Les manies du présage ou de V interrogation du sort
A côté de la manie de l'interrogation, il faut placer un phénomène qui me semble voisin, la manie de l'interrogation du sort ou la manie des présages. Le malade ne pouvant arriver lui-même à la solution de la question qu'il s'est posée ou ne pouvant trancher son hésitation sur une action cherche partout des raisons qui pèsent d'un côté ou de l'autre; il s'en remet h quelque affirmation extérieure. Mais il lui faut une affirmation extérieure qu'il ne puisse pas discuter, une affirmation mystérieuse et incompréhensible, aussi cherche-t-il à obtenir la décision du sort. De même quand nous hésitons entre deux actions qui nous paraissent égales ou du moins quand nous n'avons pas l'énergie suffisante pour reconnaître quelle est la meilleure, nous jouons à pile ou face.
Voici quelques exemples de cette manie fréquente et bizarre : Vy... se tourmente pour savoir s'il croit en Dieu ou s'il n'y croit
LES MANIES MENTALES DE L'OSCILLATION ill
pas et il se répète la phrase suivante : « Si en marchant dans la rue je puis éviter de traverser Tombre des arbres, c'est que je crois en Dieu, s/ je traverse Tombre, c'est que je n'y crois pas. » On trouve On... le front fortement appuyé sur un carreau de vitre. Voici ce qu'il pense: « Si le carreau n'est pas cassé quand j'appuie, c'est que je ne suis pas sacrilège, s'il casse, je le suis », et de fait, il n'appuie pas bien fort. « Si je ne casse pas ce verre que je serre, dit Lise, c'est que je n'ai pas voué mes enfants au diable. » « Si je marche du pied droit, dit Bor..., c'est que j'ai pensé du mal de Dieu. » « Si je me coiffe de telle façon, dit Vi..., je ferai casser la jambe à mon garçon. » « Si le bon Dieu m'envoie les idées de défaire les morts dans les cimetières, c'est que ma petite fille sera méchante... Si je vais trois dimanches de suite à la messe sans fêtes intermédiaires, c'est que Dieu veut me sauver. » (Ger...), etc..
Les choses se compliquent quand il est difficile de constater le phénomène qui sert de présage, car alors le doute recommence sur lui et cela donne lieu à toute une nouvelle interrogation. Ainsi We... se demande si elle doit oui ou non devenir religieuse. Elle conclut dans sa sagesse que si Dieu la veut comme religieuse, il lui fera voir des présages dans le ciel, c'est-h-dire des croix et des figures de saintes, et la voici le nez en l'air h regarder le ciel et h se demander si elle y voit des croix et des images de saintes. Ce problème devient tout un nouveau délire avec doutes, interrogations, examen perpétuel du ciel, et ce qu'il y a de plus malheureux, incertitude sur les souvenirs. Aujourd'hui, elle ne voit pas de croix ni de saintes dans le ciel, mais en a-t-elle vu hier? Il faut rechercher l'emploi des moments de la journée et la voici saisie d'une inquiétude. Comme au fond elle ne veut pas être religieuse, elle ne veut pas avoir vu de présages et elle a la crainte d'en avoir vu.
