Névroses et Idées fixes, 1898, I, Sa
en opposition non avec la morale commune, mais avec les désirs et les volontés du sujet ; le malade est obsédé par la pensée d'un acte qu'il voudrait ne pas faire.
3** Le troisième caractère qui me frappe dans le contenu de ces obsessions est plus difficile à exprimer, bien qu'il soit très curieux et probablement très important dans cette maladie. Les actes dont la pensée obsède les malades sont des actes extrêmes. Ce sont les actes les plus sacrilèges, les plus criminels, les plus dangereux, en un mot les plus odieux qu'il leur soit possible de concevoir. C'est une conception qui est poussée dans un certain sens jusqu'aux plus extrêmes limites.
Il est visible que ces pauvres gens cherchent toujours à préciser, à grossir le crime auquel ils pensent. On les ennuie fort quand on conserve un air calme et indifférent pendant qu'ils énumèrent leurs impulsions ; ils cherchent alors h ajouter des circonstances horribles pour provoquer notre indignation^ Za..., qui est un homme de trente ans, avoue en tremblant qu'il est poussé à commettre le péché d'amour avec une femme. Je lui réponds tranquillement qu'à son âge cela me paraît assez naturel. Il se hàle d'ajouter : « Mais, Monsieur, je me représente que la chose se passe sur un banc. — Eh bien, soit. — Mais vous oubliez, répond-il en colère, que ce banc est devant une église. » Jean, qui a de même des impulsions génitales, se consolerait encore s'il était poussé à aimer de jeunes femmes qui soient jolies, mais il a dés impulsions erotiques pour des femmes louches, laides et très âgées. « Un jour deux jeunes filles sont venues nous voir, l'une d'elles m'a beaucoup plu et après son départ j'étais tourmenté par la pensée que j'étais marié avec elle. — Il n'y a pas grand mal à cela. — Mais, Monsieur, vous ne vous figurez pas que cela m'a donné des impulsions épouvantables : je rêvais que j'avais des rapports avec leur mère, avec ma belle-mère ! ! ! » Au bout de quelque temps d'ailleurs, l'impulsion se développe toujours dans le même sens et il est désolé parce qu'il pense maintenant à sa propre mère. Quand il s'agit de meurtre, ce sont des crimes ce contre des petits enfants sans défense que me conseille le diable », dit Brk... ou « l'assassinat d'un vieillard de quatrevingt-quatre ans », dit Za..., et ils inventent des raffinements de cruauté et de lâcheté. Toujours ils cherchent h aller le plus loin possible dans cette conception du crime.
LES IDÉES OBSÉDANTES
ains d'entre eux se rendent compte de ce besoin singulier, andais à Lise pourquoi depuis quelques années elle con-
toujours la même idée, celle de vouer ses enfants au
tandis que auparavant elle changeait assez souvent d'obs. (( C'est, me dit-elle, que je ne puis pas faire mieux :
je pousse toujours mes idées à Tinfini, s'il y avait une )lus terrible, j'y penserais. Vouer mes enfants au diable, I plus que je puisse faire pour le moment. » Une autre
nous montre un exemple curieux de cet effort pour arriver ême. Ger... me répète sans cesse qu'elle est poussée à r Dieu par un péché horrible et elle ne précise jamais quel 3éché. J'insiste vivement pour savoir de quoi il s^agit et ère des crimes avoués d'ordinaire par les scrupuleuses, îz-vous faire cuire vos enfants ? — Non, ce n'est pas cela. »mper votre mari avec le diable ? — Non, ce ne serait - Voler et souiller des hosties consacrées? — Mais non,
cela. — Alors j'y renonce; dites-moi quel est ce crime. ii un péché qui n'aurait jamais existé, que personne n'aucore fait, auquel personne n'aurait pu encore penser ; eh est ce péché-là que je suis poussée à faire. — Mais encore X ce péché? — Je n'en sais rien. » Peut-on avouer plus ent cet effort impuissant de l'imagination ? >nt des gens qui font des efforts désespérés, qui se torl'imagination pour arriver à l'abominable, bien que presque s ils échouent dans le grotesque. Cet état d'esprit est assez icrit par l'auteur de « A rebours » et de « Là-bas ». En écous sacrilèges, on pense ù ce chanoine <( qui nourrit des souris [ïs avec des hosties consacrées et qui s'est fait tatouer sous Le des pieds l'image de la croix, afin de pouvoir toujpurs T sur le Sauveur* ». Cette disposition à la recherche de ne est évidente dans les obsessions des scrupuleux, elle me in caractère essentiel qu'il faut constater avant de chercher, rpréter.
