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I. Névroses et idées fixes, II, p

508 LES ACCIDENTS VESANIQUES

à cause de tous ses défauts. Elle était paresseuse et très vaniteuse, elle voulait sans cesse qu'on s'occupât d'elle, qu'on la consolât, qu'on la dirigeât comme tous ces malades de volonté faible.

Elle soutient que son père véritable, Ssa..., non seulement la frappait mais très souvent abusait d'elle. Vous comprenez que vvi son état de délire il est très difficile de savoir que penser de cette accusation, cependantvoici un petit fait qui la rend vraisemblable. L'un de nous a écrit à ce personnage en le priant de venir lui parler à la Salpètrière, le père a répondu par un petit mot très sec qu'il ne pouvait se déranger étant à la campagne. Comme tout justement nous habitions l'été non loin de là, nous lui avons écrit de nouveau qu'il aurait moins de dérangement en venant nous voir à deux pas de chez lui à la campagne : cet individu n'a pas daigné répondre. Cela montre au moins qu'il ne tenait guère h s'expliquer sur l'état de sa fille.

Celle-ci, très malheureuse et très tourmentée à propos de la conduite de son père, s'est reproché toutes sortes de choses, elle présentait au début un véritable délire du scrupule et elle allait se confesser perpétuellement. Un prêtre la prit en pitié, lui conseilla de ne plus voir son père qui se conduisait mal et lui donna toutes sortes de bons conseils. La voici bouleversée par la honte, par les remords, par l'amour pour ce prêtre qui a pris une grande influence sur elle et elle entra dans un hôpital ce printemps en présentant un véritable état de délire. Ce délire ressemblait à de la confusion mentale : elle avait des hallucinations erotiques et mystiques, elle interprétait toutes ses actions dans un sens religieux et symbolique. Elle se souvient encore aujourd'hui de ce délire : « Je sentais, dit-elle, la grâce du bon Dieu, parce que je me brossais les dents dans le bain. Je me voyais ensevelie dans une église, je voyais les catafalques. Le bon Dieu m'a parlé, m'a dit que je vivrais, que je serais heureuse. » Ces délires au cours de la confusion plus ou moins grave sont assez fréquents chez les scrupuleux, nous en avons déjà vu plusieurs exemples.

Elle s'est rétablie cependant, mais d'une manière imparfaite, en effet quand elle est calme dans son bon sens, elle se plaint d'une manière assez raisonnable. Elle dit qu'elle se sent changée, qu'elle n'est pas faite comme auparavant, qu'elle ne comprend plus comme auparavant, qu'elle n'a plus sa volonté à elle, qu'elle ne fait plus, et ne pense plus ce qu'elle veut. Tout cela est très juste, ce sont ces sentiments de diminution de la volonté et de

DÉLIRES SYSTÉMATISÉS ?i09

l'attention, de diminution de la perception de la réalité qui sont si fréquents chez tous les abouliques et qui sont particulièrement développés après une période de confusion.

De tels sentiments inspirent inévitablement l'idée qu'on est changé, qu'on n'a plus sa personne, qu'on est mort, qu'on est ressuscité. Il y a quelque temps nous voyions une pauvre femme qui après la fièvre typhoïde avait conservé pendant quelque temps une singulière illusion. Elle croyait qu'elle, était morte pendant sa maladie, puis qu'elle était ressuscitée sur une autre planète. L'arc de triomphe qu'elle voyait de ses fenêtres était une pâle imitation faite par les habitants de la planète de notre arc de triomphe terrestre.

Celle-ci a tout naturellement eu des rêves du même genre, toutà-fait en accord avec ses secrets désirs : depuis longtemps, elle avait en horreur son véritable père, elle aurait bien voulu le changer contre l'abbé D... ; elle rêva que le changement était réellement accompli. Le caractère religieux de celui-ci changeait les amours terrestres en amours mystiques. Les objets étant devenus pour elle méconnaissables elle se voyait clans un autre monde et par conséquent dans le ciel. Son délire n'était en somme qu'une façon de nous exprimer à sa manière qu'elle avait des troubles de perception de sa personne et du monde extérieur.

