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L'OBSESSION DU REMORDS DE L'HOMICIDE

toujours dans le roman et, déjà dans sa première jeunesse, quand il se considérait encore comme bien portant, il ne savait pas toujours bien distinguer entre ce qu'il avait vécu et ce qu'il avait rêvé. Les craintes associées avec ces rêveries l'ont toujours tourmenté et il avait déjà pris la singulière résolution d'écrire sur un carnet tout ce qu'il faisait au cours de la journée afin de ne pas être inquiet et de ne pas oublier une sottise, capable de faire du mal à quelqu'un.

Il a fait son service militaire, et en a retiré plutôt un assez grand bénéfice, comme il arrive presque toujours aux scrupuleux ; il s'est marié, il a eu un enfant; mais le mariage a simplement ajouté une préoccupation nouvelle, car il a peur de ne pas être assez fidèle à sa femme.

Dans ces conditions, il a été soumis l'année dernière à une préparation fatigante pour un examen difficile, il avait beaucoup de peine à fixer l'attention et à ne pas se laisser aller à des rêveries romanesques. Les chaleurs de l'été l'ont en outre accablé et bientôt il est devenu de moins en moins capable de résister aux rêveries. Sans qu'il sache à quel propos il a commencé un certain genre de rêveries qui s'est reproduit graduellement de plus en plus fort, dès qu'il essayait de fixer son esprit sur un travail mathématique pénible. Cette rêverie est celle-ci : « Est-ce qu'il ne s'est pas laissé aller à une action très coupable, celle de tuer une jolie femme habillée en bleu ». Cette rêverie est extraordinairement compliquée ; il y a des recherches sur la femme : de qui donc s'agit-il? Sur la date : à quelle époque s'est placée cette singulière histoire ? Sur le moyen : comment l'a-t-il frappée ? « Est-ce qu'il l'a tuée lui-même ou est-ce qu'il l'a amenée au suicide en lui faisant commettre une faute, en la séparant de son mari et surtout pour quelle cause a-t-il commis un acte pareil?» On ne se figure pas les raisonnements interminables que chacune de ces questions provoque.

Mais ce qui est terrible, c'est l'état de trouble dans lequel ces divagations le plongent. Il est incapable de rien faire, il radote toute la journée et toute la nuit, il pose maintenant ces questions à tout le monde, à sa femme et à son père. Il les menace d'aller se dénoncer au poste de police et, dans la rue, il frôle tous les agents qu'il rencontre pour leur dire de l'arrêter. Depuis peu de temps des angoisses se mêlent à la rumination.

Il nous semble que l'obsession est sortie tout naturellement

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du caractère antérieur ; la rumination à forme interrogative est chez lui très ancienne et s'est développée par la fatigue de l'attention. Le mécontentement de lui-même, l'inquiétude, le besoin d'être sympathique, la crainte de faire du mal à qui que ce soit sont chez lui des caractères de l'enfance ; le romanesque qui a toujours dominé dans son esprit se retrouve dans la femme à la robe bleue, dans le prétendu suicide de cette jolie personne.

Il y a dans l'obsession actuelle rien de nouveau et il n'est pas besoin pour l'expliquer de faire intervenir aucune suggestion extérieure. Cette obsession si singulière n'est que le développement logique de tout le caractère antérieur.

Observation 216. — Obsession du remords de l'homicide. —

Antécédents héréditaires, fièvre typhoïde, scrupules religieux, agitations, manie de l'interrogation, manie de l'extrême, le besoin de discipline.

L'observation de ce malade, Za..., âgé de 82 ans, semble si exactement calquée sur celle du malade précédent qu'il suffit de vous en indiquer brièvement les grandes lignes pour vous montrer la fréquence d'une évolution semblable.

Une tante maternelle a été une grande scrupuleuse, tourmentant tous les confesseurs par le récit de ses péchés invraisemblables, la mère est une rhumatisante. Le malade fut atteint de fièvre typhoïde à l'âge de quatre ans ; il est probable que cela aggrava la prédisposition héréditaire.

