LES ALGIES
Il en résulte des fermentations stomacales et un état d'autointoxication qui ne fait que compliquer ces troubles circulatoires. Le fonctionnement du cerveau s'en ressent, la mémoire qui était, paraît-il, très belle dans la jeunesse a énormément diminué, l'attention est presque nulle et la malade s'absorbe dans une idée parce qu'il serait trop difficile de faire un effort pour penser à autre chose. Les efforts impuissants de l'attention et de la volonté amènent des troubles de la respiration, des angoisses générales.
11 est certain qu'il y a des malades qui n'ont pas de tendances à systématiser leurs angoisses tandis que d'autres rapportent tout de suite les troubles qu'ils éprouvent h tel ou tel organe. Cela tient probablement à des différences de caractère, d'intelligence et d'éducation. Certains de ces malades ont un sentiment vif d'incomplétude, d'insuffisance de leur pensée, ils ont le besoin de comprendre, d'expliquer, de préciser, cela d'ailleurs va en conduire quelques-uns à toutes les manies mentales de précision et d'interrogation. Ils ne se bornent pas à avoir une angoisse vague, ils cherchent quelle angoisse ils éprouvent, à quoi elle tient, de quoi elle dépend. Survient une petite douleur quelconque parfaitement réelle d'ailleurs, comme il en survient tant chez les arthritiques, à l'estomac, au ventre, à la matrice, à la peau de la face. La pensée de cette douleur s'associe avec l'angoisse concomitante, elle la précise et en cela elle satisfait un peu ces esprits toujours avides de précision.' Il en résulte que l'angoisse ainsi précisée correspond mieux aux tendances de l'esprit du psychasthénique. Le système de pensée ainsi constitué est loin d'être parfait et complet, le malade est loin de délirer et de prendre parfaitement au sérieux sa prétendue maladie localisée. Remarquez que cette dame ne peut pas s'empêcher de rire quand elle nous parle de sa maladie derrière la peau de la figure, elle a au fond des doutes sur son interprétation de ses souffrances, elle n'accepterait pas du tout un traitement rigoureux de la peau de la face. Seulement, comme elle le dit elle-même, il faudrait un effort pour changer cette interprétation et cette association d'images, et puis elle ne saurait que mettre à la place : les angoisses vagues n'en sont que plus pénibles et elle effrayent davantage l'imagination.
On a essayé de soumettre cette malade au traitement hypnotique : elle s'est rendue pour cela dans une ville où l'hypnotisme
est très en honneur; malgré des efforts patients on n'est parvenu à rien. Ce résultat négatif n'est pas pour nous sans intérêt : il confirme notre opinion sur ce point que les psychasthéniques ne sont pas hypnotisables. Leur abaissement général du niveau mental n'est pas identique au rétrécissement du champ de la conscience qui caractérise l'hystérique et n'amène pas les mêmes conséquences. Nous croyons que dans ce cas il faut plutôt se préoccuper de l'état général, un changement complet de vie et de régime, des pratiques hydrothérapiques, des excitations de la peau par des frictions alcooliques, des exercices de gymnastique modifieront, croyons-nous, la nutrition générale et réduiront les auto-intoxications. Puis la malade s'exercera graduellement à faire monter sa tension nerveuse sans arriver à l'angoisse ; des exercices de volonté et d'attention graduels lui permettront de ne pas tomber aussi vite et aussi facilement dans ces excitations viscérales. Quand il y aura progrès général, on pourra s'occuper un peu de l'état local de la peau de la face, de même que l'on réussit à faire faire aux tiqueurs des exercices d'immobilité du membre atteint du tic, quand on leur a d'abord inspiré confiance bien entendu, de même ici, on pourra habituer le malade à supporter des contacts, des impressions de froid ou de chaud sur la face, sans laisser venir son angoisse habituelle.
Observation 5i. — Crises d'angoisse nocturne à point de départ
stomacal.