Sans doute une personne intelligente et surtout attentive aurait pu distinguer que tout cela n'était qu'un rêve, mais cette distinction du rêve et de la réalité est plus difficile qu'on ne le croit. Les caractères distinctifs s'atténuent fortement dans l'état psychasthénique et il est tout naturel que cette malade dénuée de toute attention ne parvienne pas à faire cette différence. La preuve en est un progrès très curieux qui s'est fait dans sa maladie. Elle se porte en réalité de mieux en mieux; quelques soins d'hygiène, le repos, quelques directions de son attention ont fort atténué les troubles de perception. Aussi, il y a des jours où elle reconnaît parfaitement que tout cela est un rêve. Elle avoue qu'elle n'y comprend rien, qu'elle n'est plus dans la réalité : « Je sais bien que je ne suis pas au ciel mais où suis-je ? Je ne comprends rien a ce qui se passe. » Mais cette lucidité ne dure pas longtemps et dès qu'elle se fatigue le délire recommence.

C'est donc un cas nouveau de confusion du rêve et de la veille à la suite des troubles de perception des psychasthéniques et nous nous attendons à une guérison à peu près complète.

Observation aSi. — Délire de persécution et délire de scrupule.— Ruminations nienlales, manie de VosciUalion, inquiétude, sentiment du mauvais fonctionnement cérébral.

Nous continuons à vous présenter à l'occasion des cas qui sont intermédiaires entre les névroses et les psychoses. Nous sommes persuadés que cette étude est importante pour le neurologiste qui doit savoir que les névroses déterminent presque toujours des troubles de la pensée et se dirigent dans leur développement vers l'aliénation, pour l'aliéniste qui trop souvent ne voit ces maladies que trop tard et ne soupçonne pas leur début purement névropalhique.

Voici une personne de 35 ans, Ha..., qui présente ou plutôt qui présentait nettement il y a deux mois les symptômes d'un délire de persécution. Elle venait en effet se plaindre d'être très tourmentée. « On l'endort dans sa chambre, o/z l'hypnotise, o« la pousse dans le dos, on lui fait faire des pirouettes. Mais surtout on lui parle à travers le mur, les voix se mêlent de tout ce qu'elle pense, répètent ses pensées, les tournent en ridicule ou bien la distrayent de son travail en lui racontant des bêtises, en lui disant qu'une de ses tantes a cent trente ans. Enfin les voix l'insultent, l'appellent garce, putain, la menacent de la faire mourir à la Salpêtrière, etc. »

Vous notez ici les troubles dans le sentiment des mouvements : « Elle se sent poussée. « Vous remarquerez les hallucinations de l'ouïe qui répètent ses pensées et qui l'insultent, puis les interprétations délirantes, l'idée qu'il s'agit de personnes agissant en travers du mur et qui l'hypnotisent. C'est bien un délire de persécution, encore fruste, mal cohérent, mais qui ne demande qu'à se développer et à se compléter.

Pour l'interprétation de ce délire si singulier et si important, nous voudrions noter ici quelques détails relatifs à son mécanisme et rapprocher cette malade d'autres sujets que nous avons étudiés ensemble. Vous vous souvenez en particulier delà malade présentée mardi dernier et dont le délire de scrupule était si bizarre. Nous avons fait à son propos quelques remarques sur les scrupuleux, sur leur manie de s'accuser eux-mêmes, leur mécontentement de leur personne, leur hésitation, leur Inquiétude, etc.

Eh bien, nous voudrions vous montrer qu'il y a beaucoup d'analogie, surtout dans les débuts, entre le délire de la persécution et le délire du scrupule.

Cette personne, Ha..., que nous avons sous les yeux, est aujourd'hui une persécutée, mais elle est en même temps et surtout elle a été depuis longtemps une scrupuleuse. Depuis des années elle est inquiète à propos de son travail, elle se reproche toujours de ne pas travailler suffisamment et elle se tourmente de tout. « Pourra-t-elle gagner sa vie, ne sera-t-elle pas renvoyée, etc. ?» Bien plus, elle avait des manies qui sont tout à fait caractéristiques du délire du scrupule, celle de faire des serments, par exemple, pour s'exciter au travail. Tous les scrupuleux font ainsi des serments pour une foule de choses, c'est un moyen de fortifier en apparence une volonté qu'ils sentent chancelante.

