable d'^prouver les emotions normales, comme il les ^prouvait autrefois, il n'a plus les souffrances ordinaires, encore moins les plaisirs, il n'a plus ni les peines, ni les joies : toutes les Amotions sont remplacees par une emotion toujours la m^me qui est Temotion du chien enrage. La meme crispation des nerfs, le m6me petit tournoiement dans le ventre surviennent a tout propos et comme les sensations sont pareilles, il leur donne le m6me nom et il a dans Tesprit a leur occasion la meme pens^e : « Je ne puis pas meme etre amoureux, nous dit-il en gemissant, si j'embrasse une femme, cela me donne uniquement mon Amotion du chien enrag^ et malgre moi je detourne la t^te pour voir si un chien ne me frdle pas les jambes et ne me I6che pas le pouce. » N'cst-ce pas un joli exemple d'inach^vement, d'incompl^tude des Amotions se transformant par derivation en une angoisse banale qu'il baptise d'un nom special et qu'il precise lui-meme par interpretation.
Dans Tobservation de cette femme de 42 ans, Jti..., la peur du chien enrag^ devrent plus compliquee, die a rempli presque toute Texistence et a determine des accidents varies.
C'est une personne evidemment predisposee, quoique Ton ne constate dans la famille que des cas de goutte et d'asthme, elle a toujours ete malade, elle avait deja des cauchemars nocturnes et des tics des son enfance. A Tage de i3 ans, elle eut un accident bien caracteristique dont nous vous avons deja signale des exemples. Apres une chute dans une cave, elle commence graduellement a se tenir de travers eta courber sa colonne vertebrale ; le medecin de la campagne, nous ne savons pas pourquoi, parla de mal de Pott et lui (it des pointes de feu qui empirerent le mal. Vous savez que ces attitudes des jeunes gens peuvent tres souvent dependre de contractures hysteriques ; en a-t-il ete ainsi dans ce cas? C'est a la rigueur possible; mais en considerant revolution ulterieure de la maladie, nous croyons plutot a un tic. La malade pouvait se redresser de temps en temps, elle avait ce sentiment assez caracteristique des psychastheniquesde simuler constamment. Quoi qu'il en soit, une variole assez grave a Tage de i6 ans fit disparaitre Tattitude vicieuse.
L'annee suivante. elle fut preoccupee par une aventure relative a un chien enrage : elle ne fut pas mordue, elle ne vit meme
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pas le chieD, elle sut seulement qu'il avait ^t6 abattu et enterr6 dans un eadroit d^teroiin^. Cette petite histoire piqua sa curiosit^, rint^ressa, d^terraina meme une certaine Amotion et depuis ce moment elle en resta preoccup6e. Pendant les dix on quinze premieres annees, la preoccupation fut surtout mentale, la malade ne soufirait pas, elle n'avait pas de veritables angoisses, mais elle avait des ruminations relatives au chien enrage. Ainsi elle s'interrogeait sur la place ou il avait et<^ enterre, sur la profondeur ; elle aurait bien voulu savoir s'il y avait des poils qui ressortaient de terre et tout en se disant qu*elle etait ridicule, elle allait une dizaine de fois verifier si elle pouvait en voir.
Depuis Tage de aSans a peu pres, cette manie mentale se compliquaetamena des actes ridicules: de ses reflexions sur les chiens enrages Jti... conclut qu'il fallait sans cesse se cauteriser et elle imagina de se broiler les mains, les mollets avec le soufre d'allumpttes enflammees. « C'^tait, nous dit-elle, un tic, un besoin de me brAler partout oil il y avait une petite croAte, un petit bouton et cela me faisait plaisir quand je m'^tais bri^lee. » Cette manie se prolongea jusqu'a Tage de 35 ans.
Notez un detail curieux, c'est que cette maladie mentale qui durait depuis vingt ans 6tait completement ignor^e par la famille de la malade et par son entourage. On la trouvait bizarre, on savait qu'elle avait des tics, mais personne ne se doutait de cette rumination qui remplissait son esprit depuis I'age de dix-huit ans. Ce fait est tr^s frequent : les obsedds ne savent pas s'exprimer, leur maladresse dans les actions reelles trouble surtout leur langage. En outre, ils ont une sorte de honte d'eux-m^mes et de leurs id^es, en rapport avec le sentiment d'abaissement; enfin leur impuissance pour arriver au terme d^une id6e les emp^che d'etre bien convaincus de leur d^lire et leur laisse un doute perp^tuel. Toutes ces raisons font qu'ils cachent leur maladie et que celle-ci eclate un beau jour aux yeux de tons comme si elle venait de commencer, tandis qu'elle a d^ja vingt ans de duree.