Les algies se localisent le plus souvent sur les organes qui sont naturellement douloureux dans l'état psychasthénique, c'est pourquoi l'estomac est très souvent le point de départ de ce phénomène.
C'est ainsi que nous interpréterons ce cas singulier qui a paru embarrassant à bien des personnes. 11 s'agit d'une jeune femme de 28 ans, Lyx..., fille d'une mère très nerveuse et insupportable, qui a toujours été elle-même une nerveuse. Depuis l'âge de 18 ans elle avait des douleurs de l'estomac et du ventre, elle s'en plaignait beaucoup, et elle avait même eu quelques idées hypocondriaques à ce sujet en répétant qu'on allait l'opérer de l'appendicite.
Il y a un an, quelque temps après un accouchement, elle a commencé à avoii' au milieu de la nuit des crises singulières. Ces crises se sont répétées d'abord irrégulièrement, elles surviennent maintenant toutes les nuits. La malade s'endort tranquillement vers dix heures; puis vers une heure du matin, elle se réveille brusquement en poussant de grands cris, elle a la figure pâle, les yeux hagards, elle fait des contorsions de tout le corps, mais n'a pas de convulsions véritables. Elle répète qu'elle souffre horriblement de l'estomac, que ce sont des brûlures épouvantables et que cette douleur va déterminer sa mort prochaine : elle crie, elle pleure, elle demande l'extrême-onction. Cette agitation folle dure une heure ou deux, puis la malade se calme un peu et vers six heures du matin elle se rendort. Comme la comédie se reproduit toutes les nuits depuis six mois, le mari commence justement à s'inquiéter.
On a examiné les sécrétions gastriques, on a constaté l'hypochlorhydrie typique, l'absence complète d'fiCl libre, une diminution considérable de l'HCl combiné et une hypopepsie à peu près complète. Ce sont là des troubles qu'on observe d'une manière banale chez beaucoup de neurasthéniques: suffisent-ils pour expliquer de semblables crises? On a parlé d'épilepsie : ce diagnostic n'est pas pour nous déplaire, comme nous vous l'avons montré, nous croyons qu'il y a lieu de rapprocher souvent ces états psychasthéniques et l'épilepsie, mais ici il n'y a vraiment rien qui rappelle bien exactement l'accès comitial. Il serait plus naturel de parler d'hystérie s'il y avait quelquefois de l'inconscience dans la crise, si nous pouvions relever quelques amnésies, quelques stigmates surtout au niveau de la région hypogastrique, mais nous ne trouvons rien de ce genre ici.
Pvestent les algies psychasthéniques, et nous pensons qu'il s'agit simplement d'une crise d'angoisse déterminée par une algie de ce genre. La malade est une aboulique et une inquiète, elle a depuis dix ans des préoccupations sur son estomac. Dans la journée, elle domine ses préoccupations et ne se laisse pas aller à l'angoisse, c'est pourquoi le repas de midi n'amène pas de crises semblables. La nuit, pendant le sommeil, elle présente une résistance moindre ; il est probable que la fin de la digestion s'accompagne de fermentations acides déterminant des brûlures, ces brûlures confusément senties amènent des rêves qui doivent rouler sur le cancer de l'estomac ou sur l'appendicite. Elle reconnaît
d'ailleurs en souriant que nous avons deviné juste, que de tels rêves mettent en jeu de grandes émotions et lui causent des angoisses.
C'est en vain qu'elle a usé de tous les traitements de l'estomac, nous croyons qu'ils ne sont pas inutiles et dans des cas semblables nous nous sommes bien trouvés de traitements basés sur des principes différents, l'ipéca, l'acide phosphorique au début de la digestion, les alcalins à la fin, le carbonate de chaux, l'hydrate de magnésie. Mais ici nous sommes d'avis de tout supprimer, d'abord parce qu'elle a usé de tout cela, ensuite parce que l'emploi de médicaments entretient l'émotion hypocondriaque. Il vaut mieux, à notre avis, se borner à un régime sévère, à quelques pratiques hydrothérapiques, lui conseiller quelque exercice physique et même quelque travail mental; il faut surtout insister sur l'affirmation sérieuse qu'elle n'a rien à l'estomac et qu'elle doit faire effort pour s'en convaincre. C'est ce que nous pouvons indiquer de plus sage. Comme la malade désire être hypnotisée et quelle a confiance en ce traitement, nous essayons de modifier ces convictions pendant un léger état d'engourdissement que l'on peut provoquer chez elle.
