‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 4)Chapitre 30 sur 178 · PREMIÈRE SECTION LES AGITATIONS MOTRICES · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION LES AGITATIONS MOTRICES

Observation 38. — Agitation motrice. — Neurasthénie, hypocondrie, aboulie, éniotivité, provocation artificielle de V émotion, agitation, substitution de l'agitation à l'acte.

Ce premier malade présente des symptômes qui semblent en contradiction avec un des enseignements que nous venons de vous donner à propos des psychasthéniques. La difficulté que son cas soulève n'est pas insignifiante puisqu'elle va se reproduire exactement pareille à propos de beaucoup d'autres sujets. Il faut donc nous y arrêter un peu.

Ce jeune homme de 28ans,Af. .., dont le père était alcoolique, est un pauvre neurasthénique au sens habituel de ce mot; sur ce point il n'y a aucun doute : fatigues, troubles de la digestion, insomnies, maux de tète, il souffre de tout cela depuis des années. C'est un aboulique, qui a besoin de faire des efforts continuels, qui s'ennuie partout et qui est toujours mécontent : il gémissait perpétuellement à propos des innombrables maladies qu'il croyait avoir. Mais à ces anciens symptômes s'en est ajouté récemment un nouveau pour lequel il revient à l'hôpital.

Il y a trois semaines, un drame s'est passé dans la maison qu'il habite : un individu a tué sa femme et s'est ensuite fait justice par le suicide. Un malheureux hasard a voulu que notre malade entrât peu de temps après dans cet appartement et qu'il trouvât le premier les deux cadavres. Sur le moment, il éprouva peu d'émotion, il resta indifférent suivant son habitude et alla prévenir le concierge avec le plus grand calme. Il passa la journée sans aucune inquiétude et le soir dormit sans rêver au spectacle qu'il avait vu. En cela, il se comporte, non comme un homme très énergique qui surmonte l'émotion, mais comme un de nos psychasténiques difficiles à émouvoir d'une façon complète ainsi que nous l'avons vu souvent. Mais voici que le lendemain il lit dans le Petit Journal un fait divers qui raconte à grand renfort de descriptions le drame auquel il a presque assisté. Le journaliste qui en avait probablement beaucoup moins vu que lui, décrit avec habileté la chambre ensanglantée ; dans un crescendo savamment ménagé, il arrive aux cadavres, montre leurs blessures, leurs figures angoissées, etc. Le malheureux à cette lecture fut saisi d'horreur ; c'était donc cela qu'il avait vu la veille, il ne s'était pas rendu compte que cela était si horrible, et le voilà qui éprouve une violente émotion.

Cette petite histoire d'une émotion nous semble déjà curieuse au point de vue psychologique : devant le spectacle vrai, réel, devant les deux cadavres quelques instants après leur mort, Af. .. est resté tout à fait indifférent et le voici qui s'émotionne au plus haut degré en voyant le même fait, le lendemain, raconté par un rédacteur du Petit Journal. Ce qu'il y a de curieux ce n'est pas uniquement le retard de l'émotion, nous verrons dans d'autres cas des malades qui ont besoin d'une période latente pour arriver à l'émotion; ils ont l'émotion retardante comme la mémoire retardante. Mais ce n'est pas le cas ; il est probable que ce n'est pas

le temps qui a fait naître chez lui l'émotion, mais bien la description faite par le journaliste. Rien ne prouve mieux à notre avis la puissance de Fart; il y a des gens qui ne savent pas voir, qui ne savent pas sentir et l'œuvre de l'art est tout justement d'arriver à les faire sentir ce qu'ils n'auraient pas compris tout seuls; en ce sens le rédacteur du Petit Journal a, ce jour-là, à son insu, fait œuvre d'artiste. Ce fait nous montre aussi que par l'art on arrive à émotionner des psychasthéniques qui resteraient par eux-mêmes indifférents devant le spectacle réel. Nous aurons à en tirer parti au point de vue thérapeutique, car il faut souvent arriver à émotionner ces malades pour relever leur niveau mental et les retirer de leur rêverie. Permetteznous encore une remarque sur ce petit fait qui nous paraît amusant. Les psychasthéniques comprennent toujours mieux les représentations littéraires ou artistiques que la réalité: nous avons vu de ces femmes que rien n'émotionne dans la vie réelle et qui pleurent au théâtre. C'est une des raisons pour laquelle le psychasthénique devient littérateur, devient bas bleu. Vous remarquerez cette passion de la lecture, de la poésie, du théâtre, chez ces abouliques parce qu'ils trouvent dans cette vie factice et simplifiée une cause d'émotion que la vie réelle, trop compliquée et inaccessible pour eux, ne leur fournit pas. Quoiqu'il en soit, voici notre pauvre garçon très bouleversé. Cette émotion a chez lui un singulier résultat : au début elle réussit à le tirer de ses préoccupations hypocondriaques et elle eut pendant quelques jours un bon effet. Mais bientôt il devient troublé d'une autre manière, il a de l'agitation, surtout motrice, il gesticule, lève les bras au ciel, va, vient, court. C'est l'une des formes de l'émotion, mais ce qu'il y a de particulier, c'est qu'elle n'a pas disparu : depuis trois semaines, c'est un agité qui ne peut guère tenir en place, qui éprouve constamment le besoin de gesticuler, de marcher, de crier. Voyez comme il a de la peine à rester sur sa chaise; il s'est déjà levé dix fois depuis que nous parlons ; cette agitation se poursuit pendant les repas et même pendant la nuit ; il arrive à peine à dormir un peu et il s'épuise.