ces caractères s'en ajoute un autre qui me parait découler icédents, mais comme il porte sur l'origine des idées et que
)r8inans, Là-bas, p. 297. Dans le même ouvrage, un passage curieux sur lion des crimes nouveaux, compliqués d'incesle, de crimes contre nature et ge, se rapporte au môme état d'esprit (p. a58).
tout ce travail est destiné à mettre cette origine en évidence, il faut se borner à l'énoncer maintenant d'une manière hypothétique. Les idées fixes que nous avons étudiées autrefois chez des hystériques avaient un contenu déterminé par les circonstances extérieures. Sans doute la condition essentielle de Tidée fixe était un certain état d'esprit du sujet qui le rendait éminemment suggestible; cet engourdissement, cette diminution des fonctions cérébrales qui déterminait le rétrécissement de Tesprit et la suggestibilité était le caractère essentiel de l'état mental hystérique. Mais la nature particulière de Tidée fixe, la pensée d'un incendie ou l'image d'un mort était la conséquence des circonstances extérieures qui avaient déterminé une émotion et une suggestion à propos d'un incendie ou à propos d'un mort*. De telles idées déterminées par le mécanisme de la suggestion pouvaient être appelées des idées fijces exogènes.
Eh bien, une pareille origine peut-elle être attribuée au contenu des obsessions chez les scrupuleux ? C'est ce que les malades ou leurs parents supposent bien souvent: Ls... pense que ses idées sacrilèges sont nées à propos des conversations philosophiques qu'aimait à faire son père. Les parents de We... restent convaincus, malgré mes affirmations, que la maladie de leur fille a été produite au couvent par l'enseignement des religieuses. J'hésite beaucoup a accepter cette interprétation. Sans doute les circonstances extérieures jouent un rôle ; les* femmes qui n'ont pas d'enfants ne songent pas à les vouer au diable. Mais ces circonstances banales qui consistent à avoir des enfants, à entendre de temps en temps une conversation philosophique, à être élevé par des religieuses suffisent-elles pour faire naître un délire pareil ? D'autre part, si le délire venait surtout de Textérieur, comment aurait-il des caractères communs si remarquables chez tous les malades, pourquoi porterait-il toujours sur des actes, des actes mauvais, des actes extrêmes, et comment serait-il étroitement en rapport avec le caractère individuel du sujet? Le contenu des obsessions, tout en gardant ses caractères communs, n'est pas le même chez la mère de famille, chez l'homme adulte, ou chez la jeune fille. Si je puis employer une expression vulgaire, il semble que ces malades jouent au jeu des combles et à la même question
I. Voir à ce propos de nombreux, exemples de ces idées fixes accidentelles par suggeslibilité : Névroses et Idées fixes, 1898, I, 173.
LES IDÉES OBSÉDANTES
tous difTéremmenl, suivant leur sexe, leur uge, leurs sociales. « Quel est pour vous le comble du crime ? — a petite fille Teau bouillante qui est sur le feu, répond
famille habituée aux travaux du ménage ; vouer mes liable, répond la mère d'un milieu social plus élevé. — is quel est le comble du crime ? — Mettre l'âme de mon les cabinets, répond l'homme reconnaissant; souiller par l'acte sexuel », répond la jeune fille. Cette modifia réponse qui garde les mêmes caractères communs, iaptant si bien au caractère individuel, peut-elle s'ex-
Taction des circonstances extérieures sur un esprit
donc se demander si les idées fixes sont toujours exocertaines catégories d'idées fixes ne mériteraient pas dogènes. Leur contenu ne pourrait-il pas être inventé t lui-même, en vertu de certaines lois différentes de suggestibilité ? Ces idées ne seraient-elles pas Vexpresouble profond dans le fonctionnement cérébral que le jent et qu'il traduit d'abord par des sentiments partiensuite par des idées obsédantes qui résument et ce sentiment? Dans le cas du délire du scrupule en le malade n'est-il pas obsédé par des pensées particuves k ses actes, parce qu'il a réellement des troubles té et parce qu'il a une certaine conscience de ces altéa volonté ?
du contenu des obsessions chez les scrupuleux nous nplement h poser ces problèmes ; il faut continuer l'ébrme que présentent ces obsessions et de l'état psysur lequel elles se développent, pour préparer un peu