Il est rare de réussir aussi bien, cette jeune femme a bien voulu se laisser convaincre par notre autorité; elle continue à avoir mal à l'estomac, cela est vrai; mais elle n'a plus de crises la nuit, ce qui est toujours un gros progrès.
Observation 52. — Algie de l'estomac.
Deux mots seulement sur cette malade, Cœ..., femme de 29305, que vous devez simplement rapprocher de la précédente. Il s'agit en effet exactement du même phénomène, seulement il se passe dans la journée et par conséquent il est un peu moins dramatique. Trois heures après le repas « douleur atroce de l'estomac, la mort devant les yeux..., on ne souffre pas plus pour mourir, je ne pourrai plus manger, je ne puis déjà plus boire de vin. On ne me donne pas les soins que l'on doit à une mourante ». Qu'y a-t-il au fond de tout cela ? Du pyrosis, quelques aigreurs tout simplement avec grande réaction angoissante à cause de la faiblesse nerveuse sur laquelle se greffe ce phénomène.
Obsernation 53. — Angoisses et algies en rapport avec l'abdomen et l'intestin.
Nous ne pouvons insister sur ces malades, Mae..., femme de 60 ans ; Chr..., femme de 25 ans ; B..., femme de 5o ans, qui présentent des phénomènes tout à fait semblables à ceux que nous venons de discuter. 11 suffit de les présenter ensemble rapidement pour vous montrer l'importance de ces angoisses localisées ou de ces algies et vous faire voir comment elles peuvent souvent rendre les diagnostics embarrassants. Ces trois femmes souffrent du ventre, il ne s'agit pas des organes génitaux, ce qui va constituer un tout autre groupe, il s'agit de l'intestin auquel elles rapportent leurs souffrances. Mais ces souffrances ne sont pas banales : ces malades ont à propos de leur ventre des angoisses épouvantables, elles crient et elles appellent au secours comme si on les égorgeait.
La première, convaincue qu'elle ne sera soulagée qu'en allant à la selle, se lève trente fois par nuit et elle voudrait passer la nuit sur un vase. La deuxième prétend qu'elle souffre comme si un ver la rongeait intérieurement, elle supplie son mari de l'assister dans les efforts qu'elle fait pour aller à la selle. Il faut qu'il la tienne continuellement par la main pendant cette opération. Elle pleure si on l'abandonne : « Dire que je suis condamnée à écouter les plaintes des autres et que personne ne veut écouter les miennes. » La troisième refuse même de manger h cause de la douleur que vont lui causeries aliments en passant par l'intestin. Chez toutes les trois, comme vous le voyez, il s'agit du même phénomène, des angoisses générales à point de départ intestinal. La raison de cette localisation n'est bien nette que chez la première : cette forme de sa maladie a débuté quand la malade a aperçu un peu de sang dans son vase, déterminé probablement par des hémorroïdes. C'est depuis ce jour qu'elle s'est crue perdue et qu'elle a rapporté toutes ses douleurs à l'intestin. Chez les deux autres il ne s'agit que de la constipation banale des neurasthéniques et de la gène qu'elle provoque, cela a suffi comme point de départ de l'algie.