Nous vous avons prévenu que c'était là un fait nouveau dans nos études ; jusqu'à présent nos malades péchaient par défaut plutôt que par excès; ils étaient des abouliques et des inertes. Celui-ci est au contraire un individu qui remue trop, un agité : que signifie ce nouveau phénomène? Observez d'abord qu'il n'est

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pas en contradiction avec les précédents : cette agitation motrice n'a pas supprimé l'aboulie, elle l'accompagne. Je vous ai dit qu'il travaillait fort peu avant l'événement, il travaille encore moins depuis. Il n'a plus le courage de rien faire, il a renoncé même aux petites occupations qu'il conservait. Si on juge la volonté d'après les actes exécutés, il en a encore moins qu'auparavant.

Cette agitation est si peu en contradiction avec l'aboulie qu'elle est en rapport intime avec elle et qu'elle survient surtout à l'occasion des actes qui ne s'accomplissent pas. Si on laisse le malade bien tranquille dans son lit, sans rien lui demander, il ne dort pas sans doute, il rêvasse, mais il est à peu près immobile. Lui fait-on remarquer qu'il est l'heure de se lever, essaye-t-il d'obéir, il se met à se tordre, à se rouler, à déchirer ses draps, il s'agite indéfiniment. S'il est tranquille sur sa chaise, il suffît qu'il pens^ à aller au travail, pour que l'agitation recommence, en un mot l'agitation se présente à la place de l'acte qu'il accomplirait s'il avait une tension nerveuse suffisante. Elle semble être un phénomène de remplacement ou de substitution. C'est pourquoi nous vous proposons d'appeler ces faits des phénomènes de déj^wation psychologique. Les choses se passent comme si, la tension nerveuse étant insuffisante pour produire un phénomène d'un ordre élevé, l'effort provoqué par l'excitation se dépensait en phénomènes d'un ordre inférieur qui sont ici des mouvements incoordonnés, irréguliers et inutiles'.

Pour vous expliquer mieux ce point de vue nous vous rappellerons un certain nombre de cas que vous avez souvent sous les yeux et qu'il est inutile de préciser. Nous voyons souvent de jeunes enfants qu'on nous envoie de l'école pour interpréter leur état bizarre. « C'est l'attention, dit l'instituteur, qui les rend malades. Quand ils sont sans rien faire, ils restent tranquilles et quand on veut leur faire faire attention, ils remuent sur leurs bancs, sautent, gesticulent, ont des fous rires et crachent de tous côtés. M Leur diagnostic nous a souvent embarrassés, ce ne sont pas des choréiques, leur agitation peut cesser complètement ; ce ne sont pas précisément des tiqueurs, leurs mouvements ne sont pas systématiques et ils sont infiniment variés. Nous vous proposons de les considérer comme des psychasthéniques présentant de l'agita-

I. Voir la discussion psychologique de ces interprétations et de ces hypothèses dans le premier volume de cet ouvrage, p. 554.

tion motrice diffuse. Ce sont des enfants incapables de parvenir h ce degré de tension nerveuse qui est l'attention sur une chose réelle. Les excitations qu'on leur donne se dépensent en phénomènes de dérivation qui sont précisément ces mouvements incoordonnés. Augmentez leur force d'attention ou de volonté et ces contorsions disparaîtront.

Il en est de même chez notre malade, c'est le traitement général de son état neurasthénique, l'éducation de sa volonté qui arrêtera cette agitation.

Observation Sg. — Akathisie. — Impossibilité de rester assis, angoisse, comparaison avec l'abasie hystérique, agitation, antécédents héréditaires, aboulie, manie de la perfection, inquiétude, instabilité, aboulie professionnelle et agitations forcées ^.

