L'OBSESSION SACRILÈGE CHEZ UN SCRUPULEUX
de M. un tel, que ces âmes gisent au fond des cabinets et d'autres variantes sur ce joli thème.
Avant de continuer Texamen du sujet arrêtons-nous un peu sur cette idée. Un observateur superficiel va dire que c'est là une idée quelconque déterminée par le hasard des circonstances. Un homme que vous avez vu ici a trouvé une écaille de faïence dans un œuf sur le plat qu'on lui servait et, dorénavant, il est obsédé par la pensée des écailles, des épingles dans tout ce qu'il mange, association fortuite chez un suggestible, dira-t-on ? Non, ce n'est pas du tout notre opinion ; d'abord l'association est si baroque qu'elle réclame réflexion, ensuite, ce qui est plus grave, c'est que une telle idée, si elle était due au pur hasard, devrait se présenter rarement. Or, ce que ce pauvre homme ignore complètement, c'est que les malades qui viennent nous confesser des idées tout à fait semblables sont assez nombreux.
Il y a déjà presque un siècle, Esquirol racontait qu'il a observé avec stupéfaction une hallucination des plus baroques chez des jeunes filles extrêmement pudiques et religieuses. Elles étaient obsédées par la pensée et par l'image visuelle d'un membre viril souillant une hostie. Cette description d'Esquirol est encore vraie mot à mot aujourd'hui. Nous connaissons une jeune fille et une jeune femme, qui sans connaître la patiente d'Esquirol bien entendu, répètent mot à mot ce qu'elle disait. Ce sont les mêmes gémissements, le même étonnement, elles qui sont si pudiques, d'avoir une pensée pareille. Quant aux personnes qui vous racontent qu'elles ont l'idée de jeter de la boue sur les églises, de cracher sur les livres saints, qu'elles voient les chiens pisser sur l'âme de leurs parents, nous en avons une dizaine d'observations.
Nous le répétons donc, cette obsession n'est pas fortuite puisqu'elle se répète dans des circonstances si différentes. Elle indique un certain état d'esprit. Pour vous le prouver, nous allons prendre les autres symptômes qu'avaient les jeunes femmes dont nous parlons et demander à ce malade s'il les connaît. Est-ce que cette obsession existe seule chez lui ? Est-ce qu'il n'a pas l'habitude d'employer des procédés bizarres pour la chasser ? En un mot, après la manie du sacrilège, est-ce qu'il n'a pas la manie de l'exorcisme ? Nos jeunes femmes avaient des tics, des contorsions, des impulsions à faire des promesses au diable pour exorciser l'idée mauvaise. Ce brave homme nous raconte que pour chasser une pareille idée dont il a horreur, il était autre-
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fois poussé à se crever les yeux, qu'aujourd'hui dès qu'il a l'idée, il faut qu'il appuie fortement la tête contre un carreau. S'il constate que le carreau n'a pas cassé, c'est que l'idée est partie, qu'elle n'est pas vraie, si le carreau cassait ce serait le contraire. Aussi il n'appuie pas bien fort. Vous voyez donc que ce malade a en même temps que son obssession sacrilège des manies mentales que nous connaissons bien et que nous avons déjà désignées sous le nom de manies de la conjuration et manies de l'interrogation du sort.
Avant ridée sacrilège, nos autres malades avaient d'autres tourments. Elles avaient des scrupules, ne pouvaient faire aucune action de peur qu'elle ne fût mauvaise, se reprochaient tout plaisir et devaient l'expier aussitôt. Notre homme est tout surpris que l'on parle de cela. « Comment, dit-il, l'avez-vous deviné ? Voici des années qu'il est un scrupuleux, qu'il est tourmenté par la peur efîrayante de mentir, la peur de se mal conduire, et surtout la peur de s'amuser. Il n'ose plus fréquenter personne, il ne peut prendre aucun plaisir complet. » Ce sont là encore des caractères que vous connaissez bien et que nous vous avons présentés comme des sentiments d'incomplétude, résultant d'ailleurs de véritables insuffisances psychologiques. Cette peur, cette gêne qu'il ressent dès qu'il essaye de s'amuser est l'expression d'un arrêt de l'émotion incapable de devenir réelle, de se mettre au niveau des circonstances présentes et réelles.