Le caractère général est le même également : chez les trois malades vous retrouverez l'aboulie, l'indifférence en dehors de l'objet
de leur préoccupation perpétuelle. Chez la seconde, Chr..., vous noterez un trait de caractère plus spécial : cette jeune femme de 25 ans habitait avec ses parents et son mari, depuis deux ans ses parents l'ont quittée et elle se sent seule. « Elle est délaissée, per sonne ne paraît l'aimer, son mari ne s'occupe pas assez d'elle, elle voudrait qu'on s'occupe d'elle comme d'un petit enfant, elle ne croit pas qu'elle ait grandi, il lui semble qu'elle est restée toute petite et elle voudrait quelqu'un qui la soigne, qui s'occupe d'elle constamment. » Ce caractère est très fréquent chez les abouliques qui voudraient qu'on décide pour eux, c'est une forme du besoin de direction. Il est probable que le désir de se rendre intéressante, de se faire soigner par le mari, a dû jouer un rôle dans cette fameuse maladie de l'intestin.
Observation 54- — Algie de l'anus, — Peur de s'asseoir.
Cette dame, Bhu..., âgée de 43 ans, présentait, il y a quelques jours, quand nous l'avons examinée, un accident bien bizarre. Nous ne sommes pas bien sûrs qu'elle le présente encore, car elle semblait très facile à guérir et a pu être modifiée par une seule séance. Le fait est cependant si curieux qu'il faut vous le rappeler.
Quand elle est entrée dans notre cabinet, nous lui avons naturellement offert une chaise, mais elle l'a énergiquement refusée, en disant qu'il lui fallait rester debout, que c'était là sa maladie. Depuis le 25 avril dernier, c'est-à-dire depuis quatre mois, elle n'avait plus pu s'asseoir, tout au plus consentait-elle un peu à s'appuyer sur le côté gauche de la hanche mais il lui était impossible de mettre les fesses sur un siège. Dans le lit même il lui fallait prendre des précautions, elle ne pouvait coucher que sur le côté gauche, elle se réveillait brusquement si elle était étendue sur le dos. Elle a d'abord consulté des chirurgiens pour cette infirmité, et ces messieurs ont jugé avec raison que cette affaire était plutôt de notre ressort.
Pourquoi donc ne peut-elle pas, ou ne veut-elle pas s'asseoir? C'est un peu à cause d'une douleur qu'elle ressent au fondement quand elle appuie sur- un siège dur; mais nous avons toutes raisons de croire que cette douleur n'est pas bien sérieuse; c'est plutôt à cause de la peur terrible de cette douleur. Distinguez
à ce propos entre les topoalgies et la crainte de ces douleurs locales qui n'existent pas encore. Il faudra que nous vous présentions à ce propos une malade que nous voyons en ce moment à la suite d'un choc sur l'épaule, elle refuse absolument de lever le bras. Nous avons cru d'abord à des contractures, à une douleur localisée; il n'y a rien de tout cela, il n'y a rien du tout à son bras, on peut le masser, le frapper sans rien déterminer. La malade a simplement la terreur de la douleur qui pourrait survenir, terreur assez grande d'ailleurs pour provoquer de violentes crises de nerfs. C'est également ici une terreur plus qu'une topoalgie.
L'origine est bien simple. Cette dame souffrait depuis longtemps d'hémorroïdes à l'anus. Elle a été opérée à Beaujon avec le plus complet succès. L'opération fut suivie de troubles probablement nerveux comme de la rétention d'urine ; mais tout s'est bien terminé et le chirurgien, de nouveau consulté dernièrement, déclare que tout est parfaitement en ordre. L'opération a laissé en elle une impression si profonde qu'elle a la terreur de s'asseoir sur son fondement et de là est venue cette attitude extrêmement bizarre.
Nous pourrions comparer à cette observation un cas qui semble tout opposé mais qui a cependant de fortes analogies. Une jeune femme, déjà hystérique (elle a présenté autrefois de la paraplégie hystérique), après un accouchement évidemment pénible avait conservé la manie de rester toujours assise et de rechercher les sièges très durs sur lesquels elle s'appuyait fortement. Elle finit par avouer que debout elle avait la sensation de la tête du fœtus à la vulve et qu'elle n'était calmée qu'en appuyant sur un siège dur pour faire rentrer la tête. Idée fixe si vous voulez ou hallucination du sens tactile et musculaire, c'est un fait du même genre. Chez cette dame c'est aussi la persistance d'impressions anormales relatives à l'anus qui déterminent un état émotif et ces terreurs.
