‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 3)Chapitre 181 sur 288 · LA PERTE DE L\ FONCTION DU RÉEL · texte numérisé non relu

LA PERTE DE L\ FONCTION DU RÉEL

Les malades agissent bien à une condition, c'est que leur action soit insignifiante y c'est ce qui fait que leurs agitations, leurs impulsions sont si peu dangereuses: ils peuvent se promener, bavarder, gémir devant des intimes, mais dès que Faction devient importante et par conséquent réelle, ils cessent de pouvoir agir, ils abandonnent peu à peu le métier, la lutte contre les autres, les relations sociales, etc. Quelques-uns rattachent ce défaut d'action réelle à la timidité. « Moi, dont tout l'être, dit Amiel, pensée et cœur a soif de s'absorber dans la réalité, dans le prochain, dans la nature et en Dieu, moi que la solitude dévore et détruit, je m'enferme dans la solitude et j'ai l'air de ne me plaire qu'avec moi-même. La fierté et la pudeur de l'ume, la timidité du cœur m'ont fait violenter tous mes instincts, intervertir absolument toute ma vie^ » Il faudrait discuter si, comme le pense Amiel, cet éloigoement du réel dépend de la timidité ou si ce n'est pas, comme je le crois, la timidité qui résulte de cette incapacité d'affronter le réel. Mais pour le moment je constate seulement combien cet éloignement de la réalité existe au fond de tous les troubles notés chez les scrupuleux. D'autres malades ne donnent pas l'interprétation d'Amiel, « ce n'est pas l'action elle-même qui m'est difficile, dit Claire, c'est de prendre l'action réelle, de faire l'action pour le monde réel, c'est là ce qui me fait prendre pour une timide ».

Jean, depuis l'enfance, a une existence spéciale : ne faisant ni du bien, ni du mal, parfaitement insignifiant à tous les points de vue, ne se préoccupant en rien du monde donné, il vit, comme disaient déjà ses maîtres au collège, « étranger aux choses, étranger à tout ». Il n'a jamais pu s'intéresser a quoi que ce soit de la réalité, il n'a acquis aucune habileté manuelle a il ne sait que faire de ses dix doigts ». C'est en vain qu'on a voulu lui apprendre à jouer de la musique, à dessiner, à relier des livres, à travailler un peu la terre à la campagne, il n'a rien pu comprendre à ces divers travaux pratiques. Et, en effet, quand on cherche h comprendre cet étrange garçon, on reconnaît que c'est la pratique de la vie qui lui manque d'une manière invraisemblable. Quoiqu'il ait toujours été dans laisance, il ne connaît aucunement la valeur de l'argent, de la fortune; il a vécu dans un pays agricole et il ignore tout de l'agriculture. Ce garçon de 3o ans, très intelligent, je le répète, est au désespoir quand il lui faut trouver son dîner dans les

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