Cette façon de s'en remettre au destin du soin de décider pour nous est très caractéristique et on la retrouve dans beaucoup d'observations anciennes. Le mystique anglais Bunyan s'interroge en marchant sur une route et se demande s'il a oui ou non sauvé sa foi. Le tenlateur lui suggère l'idée qu'il peut le décider en vérifiant si ses prières sont oui ou non capables de faire des miracles. Que dans une prière, il demande à Dieu de changer les flaques d'eau en endroits secs et les tas de boue en poussière sèche et qu'il vérifie ensuite. Il lui vient en idée que s'il fait
LES AGITATIONS FORGÉES
ification et qu'elle ne réussisse pas, il se croira damné, est ainsi, je n'essayerai pas encore, je veux attendre un le faire. » *
ousseau qui, par bien des côtés, était un malade tout à lable h ceux que j'étudie ici, note dans ses Confessions entait poussé à résoudre les questions insolubles par un semblable. « La peur de renier m'agitait encore souvent; nandais : en quel état suis-jc ? Si je mourais à l'instant rais-je damné?... Toujours craintif, et flottant dans cette icertitude j'avais recours, pour en sortir, aux expédients isibles et pour lesquels je ferais volontiers enfermer un I je lui en voyais faire autant... Je m'avisais de me faire le de pronostic pour calmer mon inquiétude. Je me dis : ais jeter cette pierre contre l'arbre qui est vis-à-vis de |e le touche, signe de salut; si je le manque, signe de n. Tout en disant ainsi, je jette ma pierre d'une main te et avec un horrible battement de cœur, mais si heuit qu'elle va frapper au beau milieu de l'arbre ; ce qui nent n'était pas difficile, car j'avais eu soin de le choisir
et fort près. Depuis lors, je n'ai plus douté de mon Rousseau se dit rassuré sur son salut par une seule ;e heureuse, c'est qu'il n'était guère malade à ce moment, des ne sont pas si faciles à satisfaire et Ton a vu que la 3 des présages devenait chez eux une véritable manie, îrminable que la manie des interrogations dont elle me river.
i Eeden^ décrit sous le nom de manie de superstition une ite variété de manies mentales. Son malade attache une on prophétique à des faits insignifiants : une cravate de leur lui promet bonheur ou mi.lheur, une borne qu'il
non de sa canne décide de sa destinée. Ce n'est pas là lie particulière et rare, comme l'auteur semble le penser :
forme assez fréquente de la manie de l'interrogation, ïmiers phénomènes, les manies du doute, de la délibé- 3 l'interrogation, des présages se relient comme on voit nt. Elles peuvent former un premier groupe dont le trait
Royce, The case of Bunyan. Psychohyicnl lieview, 189^, 137. {ousseau, Les Confessions, I, liv. VI, édit. des œuv., 1889, W, p. 4^7edcn, Itevue de l'IiYfmQlisine, 1893, p. i3. Psychothérapie, 1894. Cf. M. ^irain, 1895, p. 335.
caractéristique est roscillation de l'esprit. Il y a un balancement entre deux idées, le oui et le non, et Tesprit n'arrive pas à se fixer définitivement ni sur Tune ni sur Tautre. Il cherche avec effort des raisons pour ou contre et il n'arrive pas h se satisfaire malgré rinterrogation des présages.
L'esprit toujours instable peut cependant ne pas osciller indéfiniment entre deux termes opposés. Il lui suffît de dépasser le terme donné, de le remplacer par quelque chose d'autre, d'aller simplement au delà. C'est le caractère que je retrouve dans une foule de manies dont je ne puis signaler que les principales.
Le malade qui ne peut arriver à la certitude a besoin pour se rassurer d'environner ses actes et ses pensées de tout ce qui peut les préciser, les matérialiser en quelque sorte. Legrand du SauUe le remarquait déjà : «sous l'influence d'habitudes invétérées d'onanisme, dit-il, le malade eut une sorte de précision maladive, d'attention exagérée, provenant d'un certain manque de confiance en lui. * »
Nous retrouvons ce besoin chez beaucoup de nos malades. Jean est tout à fait désespéré de ma façon de rédiger une ordonnance pour les douches, il veut qu'on indique la température exacte, la pression en chiffres, le nombre de secondes, l'endroit du dos où doit frapper le premier jet, la ligne que le jet doit tracer sur le corps en faisant des détours pour éviter certains points, l'endroit du dos par lequel il faut finir, etc : il doit épouvanter son doucheur. Il lui faut faire chaque chose à sa date et il aurait des remords épouvantables s'il lisait un journal d'une date ancienne «c'est un désordre, ce n'est pas à cette date qu'il devait être lu. » \Vo. s'épuise à prendre des notes minutieuses sur tous les livres qu'elle lit, à tenir un journal de tous les incidents de la journée, à tout noter par écrit avec précision.