Il est trop évident qu'un phénomène aussi baroque ne se serait pas développé chez le premier venu. C'est une femme qui a présenté dans son enfance des terreurs nocturnes. Elle est très sujette aux obsessions en a déjà eu de fort graves : elle a eu diverses formes d'onomotomanie, et elle était poursuivie par la pensée d'un mot particulier qui lui faisait peur. Ajoutez qu'elle a pris de la morphine et vous comprendrez sur quel terrain s'est développée la phobie actuelle.
Dans ces conditions il est probable que l'accident disparaîtra facilement. Comme nous expliquions son histoire devant elle, elle a d'abord été étonnée, puis elle a fini par convenir elle-même que nous avions raison et que cela pourrait bien être « une toquade ». En insistant un peu à l'état de veille, nous sommes arrivés à la faire asseoir correctement quelques instants. Il est probable qu'elle fera ou qu'elle a déjà fait des progrès rapides.
Permettez-nous de mettre à côté d'elle cette dameL..., âgée de 46 ans. « Mon anus, dit-elle avec naïveté, a joué un rôle énorme dans mon existence. » Elle le soigne, en effet, avec un amour singulier, car il est chez elle le point de départ d'angoisses horribles. Elle prend toujours un lavement avant d'aller à la selle, « car l'angoisse serait horrible si les matières étaient dures, » vous voyez qu'il n'y a pas d'organe qui ne puisse donner lieu à des algies.
Observation 55. — Algie ovarienne et utérine. — Ovarie intense, immobilité au lit pendant dix mois, examen chirurgical, angoisse, vaginisme, hésitation, aboulie, difficulté de l'action devant des témoins, entraînement méthodique.
Les organes qui seront le plus exposés h déterminer des algies seront certainement les organes génitaux, probablement parce que le fonctionnement de ces organes est déjà naturellement capable de déterminer des émotions vives. Il est presque inutile de vous présenter des hommes qui ont des terreurs à propos de leurs testicules ou de leur urètre presque toujours à la suite de quelque maladie vénérienne, vous les connaissez bien. Vous les observerez surtout dans les cliniques des voies urinaires où on a souvent à distinguer, comme dit M. le P"" Guyon, ces faux urinaires des vrais urinaires. Ces algies sont aussi très fréquentes chez les femmes et le chirurgien doit bien les connaître pour ne pas faire à chaque instant des opérations dangereuses et inutiles.
Au milieu de ces algies banales des voies génitales et des ovaires, l'observation de cette personne nous paraît avoir un certain intérêt à cause de l'origine de l'algie qui montre bien sa véritable nature et de son rapport étroit avec les manies mentales et la folie du doute.
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Cette femme de 3o ans, Vr..., est couchée : on ne peut vous la présenter que sur un brancard, c'est même une assez grave affaire que de l'amener jusqu'ici car elle est terrifiée par le moindre déplacement et il a fallu la transporter sans la moindre secousse. Elle est sur son lit dans cet état d'immobilité à peu près absolue que vous voyez depuis dix mois entiers et il est impossible d'obtenir qu'elle se lève un instant ou même qu'elle se déplace dans son lit. C'est qu'elle souffre d'intolérables douleurs dans la matrice, dans les ovaires et dans la cuisse droite. Ces douleurs sont telles que Ton ne peut toucher à ces régions, la malade pousse des hurlements et suffoque d'angoisse dès que l'on fait mine d'approcher la main. Cette exagération de la douleur est déjà significative et ne se rencontre guère dans les salpingites véritables, mais nos soupçons sont aggravés par l'examen chirurgical qui a été pratiqué deux fois. « Les chirurgiens, s'écrie la malade, se sont conduits d'une manière indigne. » Pas précisément, car voici ce qui s'est passé : deux chirurgiens des plus compétents ont examiné l'état des organes pendant le sommeil chloroformique , car l'examen aurait été impossible pendant la veille ; ils ont conclu que les organes étaient entièrement sains et se sont absolument refusés à faire aucune opération, leur conduite ne nous paraît pas si indigne.