Tous ces caractères nous montrent qu'il s'agit de la même maladie, de la psychasthénie : ces idées sacrilèges sont une phase du délire du scrupule. Mais il faut se demander comment et pourquoi les psychasthéniques en arrivent si facilement à la conception de telles idées sacrilège d'un aspect si particulier. A notre avis ces idées sont la conséquence à la fois des sentiments d'incomplétude qui poussent les malades aux obsessions de la honte et du crime et d'une manie mentale très curieuse et très fréquente chez eux, la manie de l'extrême. Ils sont incapables de s'arrêter dans aucune conception parce qu'ils n'éprouvent jamais le sentiment de la certitude de la réalité, et à force de chercher à pousser leurs idées au delà, toujours au delà, ils en arrivent aux pensées les plus extravagantes. C'est à force de penser à la moralité qu'ils finissent par se représenter le comble de l'immoral. Ils jouent pour ainsi dire au jeu des combles, et c'est ce qui fait varier légèrement leurs idées suivant leur situation et
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leur milieu. Les jeunes filles mettent en jeu le membre viril et riiostie dont les hommes ne parlent pas parce que c'est là ce qui leur semble le comble du crime. C'est cette exaspération maladive qui pousse aux aberrations de la messe noire et autres singeries, parce que ces gens-là cherchent en tout le comble de l'horreur. Pour les comprendre, il faut avoir étudié tout l'état mental du scrupuleux, ses troubles de la volonté, ses indécisions, ses sentiments d'incomplétude et ses manies mentales. Vous retrouveriez tous ces phénomènes chez ce pauvre homme On... qui est avant tout un indécis, qui ne prend son parti de rien, qui n'arrive jamais sur aucun point à une idée nette et une. Nous avons déjà fait cette étude sur beaucoup d'autres malades ; il nous suffît de vous montrer aujourd'hui comment la nature de l'idée sacrilège amène au diagnostic du délire du scrupule. Il en résulte aussi que ce n'est pas l'idée en elle-même qu'il faut traiter, mais le scrupule et le trouble de la volonté dont il dépend.
Observation 222. — Obsession sacrilège, hallucinations erotiques. — Obsession de la. honte de soi, sentiments d'incomplétude, tic des efforts, influence des excitations.
Cette malade, âgée de 26 ans, est une des plus remarquables que nous ayions eu l'occasion d'examiner, nous ne pouvons que résumer son étude \ Le grand trouble, ou plutôt le trouble qui est aujourd'hui devenu le principal, est une obsession erotique et sacrilège qui semble se présenter sous forme d'hallucination. Par crises fréquentes, plus de cent fois par jour, prétend-elle, la malade voit subitement apparaître à sa gauche un homme tout nu ou plutôt les parties sexuelles d'un homme en train d'accomplir un acte absurde, celui de souiller une hostie consacrée. L'hallucination présente quelques variantes : il y a quelquefois plusieurs membres virils autour de l'hostie, ou bien c'est une femme qui met l'hostie sur ses parties génitales, tantôt c'est un chien qui fait ses ordures sur l'hostie, tantôt l'hostie est simplement mêlée à de la boue, à des excréments, enfin quelquefois, c'est un prêtre qui vient appliquer l'hostie sur les parties génitales de la malade
I. Cette malade a été longuement étudiée dans le premier volume de cet ouvrage sous le nom de Claire. Il suffit ici de rapprocher les principaux points de celte observation qui ont été examinés isolément dans différents chapitres.
OU sur son onus. Le caractère vraiment hallucinatoire de cette image est très contestable ; tout cela est vague, sans réalité objective : « C'est au loin, dit la malade, comme si il y avait en moi une autre personne qui. verrait bien ces choses, tandis que moi je ne les vois pas bien. »
Ce qui est plus net, c'est le caractère subit de l'apparition, ou plutôt de l'idée qui surgit brusquement en même temps qu'un sentiment d'anéantissement, de perte de la conscience : « Il me semble que je meurs et cela passe très rapidement. » La description de la malade rappelle beaucoup ce qui se passe dans les vertiges épileptiques. Cette hallucination est la partie principale, le centre de tout un délire portant surtout sur la honte de soi et compliqué de mille phénomènes de tics et de manies. Il nous suffit pour l'expliquer sommairement d'en montrer l'évolution en groupant les principaux faits qui se sont montrés successivement, qui se sont réunis les uns aux autres et qui coexistent tous aujourd'hui, au moins pendant les mauvaises périodes.
Peu d'antécédents héréditaires, cependant un oncle excentrique etbizarrre, probablement alcoolique, le père goutteux, aboulique et timide. C'est encore un cas d'évolution familiale du caractère timide et scrupuleux. Enfant bien portante, très douce, très aimable, craignant toujours de mal faire, mais sans aucun trouble apparent jusqu'à la puberté, règles à i4 ans, et peu après lestourments ordinaires des psychasthéniques pour les confessions, les examens de conscience interminables, les inquiétudes horribles pour avoir omis un péché, etc. Ce qui se développe au début, c'est évidemment un état neurasthénique avec les fatigues, les troubles digestifs, qui amènent chez elle des vomissements, la constipation opiniâtre, les troubles de circulation qui lui donnent les mains et les pieds froids et gluants, le nez rouge ainsi que les oreilles. Notons qu'elle est sujette à des œdèmes des paupières et des lèvres que l'on constate fréquemment chez les arthritiques. Remarquons aussi cette dilatation énorme des pupilles qui accompagne les grands troubles et qui disparaissent avec eux. Les maux de tête ont commencé à l'âge de quinze ans, ils n'ont jamais disparu depuis dix ans, la tête paraît à la fois vide et engourdie, elle est lourde, surtout du côté droit, il y a de grandes douleurs au vertex, comme s'il y avait à cet endroit ce un vide plein, un trou noir où il n'y a rien et qui se remplit de mauvaises idées comme si elles y bouillonnaient. ))
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L'altération principale clans la période du début et qui n'a cessé de grandir, c'est une aboulie vraiment extraordinaire : tous les actes sont devenus, même en dehors des obsessions, d'une lenteur invraisemblable. Elle remet toujours l'action d'heure en heure, de jour en jour, elle ne fait rien qu'au dernier moment, même dans les plus petites choses ; si elle veut vous dire quelque chose, elle n'arrivera jamais a le dire, si elle y arrive, qu'à la fin de la visite, quand elle voit que décidément on va la quitter. 11 faut qu'on lui laisse des heures pour se préparer à parler, à manger, à aller aux cabinets. Ses actions si lentes sont arrêtées par le plus petit obstacle : tantôt elle ne fera rien parce qu'il y a du soleil, tantôt parce qu'il n'y en a pas, tout devient un prétexte à remettre l'action commencée. La fixation de l'attention est encore plus difficile peut-être et il y a une instabilité tout à fait visible qui met un décousu étrange dans sa conversation. Elle n'arrive plus à terminer non seulement aucun acte, ni aucune lecture, mais même aucune émotion; tout reste chez elle vague et à demi achevé.