L'incident qui d6termina Texplosion fut encore Taventure d'un chien : on tua dans le village a coups de fusil un nouveau chien enrag^. Depuis ce jour la voici r^duite a Timpuissance, elle ne pent plus se lever de son lit, ni s'habiller, ni manger. Quand on insiste, elle preud tons les objets du bout du doigt, parce qu^elle n*ose plus les toucher ; elle se fache quand on entre dans sa
chambre, elle veut rester completement iminobile et seule: disputes, interrogations et enfin aveux. « II lur semble que le sang du chien qu'on vient de tuer a tout (^clabousse ; elie aura la rage si elle touche une serviette et cette crainte, dit-elle, lui cause d'horribles angoisses. » Elle crie, elle pleure, elle asphyxie quand on lui met sa cuiller entre les mains. Un jour elle ne veut meme plus ouvrir les yeux et elle a d'horribles angoisses si elle les entr'ouvre parcc que le sang du chien enrag6 va sauter dedans. Get etat se montre variable : tantot il augmente quand elle est fatiguee, tantot il diminue au point qu*elle rit elle-meme de ses craintes et ne veut plus qu'on en parle. Mais en somme il n'a jamais cess6 depuis cinq ans.
Si nous comparons ce cas au pr^c^dent nous voyons qu'il est different d'abord par sa dur^e et son Evolution, ensuite parce que le ph^nom^ne actuellement trouble est surtout Tacte volontaire. On constate surtout chez cette personne unc aboulie 6norme, d^termin^e par T^tat ^motifavec angoisse qui remplace Taction ; le d^lire nous parait 6urajout6. La malade dit elle-m^me : cc Je suis tellement troubl^e que je ne puis plus rien faire, que je ne puis plus rien toucher; je ne puis pas comprendre cela, il Taut qu'il y ait sur les objets quelque chose qui m'effraye et qui me dego{kte... C'est comme s'il y avait de la bave. » L'idee ancienne qui existait depuis trente ans n'a jamais disparu de cet esprit faible, automntique, incapable de changer et tout naturellement cette id6e s'applique aux troubles actuels comme elle s'appliquait jadis au traitement des petits boutons. Inutile de vous dire que nous ne sommes pas tres rassur^s sur la gu^rison de cette femme. 11 ne faut pas nous demander des miracles, essayer de supprimer par une suggestion dc cinq minutes une pens^e qui a occupe constamment Tesprit pendant trente ans, ce serait faire un miracle. Nous esp^rons seulement par le repos, I'hygiene alimentaire, I'emploi raisonn^ du bromure, calmer ces angoisses et lui permettre un peu d'activit^ volontaire.
Encore une histoire de chien enrag^. Get homme de ^8 ans, Fi..., ne pent plus sortir de chez lui et, d'autre part, il ne peut plus entrer dans son cabinet de travail, ce qui rend la situation tres nialheureuse. « G'est, dit-il, parce que, dans la rue, il a la terreur du chien enrag^ et parce que sa femme est entree dans son cabinet en portant une robe qu'elle avait eu quand elle traversait
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la place de la Concorde, laquelle place de la Concorde lui parait le rendez>vous habituel des chiens enrages. » S'il essaye de surmonter ses terreurs folles, II va trembler etsufToquer. Ne semblet-il pas que Tangoisse soil ici determinee par la peur des chiens et qu^il faille expliquer le premier ph^nomene par le second. Ce serait, croyons-nous, completement m^connaitre la nature de la maladie.
Ici la predisposition h^reditaire est incontestable ; la mere, qui vient heureusement de mourir, etait une terrible megere, assez riche et constamment preoccup6e par la crainte de perdre son argent, elle croyait constamment qu'on venait la voler. En particulier, elle se mit en tete que son fils, ^tant son h^ritier, lui prendrait sa fortune ; aussi le prit-elle en grippe des son enfance et Ta-t-elle constamment persecute.