La consultation de la Salpêtrière est vraiment bien remarquable ; on ne décrit pas dans quelque endroit un symptôme nerveux bizarre et en apparence nouveau sans que nous ne puissions immédiatement vous en présenter un exemple. Au mois de novembre dernier, M. Haskovec, de Prague, faisait connaître à la Société de neurologie deux cas d'une maladie nerveuse bizarre qu'il baptisait du nom de Vakathisie ou impossibilité de s'asseoir. Voici un homme qui réalise très bien le syndrome de M. Haskovec et qui nous permet de discuter l'interprétation de cet auteur. Cet

homme de 42 ans, Rul , vient d'être assis sur sa chaise. Dans

quelques minutes, quelquefois cinq minutes, quelquefois plus, quelquefois moins, vous allez le voir manifester une gêne et une souffrance extraordinaires. Il se contorsionne, il se raidit surtout du côté gauche, étend et écarte les jambes, appuie la tête sur l'épaule gauche, il tient sa chaise à deux mains et fait semblant de s'y cramponner (figures i et 2).

En réalité il s'appuie sur ses deux mains pour se soulever et empêcher le siège d'appuyer sur l'a chaise. En même temps, la sueur lui vient au front et aux mains et dans quelques cas on voit de grosses gouttes qui coulent ; la respiration est anxieuse, le cœur

I . Cette observation a déjà été publié dans la Nouvelle Iconographie de la Solpêlriere, juillet 1902. •

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palpite, la face, comme on peut le voir par cette photographie (figure 3), exprime la douleur, la terreur et l'angoisse. Enfin, n'y pouvant plus tenir il se lève brusquement et immédiatement

il change d'attitude, il respire librement et sa figure exprime le soulagement et le calme.

Vous voyez cette petite scène se reproduire sous vos yeux, mais

VOUS remarquerez que ici devant vous le malade se sent un peu moins angoissé et qu'il reste plus longtemps sur sa chaise, à peu près une dizaine de minutes, parce qu'il est distrait par votre présence. Chez lui, les choses sont bien plus pénibles: il ne peut

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rester assis que quelques instants et il faut sans cesse qu'il se lève, qu'il aille et vienne dans sa chambre.

Le trouble s'aggrave encore s'il est assis devant un établi et s'il doit travailler. Il était bijoutier de son métier et ne peut plus entrer nulle part, car on refuse cet ouvrier qui rie peut rester assis et qui se contorsionne désespérément dès qu'il a un travail devant lui.

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C'est bien là l'ensemble des symptômes décrits par M. Haskovec : des secousses, de l'agitation, des troubles de la respiration, de l'angoisse, qui surviennent dès que le malade est assis et qui cessent dès qu'il se lève, d'où l'impossibilité pratique de la station assise. On peut, si l'on veut, adopter pour ce syndrome le nom d'akathisie que propose M. Haskovec (Revue neurologique, 3o novembre 1901, p. 1107), mais il faut s'entendre pour l'interprétation du symptôme que nous ne concevons peut-être pas tout à fait de la même manière.

M. Haskovec, au moins dans un de ces cas, parle d'hystérie, il rapproche son akathisie de l'astasie-abasie des hystériques. (( De même, dit-il, que l'harmonie de l'innervation actionnant la marche normale peut être altérée par des causes différentes, de même l'harmonie de l'innervation entraînant l'acte normal de rester assis peut être altérée par les mêmes causes. » Théoriquement cela est parfaitement juste, l'acte de rester assis est un système de mouvement, d'images motrices exactement comme l'acte de rester debout ou de marcher. De même qu'il peut y avoir amnésie ou paralysie fonctionnelle d'un centre correspondant à la marche, de même il peut y avoir amnésie ou paralysie fonctionnelle de l'acte de s'asseoir et de rester assis. Aussi peut-on certainement observer chez les hystériques cette paralysie systématisée de l'acte de s'asseoir et de rester assis. Nous avons observé bien des hystériques incapables de tenir le tronc dans une position correcte et qui tombaient d'un côté ou de l'autre quand on voulait les faire rester assis. On trouvera un fait de ce genre surajouté il est vrai à d'autres symptômes dans notre description d'un cas de paralysie des muscles du tronc \ A de certains moments la paralysie était incomplète et la malade pouvait se retourner dans son lit et plier le tronc latéralement, mais elle restait tout à fait incapable de se maintenir dans la position assise. Ce serait là le véritable symptôme de l'akathisie hystérique à mettre en parallèle avec l'astasie hystérique. Mais ce symptôme est-il identique à ceux que l'on observe chez les malades de M. Haskovec, en particulier chez le second qui nous paraît tout à fait identique à notre malade et chez le sujet que nous vous présentons. Un certain nombre de caractères importants nous semblent être tout à

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