Cet engourdissement se manifeste même, ce qui est rare chez les psychasthéniques par des troubles de la sensibilité. Non seulement elle parle sans cesse du brouillard qui est constamment devant elle, du mur qui la sépare de l'extérieur, de ses membres morts, du trou qu'elle sent sous le sein gauche et où tombe sa personnalité, mais encore on constate en la mesurant à l'tiesthésiomètre une certaine altération de la sensibilité tactile et surtout de la sensibilité à la douleur dans tout le côté droit. Cette anesthésie n'est pas fixe comme celle des hystériques, elle se modifie bien vite par le plus petit efFort d'attention, mais enfin elle existe d'une manière assez régulière.
Ce qui s'est développé énormément, dans cette première période à l'occasion évidemment de cet engourdissement, c'est ce que nous avons appelé les sentiments d'incomplétude. Cette malade est bien remarquable quand elle raconte pour la centième fois avec désespoir qu'elle a senti vers l'âge de quinze ou seize ans <( une lumière qui s'en allait tout doucement, qui s'éloignait d'elle de plus en plus, un mur qui s'élevait lentement, qui la séparait du monde extérieur et qui la séparait de ce qu'elle était jadis. 11 lui a semblé que tout devenait faux, qu'elle ne pouvait plus saisir la réalité, que tout se voilait et se compliquait de plus en plus. Tout paraissait loin d'elle et triste... Le sentiment de
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la volonté s'est également troublé, c'est comme si on m'avait enlevé graduellement toute ma liberté. De temps en temps, cela se dissipait, il me semblait que mes chaînes tombaient et que j'étais libre et puis cela recommençait. » L'inquiétude est devenue énorme, une appréhension continuelle sans trop savoir de quoi la tourmentait nuit et jour : « C'était l'espoir et la confiance qui me manquaient. » Cette inquiétude s'est portée sur tout : les actes, le corps, le lieu même où elle se trouvait, rien ne lui paraissait stable, tranquille, définitif; elle ne se croyait jamais bien portante dans aucun organe, et elle ne se croyait jamais bien nulle part, elle voulait toujours changer sans trouver de quiétude en aucun endroit.
Ces troubles ont semblé bientôt se localiser sur un point particulier, c'est surtout la confiance et la foi religieuse dont elle a le plus senti la diminution ; peut-être, comme nous l'avons souvent remarqué, parce que ces sentiments plus délicats que les autres sont en réalité les plus difficiles et sont altérés les premiers. Son grand tourment a été pendant des années cette diminution de la foi. Elle allait tourmenter incessamment ses parents et son confesseur en disant qu'elle perdait la foi religieuse, et en demandant qu'on lui rendît la croyance. Le prêtre s'étonnait à juste titre de sa façon de perdre la foi, il lui demandait si elle n'avait rien lu contre la religion, s'il y avait quelque chose qu'elle ne comprenait pas, un argument qu'il fallût rétorquer. La pauvre enfant n'avait pas l'ombre d'une discussion à faire, elle ne perdait pas la foi à la manière d'un philosophe qui raisonne, elle la perdait par une atonie de ses facultés psychologiques supérieures, par une diminution de la tension qui n'avait rien à voir avec l'argumentation philosophique. Au début, de temps en temps, sous des influences en apparence minimes, par un beau soleil, après un repas agréable, après une cérémonie touchante, tout remontait de niveau et la foi revenait sans preuves nouvelles bien entendu. Puis les éclipses furent plus profondes et de plus longue durée, bientôt la foi ne revint jamais complètement malgré de IVéquentes oscillations, et voici dix ans que le sentiment d'incomplétude est resté perpétuel.
La malade qui décrit admirablement son état, appelle ce premier groupe de phénomènes, la première période de sa maladie, et prétend que vers l'âge de vingt ans commença une seconde période qu'elle appelle elle-même « la fuite des idées ». En réalité