DEUXIÈME SECTION DÉLIRES SYSTÉMATISÉS
Observation 23o. — Délire systématique, erotique et mystique.
— Confusion du rêve et de la réalité.
Nous continuerons autant que possible au début de ces leçons du mardi à vous présenter quelques malades atteints de troubles psychologiques. Ces applications de la psychologie h la clinique nous permettront de passer en revue les principales névroses que nous ne devons pas négliger pour l'étude plus précise des lésions organiques du système nerveux. Elles contribueront dans quelques cas à vous préparer aux études de psychiatrie qui complètent si nécessairement les recherches neurologiques.
Cette jeune femme de 26 ans, Ssa..., a été amenée dans le service il y a deux mois et elle présentait au début un état tout à fait bizarre qui nous a quelque peu embarrassés. Elle paraissait tout à fait incapable de marcher et de remuer, il a fallu la porter en brancard, elle expliquait très mal son état et semblait délirer complètement.
a Elle était dans le ciel, disait-elle, et non plus sur la terre, elle attendait son père spirituel et ne ferait rien tant qu'il ne serait pas là. Elle parlait directement avec le bon Dieu qui lui commandait d'attendre patiemment. » Pendant quelques jours on ne put rien en tirer de mieux et elle restait couchée immobile dans son lit, refusant même de manger. Heureusement qu'un hasard nous permit de prendre la direction de son esprit : elle nous répétait sans cesse qu'elle n'obéirait qu'à son petit père; nous avons eu l'aplomb bien facile de nous déclarer son petit père et cette déclaration a eu un plein succès. « C'est vrai, a-t-elle répondu, vous le représentez, je ferai ce que vous voudrez. » Nous lui avons alors commandé de se lever, de marcher, de manger, de travailler dans les salles et depuis ce moment elle se conduit fort correctement en répétant : « Mon petit père me l'a dit, je ferai ce que veut mon petit père. » Mais elle a continué à avoir un délire en apparence très complexe. Nous ne savons si elle va vous l'exposer aujourd'hui, car elle va beaucoup mieux depuis
quelque temps et elle se présente suivant les jours sous des aspects très variables.
Dans les moments où elle adopte complètement son délire, en voici les points principaux : d'abord elle déclare s'appeler Geneviève D..., et refuse le nom de Marie Ssa..., qui est son vrai nom. Elle croit être la fille d'un monsieur D..., et d'une dame Jeanne W... Ce monsieur D... qu'elle n'a jamais connu serait le frère d'un abbé D..., pour lequel elle a une grande passion. En somme elle se croit beaucoup plutôt la fille de l'abbé D... ; c'est par une sorte de discrétion vis-à-vis de cet ecclésiastique qu'elle consent à n'être que sa nièce. Cette filiation religieuse amène dans son esprit des conséquences bizarres, elle croit qu'elle n'est plus sur la terre, mais dans le ciel et qu'elle jouit d'un bonheur immense en recevant les caresses de son père spirituel qui l'appelle son petit Jésus. Comme elle est déjà dans le ciel, elle n'est plus soumise aux conditions de la vie terrestre, elle est immortelle, elle est certaine de ne plus jamais souffrir, de ne jamais mourir. Voici en quelques mots un grand délire dont les diverses parties sont suffisamment coordonnées, qui a une certaine unité, c'est ce qu'on appelle en psychiatrie un délire systématique ou une paranoia. Si vous ajoutez que la conviction de la malade semblait profonde, qu'elle paraissait avoir des hallucinations vous auriez été tout portés à la considérer comme atteinte de paranoia incurable, d'un de ces délires mystiques systématiques qui évoluent pendant toute la vie.
Nous avons eu quelque hésitation avant d'accepter ce diagnostic à cause du souvenir d'un malade presque semblable que beaucoup d'entre vous ont vu ici il y a quelques années. C'était un pauvre maître d'études qui changeait aussi son nom et se croyait le fils naturel d'un banquier et d'une grande dame. Nous avons été amenés à reconnaître qu'il y avait chez lui un état de rêve en somme assez passager ^ Aussi avons-nous recherché avec quelque soin le développement de ce singulier délire, cela n'a pas été facile, car nous n'avons pas pu recueillir de renseignements suffisants donnés par la famille. Voici ce que nous croyons vraisemblable : nous ne savons pas grand'chose sur les parents, le père devait être un singulier personnage, cette enfant fut très malheureuse dans sa famille, elle était peu aimée et sans cesse frappée