Elle avait aussi une manie bien caractéristique, celle de se poser des alternatives mentales, de faire des sortes de pactes comme lesscrupuleux. Une de nos malades scrupuleuses raisonne continuellement ainsi : « Si je fais tel acte, si je joue du piano par exemple, je donne mes enfants au diable ; si je ne fais pas tel acte c'est que je promets à Dieu d'être religieuse, etc. » Un acte entraîne toujours une conséquence qu'elle redoute. Un degré déplus existe chez un autre de nos malades scrupuleux, il sent une voix inté/-ieiu-e, qu'il attribue, il est vrai, à une femme de chambre et cette voix lui reproche chacune de ses actions en lui en indiquant les motifs et les conséquences plus ou moins réelles. « Tu as pris un fiacre, lui dit la voix, pour éviter de rencontrer des femmes dans le tramway, tu n'en seras pas moins immoral..., etc.. » Allons encore un peu plus loin et ces hésitations de la conscience, ces oscillations entre les conséquences diverses, ces remords plus ou moins ridicules vont s'exprimer par une hallucination extérieure et nous aurons le cas de cette pauvre femme qui présente les oscillations des scrupuleux avec la forme des hallucination des persécutés. Quand elle songe à sortir, quand elle hésite entre telle ou telle promenade, elle entend au travers du mur une voix qui se moque d'elle et lui dit : « Si tu vas aux Halles tu seras une vieille putain, si tu vas aux Tuileries tu seras une vieille folle et Suzanne te tuera. » Elle se décide à aller aux Halles et la voix se moque d'elle comme la voix de la femme de chambre de notre scrupuleux et elle lui crie : ce C'est vrai que tu es une vieille garce. »

On pourrait constater la même analogie dans beaucoup de

détails du délire. Le point de départ des deux côtés est un sentiment d'inquiétude de l'esprit : il y a dans les deux cas une période de préparation qui est nettement une période d'inquiétude à laquelle les malades réagissent d'une manière ou de l'autre suivant leur caractère et leurs prédispositions antérieures, dans le sens du scrupule quand ils sont doux et timorés, dans le sens du délire de persécution quand ils sont plus agressifs et surtout plus orgueilleux.

■La grosse difficulté dans l'étude de ces grands délires c'est de comprendre la nature de cette inquiétude fondamentale. Les aliénistes qui ont bien noté cette phase d'inquiétude précédant ces délires systématiques ont presque toujours employé un mot qui nous semble bien vague. Il s'agit toujours, disent-ils, de troubles de la cœnesthésie. Voyez encore à ce propos un intéressant mémoire de MM. Vigoureux et Decasse, voyez aussi une discussion curieuse de ce mémoire dans l'article récent de M, Marandon de Montyel. « De la genèse des conceptions délirantes et des hallucinations dans le délpre systématisé » dans la Gazette des hôpitaux, 5 juin 1900. M. Marandon fait observer que, déjà en 1888, à la Société médico-psychologique, il attachait ces idées à des troubles antérieurs de l'émotivité qui n'étaient pour lui que des troubles cœnesthésiques.

Tout cela est exact en général, mais que faut-il entendre par ces troubles cœnesthésiques ? Ordinairement on entend par ce mot des sensations anormales venant des divers viscères, des troubles dans la sensibilité du cœur, des poumons, de l'estomac. Sans doute cette femme se plaint de quelques troubles gastriques et intestinaux analogues à ceux que décrivent tous les neurasthéniques : ces troubles sont-ils suffisants pour expliquer le délire? En aucune façon. Il est facile de constater que de tels troubles beaucoup plus graves existent chez beaucoup de malades sans amener aucun délire, qu'ils peuvent manquer chez beaucoup de scrupuleux et de persécutés, que souvent enfin ils sont la conséquence plutôt que le point de départ du trouble cérébral.

A notre avis, ce sentiment d'inquiétude est cérébral plutôt que viscéral, c'est un sentiment de mauvais fonctionnement cérébral qui joue le rôle principal. Ce qu'il faut analyser ce sont les troubles dans le fonctionnement de l'esprit, troubles que nous connaissons encore très incomplètement. On y constate bien des modifications de l'attention et de la volonté, des exagérations de

l'automatisme, etc.. Ces malades ont un sentiment d'automatisme dont nous avons souvent parlé, un sentiment de perte de leur indépendance, de perte de la volonté dont ils souffrent longtemps avant de délirer.

L'idée obsédante est une sorte de symbole qui résume et réunit tous ces sentiments anormaux des malades relativement au mécanisme de la pensée, c'est pourquoi ils l'accueillent avec tantd'ardeur.

Ce qu'il faudrait pouvoir modifier chez eux c'est cet état de la volonté et de l'attention. Notez qu'ici, par exemple, dès que la malade n'est plus seule, dès qu'elle travaille dans un atelier, au lieu de travailler seule dans sa chambre, son courage se raffermit et les idées fixes diminuent tout naturellement.

Nous avons souvent étudié déjà ce mécanisme du délire et cette analyse de l'état d'inquiétude. Bornons-nous à rappeller aujourd'hui cette analogie qui existe dans les débuts entre les persécutés et les scrupuleux.

