LES OBSESSIONS DE L'EMBONPOINT ET DE LA HONTE DU VISAGE
santes et denotent surtout de grandes connaissances musicalcs. Ajoutons qu'elle a uii goM tr^s sQr, beaucoup de distinction et d'6l^gance.
II semble qu*une jeune femme de ce genre soit faite pour tenir une place importante dans la society. Or elle vit depuis cinq ans dans un petit appartement dont elle ne sort presque jamais, elle y vit seule avec une garde, la seule personne avecson m^decin qu'elle puisse voir. C'est tout a fait par extraordinaire et avec des efforts inou'is qu'elle arrive a voir de temps en temps quelques membres de sa famille. Elle nc correspond avec personne, ne peut recevoir que rarement une lettre de ses soeurs, et reste en un mot a peu prfes complMements^par^e du monde exterieur. Get isolement n*est pas le r^sultat d^un goiit particulier pour la solitude, Nadia est la premiere a le d^plorer : il est une sorte de necessity qui resulte de tout un ensemble de troubles psychologiques. II a remplac^ de v^ritables delires qui mettaient la vie en danger, il est peu probable que Ton parvienne dans Tavenir a le diminuer beaucoup. Telaet6 le r^sultat final d*une longue suite de scrupules varices : le terme montrebien, a notre avis, la nature de la maladie, qui est surtout une maladiede depression, de diminution de la faculty d'adaptation a la r^alite et au monde social. Nous pouvons maintenant r^sumer les faits qui ont peu a peu amen^ ce r^sultat singulier.
Aucun des parents n'a €ie pr^cisement ali^n^, niais il est Evident qu'il y a une predisposition semblable dans les deux families. Le pere est doux, sans volonte, et tr^s ind^cis, la m^re fut une grande nerveuse, probablement d6ja tourment^e par des obsessions. Les fils sont morts en bas age, dans des ^tats qui se rapprochent probablement de Timb^cillit^, les filles sont toutes semblables, ayant a des degr6s difTi^rents le m^me caract^re que Nadiu. Quoique d^ja agees et egalement bien douses, aucune n^a pu ou n'a voulu se marier. Elles restent un peu isolees, avec peu de relations, tristes et scrupuleuses quoique a un moindre degr^ que leur soeur.
Nadia fut des Fenfance tres bizarre et tres difficile a 6lever. Extremement intelligente et pr^coce, elle etait entetee, irritable et ineducable. A Tage de quatre ans, elle avait dejii des obsessions bizarres, elle avait un singulier besoin que nous commen^ons a comprendre d'agitation etde bizarrerie. Beaucoup de nosmalades nous ont explique ce besoin, elles sentent un afTreux abaissement,
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une depression de Tesprit qu'elles ne peuvent tol6rer, et il leur semble qu'elles en sortiraient si elles faisaient du tapage, si elles faisaient quelques actions extraordinaircs, inoui'es qui secoueraient les autres et elles-ra^mes de leur inertie. Dans ces moments de depression Nadia etait furieuse de voir les gens calmes, elle voulait r^veiller tout le monde dans la maison, et se mettait dans des etats de rage indescriptibles. Son caract^re etait absolument insociable, quoiqu'elle fAt dou^e d'une tres grande affection pour tout le monde. II y avait une contradiction qui Ta toujours fait souffrir entre ses sentiments secrets et la maniere dont elle les exprimait. Elle tenait ^normement a etre aim^e^ et reclamait un amour fou de tout le monde, de ses parents, de ses soeurs, de ses domestiques ; mais des qu'elle obtenait un peu d'affection, elle etait tellement exigeante, tellement dominatrice, qu'elle ne tardait pas a eloigner les gens. Ce besoin d'etre aim^e et ce caractere autoritaire sont les stigmates de Taboulie, qui ne se maniTestent d'ordinaire ensemble qu'a un age assez avanc6 et qui la rendaient deja intolerable avant Tage de dix ans.
II en r^sultait une extraordinaire susceptibility : la moindre moquerie, la moindre critique, la mettaient au desespoir et determinaient des troubles prolong^s. Or, dans sa jeunesse, vers Tage de dix ans, elle fut expos^e a quelques moqueries de ses cousins qui avaient la pretention de lui changer le caractere. lis reussirent fort mal, car ces moqueries determin^rent des sentiments aigus de mecontentement, d'insuffisance, de honte d'ellememe ; ces moqueries sur sa maniere de marcher, de parler, de manger, localiserent le sentiment de honte sur son corps. D'autre part son besoin d'etre aimee lui inspirait le desir de raster enfant, d'etre toujours une petite fille que Ton caline et qui pent tout exiger, en un mot il lui inspirait une terreur a la pensee de grandir. Ces deux dispositions lui firent prendre son corps en horreur et lui firent surtout redouter son accroissement : la honte de ses pieds, de ses mains, de ses hanches, de sa tete, de ses cheveux remplit plusieurs annees.
L'arrivee precoce de la puberte aggrava singulicrement les choses en melant des craintes de pudeura ses craintes de grandir. « Puisque les hommes aiment des femmes grosses, je veux toujours Tester extremement maigre. » La terreur des poils du pubis, du developpement de la poitrine, s'ajouta aux craintes precedentes.
