Amiel, Journal intime, h 169. Harl
436 LES STIGMATES PSYCHASTHÉNIQUES
rues de Paris. Choisir un restaurant, y entrer, commander son dîner lui parait une opération inouïe : il ne s'agit pas là de timidité ou d^obsession, c*est l'acte pratique dont il n'a pas la moindre notion. Il en est de même h des degrés différents pour tous nos sujets. Il faut interroger sur ce point, non les malades, mais leur famille et j'ai entendu bien des gémissements venant des mères, des maris ou des femmes des malades. On répète toujours que le malade n'a jamais été pratique, qu'il dépensait l'argent à tort et à travers, qu'il ne se rendait pas compte de sa fortune, de sa situation réelle, qu'il ne savait rien organiser, rien réussir. L'entourage des malades insiste aussi sur cette absence d'habileté manuelle qui est souvent chez eux un signe de leur défaut de sens pratique.
Les malades gardent plus d'activité pour les choses qui sont plus éloignées de la réalité matérielle, ils sont plus facilement psychologues, Jean, qui ne voit rien des choses matérielles, fait des remarques morales sur les gens et ces remarques sont souvent fines. Ils aiment la littérature comme Gisèle et tournent au bas bleu, ils aiment surtout la philosophie comme Qsa...et deviennent de terribles métaphysiciens : quand on a vu beaucoup de scrupuleux, on en arrive à se demander avec tristesse si la spéculation philosophique n'est pas une maladie de l'esprit humain. Ces quelques remarques et ces quelques études dont quelques malades sont encore capables ne font que confirmer le caractère général de leur esprit qui est toujours l'éloignement de la réalité concrète.
Une conséquence très remarquable et un peu inattendue de cet éloîgnement du réel, c'est l'ascétisme. Jean ne s'intéresse à rien, n'admire rien, n'aime rien ; il n'a qu'une préoccupation en dehors de ses obsessions c'est de faire le moins d'efforts possible dans la vie. Comme ces efforts amènent des délibérations, des scrupules interminables, il ne tient pas assez à la réalité pour braver ces accidents: aussi en arrive-t-il,peu a peu, à se passer de tout, à renoncer à tout. Il a une vie d'une régularité, d'une sobriété, d'une simplicité invraisemblable pour la situation où il se trouve: « il n'y a pas de mérite à cela, me répond-il quand je lui en fais la remarque, les choses auxquelles vous tenez ne m'intéressent pas et ne me causent aucun plaisir ; je suis séparé de votre vie par un fossé ». C'est à cet ascétisme qu'arrivent tous les scrupuleux: Nadia malgré ses qualités brillantes s'est peu à peu retirée du monde, elle vit depuis cinq ans dans un petit appartement d'où elle ne sort presque jamais. En dehors de son médecin et de