Observation 282. — Obsession de lutte et crise d'agitation. —

Le symbole et la. métaphore dans la latte physique substitué à la lutte morale, persécution et scrupule.

Ce malade, un homme de 4o ans, Lrm. .. qui vient de nous raconter ses misères, est tourmenté par une variété d'obsessions vraiment bien curieuse. L'idée qui tourmente ce malade est plus particulièrement intéressante parce que son contenu le rapproche d'un grand délire, le délire de persécution dont la pathogénie est si peu comprise, et qu'elle est en quelque sorte intermédiaire entre les névroses et les psychoses.

L'étude de cas de ce genre nous amènera plus tard à comprendre par quelles transitions le malade peut passer des états neurasthéniques aux divers troubles de l'aboulie, aux idées obsédantes de scrupule, au délire de persécution. Malheureusement ce malade ne se prête pas très bien aux fines analyses psychologiques, parce qu'il ne parle pas très couramment le français. Son cas va nous servir surtout à poser divers problèmes que les études cliniques de cette année contribueront peu à peu à éclaircir davantage.

Cet homme est déjà venu à la Salpétrière, il y a pas plus de dix ans, pour consulter Charcot sur ses idées fixes. Nous ne sommes

pas bien sûrs que Cliarcot l'ait bien compris, car à cette époque il parlait à peine français. On l'a probablement rapproché de ces névropathes voyageurs, juifs pour la plupart, qui cherchent de ville en ville un soulagement à leurs maux et à propos desquels M. Meige a fait sa jolie thèse qui a pour titre « le Juif errant ».

Ce n'était qu'une partie de la vérité : aujourd'hui ce pauvre homme explique mieux son obsession qui est toujours la même et qui a plus de seize ans de durée : tâchons de comprendre cette idée singulière.

f^rm... pense constamment à un de ses amis M. X... qu'il a laissé en Russie et qui était autrefois son associé dans un petit commerce. Mais en pensant à ce personnage, il se figure être en concurrence, ou mieux en lutte avec lui. Il a l'idée « que X... lui fait du tort, lui passe, comme on dit, sur le corps, qu'il s'enrichit, qu'il avance plus que lui. » Ensuite ou presque en même temps, car tout cela est fort confus, il se figure qu'il fait à X... de justes remontrances, que X... les prend mal, qu'il résiste, qu'il lutte, qu'il veut le battre. Notre malade tout en se sentant faible contre X... se croit forcé de résister, de s.e défendre, il a très peur, mais il faut bien essayer quelque chose. Alors, il invective X..., il cherche à se protéger contre ses coups et même à les lui rendre, c'est dans son imagination une bataille terrible contre ce pauvre X... La bataille ne reste pas 'uniquement dans la pensée : Lrm... prend des attitudes de combat, envoie en l'air des coups de poing, il court en avant, en arrière, il mord ses propres poings à la place de ceux de son adversaire, et tout couvert de sueur il court se sauver. Cette bataille imaginaire occupe plusieurs heures chaque jour, elle épuise le pauvre homme, qui est toujours fatigué, craintif et qui garde le sentiment perpétuel qu'il est vaincu dans ce combat.

Ajoutez les caractères habituels des obsessions, l'angoisse surtout, ce trouble respiratoire qui accompagne souvent le développement de l'obsession, la conscience à peu près complète, car le malade sait bien que ce combat est absurde, qu'il est seul dans sa chambre et que X... est au fond son meilleur ami: ajoutez les doutes, les interrogations, les hésitations à propos de cette hostilité de X... Ce sont là des caractères généraux communs à tous les obsédés, tandis que le contenu spécial de l'obsession, l'idée de lutte contre un ancien ami et de défaite, est tout à fait spéciale et doit nous intéresser.