Les inquiétudes, les ruminations mentales se manifestent dès l'enfance entre huit et dix ans, sous une forme plutôt hypocondriaque, par des précautions contre les maladies et par des craintes de la mort. A l'âge de 12 ans, probablement a l'occasion de la première communion, le premier grand écueil des jeunes scrupuleux, il commence des scrupules moraux; son besoin de rumination, d'examen précis, d'interrogation se porte sur les péchés dont on lui parle au catéchisme. Il recherche en lui des mauvaises pensées, et passe ses journées et ses nuits à se demander s'il avait « consenti » à telle ou telle pensée. Cette terreur du péché, et de la pensée coupable l'obsède fortement à i/i ans ; la rumination mentale ne suffit pas à la dérivation, et il donne des signes extérieurs d'agitation, se tordant les bras et les jambes, trépi-

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gnant, sautant continuellement. Le médecin diagnostique, nous ne savons trop pourquoi, une danse de Saint-Guy. Le repos, le grand air et des exercices physiques le calment complètement. Nouvelle crise à dix-huit ans à propos du baccalauréat, c'est-àdire toutes les fois qu'il faut fixer l'attention.

Il commet alors la sottise d'entrer au séminaire, toujours attiré par les spéculations morales. Cette vie retirée, loin de la réalité, ces exercices de méditation donnent une poussée énorme à la maladie. Les ruminations sur les péchés religieux, sur les crimes irrémissibles deviennent perpétuelles et il faut le renvoyer du séminaire. Il renonce à la religion, mais c'est pour tomber dans le droit ; vous voyez le genre d'études qui l'attire toujours. Les spéculations sur le crime, sur la punition ne lui sont guère plus favorables et le voici qui s'interroge pour savoir s'il a volé. Puis la manie de l'extrême le prend, et il cherche le crime le plus épouvantable qu'il puisse imaginer : assassiner des vieillards sans défense, violer et tuer une vieille femme devant une église, etc.. Le moindre mot qu'il entend dire à propos de crimes énormes devient le point de départ d'une obsession ou plutôt devient l'expression nouvelle de son ancienne tendance à la honte de soi et à l'interrogation.

Il ne sent jamais l'unité de lui-même : il y a toujours en lui comme deux personnes, l'homme déraisonnable, qui invente des romans criminels, qui se représente la cour d'assises et l'échafaud, l'homme sensé qui répond que tout cela est le comble de l'absurde. La discussion continue indéfiniment et le pauvre homme n'a pas une heure de tranquillité. « C'est, dit-il, une agitation perpétuelle de l'esprit, une idée fixe s'en va, une autre paraît, celle-ci s'efface pour revenir ensuite ; j'en suis venu à surveiller mes moindres gestes, les plus involontaires imaginations pour y découvrir une pensée criminelle. Cela me procure de véritables moments de désespoir. »

Il reconnaît très bien les faits essentiels de sa maladie. « Aucune volonté, dit-il de lui-même, dégoût du travail, impossibilité de fixer mon esprit, agitation perpétuelle même de mes jambes quand je veux me forcer à faire attention, aucune puissance d'émotion, dégoût des relations avec ma femme dans lesquelles je n'ai jamais rien senti... Tout est remplacé par une manie d'interrogation poussée jusqu'à la folie. Je m'interroge sur l'évidence même : quand je me suis démontré quelque chose vingt fois,

je recommence à la discuter, et je n'en suis pas plus certain la vingt et unième fois, » C'est sur ce terrain qu'a évolué l'interrogation sur des crimes et en raison de la manie de l'extrême, le remords de l'homicide.

Le malade a reconnu que certaines circonstances ont sur lui une heureuse influence, il est bonde les noter. D'abord il a été, dit-il, mille fois mieux pendant le service 'militaire. « La bienfaisante influence de la vie du régiment se prolongea pendant deux ans au moins. » Or le régiment c'est surtout pour ces malades la discipline : la liberté ne leur vaut rien du tout et, moins on leur en laisse, mieux ils seportent.il remarque aussi très bien que la vie à Paris lui est bonne et que le séjour à la campagne pendant les vacances lui est funeste, il lui faut des relations, des occupations perpétuelles, c'est-à-dire des excitations. Si on pouvait diriger avec fermeté ces malades et leur imposer des occupations constantes et réglées en excitant à chaque instant leurs sentiments et leurs émotions on arriverait à les faire vivre une existence presque normale. Malheureusement il faudrait pour parvenir à cela pouvoir se dévouer à eux perpétuellement.

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