LES OBSESSIONS HYPOCONDRIAQUES
Il faut faire une exception pour Jean, qui est aussi extravagant comme hypocondriaque que comme scrupuleux. Ce jeune homme, 3o ans, fort bien portant au demeurant, est sans cesse préoccupé par la pensée de la mort. Il ne peut assister à des cérémonies funèbres sans devenir malade de terreur; il ne peut voir les employés des pompes funèbres sans frémir ; il ne peut passer devant la mairie de sa petite ville entre neuf heures du matin et cinq heures du soir parce qu'à ce moment le bureau de déclaration des décès est ouvert et qu'il le croirait ouvert pour l'enregistrement de son propre décès. En outre, il a des préoccupations particulières pour tel ou tel de ses organes. Par exemple, il est très préoccupé de son cœur, il en compte les battements pendant des heures entières et il est bouleversé quand il se figure que ce battement est irrégulier : « Mon cœur fait cloc... cloc... poum, cloc... cloc... poum, ce n'est pas naturel, il est bistourné. » Et alors il fait des efforts qui ont, dit-il, pour résultat de replacer le cœur. A d'autres moments, il pousse des cris d'angoisse, appelle au secours, dit qu'il va mourir, parce que son cœur n'a plus « que des battements internes ». Ce même malade se figure toujours que son cerveau va être détruit par sa maladie, il s'attend à une hémorragie cérébrale et me décrit sans cesse <( un petit point dans le cerveau, vous savez, la fin du nerf qui remonte, c'est là qu'est le mal, il y a un cercle enflammé tout autour où certainement quelque chose peut éclater ». Il montre à ce moment le point de la fontanelle postérieure où les obsédés localisent souvent leurs maux de tète. Jean a encore peur d'avoir une hernie et on lui fait grand plaisir en l'examinant de temps en temps ; il surveille son alimentation et ne boit que du lait coupé d'eau de goudron, etc.
Mais ce qu'il présente au plus haut degré, c'est une terrible hypocondrie génitale. Pendant plus de six ans, il a souffert d'une prétendue maladie du gland qu'il a soignée de toutes manières. Il avait été affolé en constatant que le prépuce ne recouvrait plus le gland et il éprouvait des douleurs intolérables par le frottement des vêtements. Il passait toute sa journée à recouvrir le gland avec le prépuce, à le badigeonner d'onguents, à prendre des précautions pour éviter les contacts, et il n'arrivait pas à atténuer les souffrances. Il résume lui-même assez bien son état mental en disant : n mon corps me gêne et m'obsède continuellement. »
Les mêmes caractères se retrouvent à un degré nfioins grave
52 LES IDEES OBSÉDANTES
chez Za... (216), que la moindre indispûaition met hors de lui, tellement il est obsédé par la pensée de la mort. Bal... (i55), femme de 3â ans, semble obsédée par une pensée singulière, celle de son âge, celle de l'âge de son mari et en général sur la pensée de l'âge des personnes qui Tintéressent, c'est parce qu'elle compte les années qui les séparent encore de la mort, la pensée de la mort est en réalité au fond de l'obsession.
A coté de la pensée de la mort, la pensée de toutes les maladies possibles peut devenir une idée obsédante. On peut citer à ce propos une jeune fille, Qei..., qui surveille ses aliments de peur d'avaler des fragments d'aiguille, qui lave ses mains continuellement de peur de s'infecter par des contacts malpropres, qui se mouche sans cesse sans parvenir à se délivrer « des moucherons qui montent par le nez jusqu'à son cerveau ».
Nous retrouvons ici, bien entendu, les obsessions relatives aux organes génitaux, il ne s'agit plus des mauvaises actions qu'ils font exécuter, ni de la honte qu'ils inspirent, mais de leurs maladies. On ne peut énumérer les malades qui ont « des sensations de brûlure, d'épuisement dans le canal... des sensations de fatigue comme si on leur avait enfoncé un gros objet dans le rectum... la pensée constante qu'il y a dans ces parties une lésion irrémédiable, une syphilis incurable ». (Dea..., etc.).
Il suffit de rappeler les obsessions de la phtisie (Dua..., i47), les obsessions de la cécité (Mv..., i5i). Wye... (160) a des inquiétudes pour sa langue dont le bout frotte ses dents. Gye... a une épingle arrêtée derrière le sternum, Lobd... (Obs. 22) a « quelque chose dans le nez qui cherche à sortir, elle a le besoin d'une grande hémorragie nasale ». Il ne faut pas croire qu'il s'agit ici d'un trouble de la sensibilité du nez, c'est bien plutôt une idée consécutive à un singulier souvenir de famille : la malade est convaincue que sa tante atteinte d'un délire mélancolique grave a été guérie à la suite d'un saignement de nez, d'où le désir obsédant d'un accident semblable. Kl... (211) ressent une brûlure dans la cuisse « qui est due probablement au passage d'une épingle que la malade aurait avalée ». Des observations de ce genre sont d'une grande banalité et pourraient être facilement multipliées.
Au premier abord, ces obsessions sont bien distinctes des pré-