L'enfant fut toujours bizarre, sans volonte, craintif, timide, tiqueur. A Tage de 8 ou g ans, il fut mordu par un petit chien, accident sans importance auquel personne, ne s'interessa. Notez bien que Tenfant lui-meme n'eprouva sur le moment aucune impression s^rieuse, qu^il ne pensa pas longtemps a ce chien et qu'il n^eut aucune obsession relative a lui avant Tage de 38 ans.
On ne dira pas ici que c^est Taccident emotionnel qui determine immediatement la nature de Tobsession, quand ily a un intervalle de trente ans entre Taccident et le developpement de Tobsession. Mais s*il ne pensa pas a son chien, il n'en fut pas moins malade. Cetait surtout un douteur incapable de se decider a aucun acte; il etait caissier dans une maison de commerce et il eut de nom<breuses crises d'angoisse qui le rendirent incapable soit de faire un compte, soit de signer un papier. Ces troubles devinrent si graves qu'il dut renoncera son metier. L^inqui^tudese porta alors sur autre chose; il avait peur de tomber dans la rue, il avait peur d'etre malade et il ne voulut plus jamais sortir seul. Sa femme qui prec6demment devait verifier ses comptes et lui dire s'il pouvait les signer, dut maintenant Faccompagner partout. C'^tait done simplement un agoraphobe.
On essaya de tous les moyens pour lui donner plus d'aplomb, on refusa de Taccompagner, on discuta indefiniment devant lui Tabsence totale de danger. C'est alors qu'en cherchant tous les dangers possibles, il retrouva la pens6e du petit chien qui Tavait mordu dans son enfance. II s'y arr6ta avec complaisance en disant au debut : « Vous voyez bien que j'ai ^t^ mordu par un chien, je
puis r^tre encore. » Peu a peu ce souvenir du chien se pr^senta dans toutes les crises d'angoisse et remplaQa tons les anciens pr^textes. La phobic du chien enrag6 n'est ici qu'une forme du d^lire du doute et de I'agoraphobie.
Cette etude nous a done montre dans quatre cas en apparence banals et identiques de la phobic du chien enrage quatre troubles fondamentaux difF^rents. Cette analyse doit toujours etre faite quand on se trouve en presence de phobies et d^obsessions, car c*est uniquement en s'attaquant au trouble fondamental que Ton a quelque chance de modifier la maladie.
Observation 84. — Phobie du contact. — Phobic de la vsLriole, syncope, angoisse, crises hysleriqnes,
Cette malade, Aln..., ag6e de 87 ans, qui a des phobies du contact tout a fait analogues k celles que vous connaissez, pr^sente dans revolution de sa maladie un detail a remarquer. Depuis trois ans, c'est une psychasth6nique tres nettedont le sympt6me principal est Taboulie avec angoisse. La forme que prend cette angoisse est variable, tantot il.s'agit dc craintes de la fievre typhoi'de, tantot de craintes des chiens enrages ; actuellement il s'agit de la crainte de la variole. Cette interpretation precise et augmente Taboulie : quand la malade veut toucher un objet, ce sont des angoisses 6normes qui ont ete, dit-elle, jusqu'a la syncope veritable.
Ce qui nous frappe dans son histoire c'est qu'elle a traverse une periode anterieure, de Tage de vingt a Tage de trente ans, pendant laquelle elle n'avait pas ces phobies, mais pendant laquelle elle avait de grandes crises de nerfs. Dans ces crises, elle pretend qu'elle perdait conscience ; un m^decin qui Ta soignee a cette epoque soutient qu*elle avait de Themianesthesie gauche et du retr^cissement du champ visuel : elle aurait done ete hysterique. Maintenant elle ne Test aucunement, il n'y a pas d*anesthesie, il n'y a aucun autre stigmate, et les idees fixes n'ont pas la forme hysterique.
Cette succession des deux maladies n'a rien d'invraisemblable : cependant nous pouvons vous dire qu'elle est assez rare* Presque toujours ce sont des diagnostics insuffisants qui constatent Thysterie chez les obsed^s veritabies. On prend leurs agitations