OtîSESSlON DE LUTTE ET CRISE D'AGITATION àl5

Avant de rechercher l'origine de cette idée, remarquez en passant un détail. La lutte entre Lrm... et X..., si tant est qu'elle ait jamais existé, a été une lutte morale, lutte entre deux commerçants associés qui cherchaient à se dépasser l'un l'autre, tout au plus à se voler l'un l'autre. Au contraire, dans son obsession la lutte est matérielle : ils se battent à coups de poing, ils se mordent et Lrm... a une peur affreuse des coups qu'il va recevoir. Il y a là comme une métaphore qui transforme l'idée en image, la lutte morale en lutte physique. Ce caractère est fréquent dans les rêves et l'on sait combien les délires, les divers états automatiques et l'obsession en particulier se rapprochent des rêves. Permettez-nous de vous rapporter cet exemple donné par un auteur italien Santé de Sancti dans son dernier livre très intéressant « sur les songes ». Un individu tourmenté par des embarras financiers est toute la journée préoccupé par la pensée de ses créanciers qui le harcèlent. Il s'endort avec cette idée triste, dans son sommeil il rêve qu'il est tourmenté, harcelé comme dans la veille. Mais les tourments sont tout autres, ils sont physiques : ce sont des piqûres continuelles sur toute la peau et ses ennemis sont simplement des poux dont il est couvert : les créanciers se sont transformés en poux. Ici la bataille physique est quelque chose du même genre, une expression imagée propre au rêve d-une lutte qui préoccupe le sujet.

Cette idée de lutte obsédante est une sorte d'idée de persécution. D'où vient-elle ? Remontons pour la chercher le cours de la vie du malade. Il nous explique lui-même un trait de son caractère cjui en est le point de départ. « Je n'ai jamais pu supporter, dit-il, ia pensée que quelqu'un était fâché contre moi. n Cette idée que quelqu'un est mécontent de lui, lui en veut, l'a toujours bouleversé : à cette pensée il s'agite, il remue, il court, il se met en sueur, il a à la fois une émotion intense et une grande agitation physique.

Il faudrait, pour son bonheur, qu'il fût convaincu de la sympathie de tous ceux qui l'entourent: c(fai besoin d'être aimé-)-), dit-il tristement. Le mot est joli, ne croyez pas qu'il soit rare, nous connaissons une collection de malades qui le répètent, nous avons plusieurs belles observations d'individus, hommes ou femmes peu importe, qui se livrent à toutes sortes d'absurdités pour « être aimés». C'est un besoin tout spécial de certains esprits faibles et qu'il ne faut pas confondre avec l'amour proprement dit. Notre

bl6 LÈS ACCIDENTS VÈSANIQUËS

homme a toujours eu ce besoin, il a toujours horriblement redouté la pensée que quelqu'un était fâché contre lui et cette pensée devenait facilement une obsession terrible pour le plus léger prétexte, parce qu'elle correspondait à une disposition fondamentale de son esprit. Un reproche quelconque de son associé, la simple idée de la concurrence commerciale a suffi pour faire éclore l'obsession qui le tourmente encore maintenant.

Pourquoi, direz-vous, a-t-il à un si haut degré cette crainte de voir des gens fâchés contre lui, pourquoi a-t-il ce désir exagéré d'être aimé, d'être approuvé, d'être encouragé? Nous en trouvons la raison dans une autre disposition d'esprit qui cette fois nous est bien connue, car nous l'avons souvent étudiée l'année dernière. « Ce qui me tourmente le plus, c'est que tout le temps je crois que je fais mal, que j'ai tort, que je me conduis mal... chaque chose que je fais, aussitôt j'en ai du repentir, je crois qu'il faut faire autrement. » Cette fois c'est le véritable scrupule, ce mécontentement de soi-même qui a sa source dans une inquiétude permanente et dans le défaut de la volonté. Nous avons souvent eu l'occasion de revenir sur ces rapports du délire du scrupule et de l'aboulie.

Pour le moment, remarquons que c'est un mécontentement de soi-même qui amène ces esprits à désirer les conseils, les encouragements, l'affection d'autrui. Ils ont aussi besoin d'une atmosphère de sympathie pour les rassurer, ils ne peuvent pas tolérer la moindre hostilité parce qu'ils se sentent au fond incapables d'affronter la lutte : de là quelquefois une susceptibilité invraisemblable et de véritables obsessions dans le genre de celle-ci qui les rapprochent des persécutés. Dans certains cas, le délire de persécution et le délire du scrupule ont une même origine, l'épuisement nerveux, Témotivité, le défaut complet de volonté personnelle.

Quelle est, chez cet homme, l'origine première de cette faiblesse mentale et nerveuse ? Remarquons qu'il est russe et qu'il est d'origine Israélite, et il est vraiment frappant de constater dans cette race un nervosisme tout particulier. Ajoutez que son père était un timide, un craintif, un scrupuleux comme lui. Vous comprendrez qu'il ne fait qu'exagérer les dispositions que son père lui a transmises. Dans un cas fort curieux de scrupule et d'hypocondrie, nous avons pu remonter à trois générations et voir chez l'aïeul, le grand-père et le père, la transmission, sans cesse exagérée, de ce même caractère : c'est ici un cas du même genre.

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