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Les ruminatioDs mentales d'autant plus d^veloppees que I'lntelligence ^tait'plus grande resultent de ces craintes : des recherches de tous les moyens possibles pour ne pas grandir, des manies de precaution interminables, des manies d'association d'id^es d'une complication inoui'e et surtout des serments et des pactes viennent remplir toute sa pens^e. (c Si je touche quatre fois une note du piano dans le memc morceau, je consens a grandir et a ne plus etre aim^e par personne. » EUe jure de recommencer cinq fois ou dix fois une priere, de sauter cinq fois sur un pied, puis elle trouve cela absurde et jure de ne pas le faire, alors elle s'interroge pour savoir lequel des deux serments est valable. Tous les actes qu'elle aime, jouer du piano, lire, deviennent gdn^s par les serments, elle a jure de ne pas les faire ou elle fait un pacte maintenant en les commengant. Les actes deviennent tous de plus en plus dif&ciles et compliqu^s.
Tout devient plus grave quand vers Fage de quinze ou seize ans, elle commence a inventer Tidee de ne pasmanger pour ne pas grandir. La manie du serment s'empare de cette id^e, et alors elle jure sur la t^te de tout ce qu*elle aime de ne plus manger; puis quand les supplications de sa mere Tamenenta c6der elle est terrifi^e par la pensee des serments qu*elle a faits et elle croit qu'elle a tu^ ses parents. Elle pa^se des heures a genoux a 6crire des serments et a les d^chirer, la rumination mentale prend un developpement mental invrai&emblable.
Unefievre scarlatine assez grave et surtout T^motion causae par la mort de sa m^re diminuent encore plus la resistance de sa volonte : lavoici vers dix-huit ans en plein delire. Elle s*est impost un regime fantastique, deux potages au bouillon clair, un jaune d'ceuf, une cuiller a bouche de vinaigre, une tasse de ih6 avec le jus d'un citron entier, c'est tout ce qu'elle pent absorber dans la journee.
Elle passe a plusieurs reprises six mois dans une maison de santd. On la nourrit de force, ce qui lui permet de reprendre quelques forces, puis on la remet en liberty et elle recommence. Un amour fou pour un grand musicien complique les choses. Le talent de ce musicien qu^elle 6tait fort capable d'appr^cier avait determine chez elle une violente Amotion et cette Amotion*, comme il arrive souvent chez les psychasth6niques, Tavait relevee, remontee, lui avait rendu un pen le sentiment de la r^alite, Tavait quelque peu debarrassee de ses pactes. Loin d'etre de trop grands
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emotifs comme on le r^p^te sans cesse, ces malades sout dcs en-
gourdis, a la recherche d'une Amotion. Celui qui la produitdevient
pour eux un sauveur et ils s'y attachent d^sesper^ment.
i Ce musicien d'ailleurs fort age vint a mourir et Nadiasefigura
encore que ses pactes avaient cause cette mort, la voici qui pleure sa
j mere et « son ideal ». Les chagrins ont chez elle le triste privilege
I d'etre eternels ; de m^me qu*elle ne sait pas s^adapter a une
[ circonstance presente, dc m6me elle ne sait pas prendre son parti
! d*un fait pass^. Encore aujourd'hui, quoiqu'il y ait treize ans
d'ecoul^s, elle se croit au moment de la mort de sa mere, le
temps n'existe pas pour elle. Elle ne le sent pas s*ecouler et ne
se rend compte ni de son age, ni du passe lointain des choses.
La voici de plus en plus entSt^e dans son regime absurde, de
plus en plus irrit^e contre ses parents qui n'ont plus aucune
action surelle. Elle s^afTaiblit, garde le lit presque constamment,
ce qui n'empeche pas les scenes de violence, ni les ruminations
interminables.
C'est a cc moment qu'il a fallu se decider a la s^parer d^finitivement de sa familleetque Tun de nous Ta ^tudieeet Tadirig^e. C*est une personne qui n*a jamais perdu la conscience de ses d^lires ; elle sait fort bien que lout cela est absurde ; c'est pourquoi il n'est pas tres diiEcile, si on prend quelque influence sur elle, de mettre un peu d'ordre dans sa conduite. Quand elle a ete isolee des siens, qu'elle n'a plus senti qu*une seule direction, il n'a pas ete Ir^s difficile de r^tablir une nourriture a peu pres normale, de supprimer les plus grosses absurdites de sa conduite, de lui faire perdre la plupart des habitudes de pactes et de manies mentales. Mais a quelles conditions ? A la condition de tenir compte de sa faiblesse de volont^, et de ne lui donner que des travaux au niveau de ses forces. II est certain qu'il lui faut huit jours pour se decider a une action qui nous demanderait deux minutes, qu'il lui faut des mois pour s'accoutumer imparfaitementau moindre petit changement.il faut mettre une grande patience pour obtenir tout doucement quelques actes que Ton juge necessaires ; nous avons mis des ann^es pour lui faire jouer du piano devant nous, pour la faire tol^rer T^clairage de sa chambre. Elle voulait vivre dans I'obscurit^ et recevoirson m^decin dans le coin le plus sombre en d^tournant la tete. Elle est arrivec par une education graduelle a supporter un grand ^clairage electrique. Son besoin dc direction lui fait tolcrer les exi-