LBS MANIES MENTALES DE L'OSCILLATION
sortir, se demande Lise de la même manière, et par là s'exposer à donner au diable Tâme de ses enfants ou faut-il rester à la maison et renoncer à une sortie utile. »
Jean nous présente les exemples les plus curieux de ces délibérations interminables, car chez lui les deux parties de la délibération semblent être personnifiées par les deux femmes qui sont l'objet principal de ses obsessions. Doit-il oui ou non monter dans un tramway? S'il y monte, le voisinage des femmes va ramener l'obsession de Charlotte. Cette pensée de Charlotte déterminera des fluides dans tous les membres, des tentations de masturbation, des crispations des organes, etc. S'il ne monte pas dans le tramway et s'il prend un fiacre va-t-il éviter tout cela et être tranquille? En aucune façon : il aura l'obsession d'une autre personne, celle de la femme de chambre Elise dont la tête lui apparaîtra avec une expression narquoise. Cette^tête se mettra à rire de plus en plus, semblera lui parler et se moquer de lui. « Tu ne montes pas en tramway, tu vas payer un fiacre quarante sous et cela parce que tu as peur des femmes, hi, hi, hi. » Comment choisir sans tomber de Cbarybde en Scylla ?
Il en est de même pour tous les actes. S'agit-il de jouer du piano près de sa mère, Charlotte envoie des fluides et Elise se moque de lui : « Tu veux cesser quand ta mère est là parce qu'elle te donne des excitations, eh bien, attend un peu, cric, crac. » Son pantalon le gêne, Charlotte donne l'idée de le découdre à la braguette (c pour que les organes soient plus à l'aise », mais Élise est prise de fou rire à la pensée du pantalon décousu. Entre les deux, Jean ne sait plus que faire. « Je ne puis pas prendre de décisions, je vois les conséquences de part et d'autre, je suis comme l'âne entre deux bottes de foin : que je fasse blanc, que je fasse noir, j'aurai toujours ma petite mesure de phénomènes. »
Cette hésitation est générale chez lui et les pensées hypocondriaques la déterminent aussi bien que les pensées relatives aux péchés sexuels. Ainsi il tient absolument à suivre un traitement hydrothérapique et je lui conseille de prendre des douches. Voici quelques-unes de ses réflexions à ce sujet: « Sans doute, la douche a ses avantages, elle est tonique pour le système nerveux, mais elle est excitante, elle me donne des excitations. Après une douche je dois sans cesse remuer les doigts et pour qu'on ne le voie pas, je les remue derrière mon dos, comme cela... Ce mouvement est agaçant, il est dangereux, car il pourrait m'exciter
LES AGITATIONS FORGÉES
les org.anes... il vaudrait mieux des bains tièdes que m'a jadis conseillé mon vieux médecin. Oui, mais le bain est aplatissant ; il m'abrutit, m'enlève toute énergie et tout pouvoir d'application, il pourrait me faire tomber dans la torpeur... Il est vrai que la douche a sur ce point un grand avantage, elle est tonique et réconfortante, je ne la prendrai pas froide, ni chaude, mais tiède, à 28", il faudra prendre des précautions pour ne pas diriger le jet sur la colonne vertébrale et pour remonter bien de chaque côté... Oui, mais je l'ai déjà essayée ainsi, c'est tout de même excitant et cela pourrait ramener les fluides et les tentations... Ce danger est le plus grand en somme, il vaut mieux un bain tiède, un bain alcalin, on m'a dit que c'était calmant; seulement après les bains de ce genre il faut renoncer à toute activité et moi qui me désole déjà de n'avoir pas de situation, pas d'occupation... Une douche me vaudrait évidemment mieux pour me tirer de là... » Si on ne l'interrompt pas, il continuera ainsi pendant plusieurs heures.
On comprend combien cette hésitation va troubler Faction. Mais nous verrons chez les scrupuleux bien d'autres troubles de Faction, ce qui nous amènera peu à peu à rechercher si ce trouble de l'action volontaire n'est pas le fait le plus important de la maladie.