Notre examen nous montre une exagération de la sensibilité à la douleur en ce sens que le contact détermine de grands réflexes émotifs; nous notons aussi, mais avec peu de netteté, une petite diminution de la sensibilité tactile à la cuisse droite et au côté droit du ventre dont la malade se plaint davantage, mais cette diminution est légère et vu l'émotivité du sujet difficile à préciser. Nous constatons aussi un certain trouble du mouvement, la cuisse droite est constamment ramenée en adduction forcée mais il n'y a pas de véritable contracture ; remarquons aussi un véritable tic de la main droite qui constamment vient frotter le côté droit du ventre, la robe est usée à cet endroit et la peau du ventre est un peu rouge et irritée par ces frottements continuels : la malade qui ne nous laisse pas toucher son ventre le touche ellemême très fort.
Ces quelques remarques permettent-elles de rattacher ces troubles nerveux à l'hystérie ? Cela est douteux, et pour avoir une opinion plus nette il faut étudier dans quelles conditions cette douleur invraisemblable s'est développée.
On a enlevé le brancard de la malade et nous pouvons vous exposer en deux mots des renseignements qu'il nous a été très difficile d'obtenir et qui caractérisent bien l'état mental du sujet.
La mère semble avoir été très nerveuse, mais nous ne savons rien de plus sur les antécédents. L'enfant fut toujours sans grande énergie, intelligente, rêveuse, mais paresseuse et facilement inquiète.
Quand elle se maria à l'âge de 22 ans, il y eut déjà quelques premiers troubles relatifs au ventre, elle ne toléra que très difficilement les rapports avec le mari et eut du vaginisme; cependant tout se calma quand elle devint enceinte. Les couches furent difficiles et elle conserva la terreur de l'accouchement si bien qu'elle prit depuis ce moment la terreur des rapports génitaux de peur d'être enceinte de nouveau. Cependant comme son mari se séparait d'elle, elle se laissa faire la cour par un personnage qui réussit à l'emmener l'année dernière. A peine lui eut-elle cédé qu'elle fut prise de terreur, d'angoisses si fortes qu'elle tomba malade chez lui. Epouvantée de sa situation, elle ne rêvait qu'à une seule chose : rentrer chez elle, être malade dans son propre lit, dût-elle ne jamais le quitter. De retour chez elle, elle se coucha en effet avec bonheur, tourmentée déjà par la pensée de ses parties génitales.
Peu de jours après, l'amant revint la trouver et lui exposa que cette situation ne pouvait se prolonger, qu'elle devait se décider à quitter définitivement son mari et sa petite fille pour venir vivre avec lui. Cette demande la bouleversa : si elle ne tenait plus physiquement à son mari, elle y tenait moralement et surtout elle ne voulait pas abandonner l'enfant. D'autre part elle aimait son amant et ne voulait pas qu'il s'en allât définitivement. Dans son incertitude, elle remit la réponse à plus tard quand la maladie qui la tenait au lit serait terminée, puisqu'aussi bien elle ne pouvait plus maintenant s'en aller.
Cette solution elle ne peut jamais la trouver et depuis dix mois elle en est restée au même point. Elle avait peur de guérir pour être obligée de choisir entre son mari et son amant, cette incertitude s'accompagnait d'angoisse qui rappelait la souffrance du basventre et s'associait avec elle. Peu à peu toutes ses émotions ont pris, si on peut ainsi dire, une forme abdominale : l'attention étant constamment braquée sur la matrice. « Si je lis ou si je réfléchis trop, dit-elle, j'ai mal à la tête dans le ventre, si je ne
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digère pas bien, j'ai mal au cœur dans le ventre. Un jour qu'on m'avait mise sur un balcon élevé, j'ai eu le vertige dans le ventre. » Ces expressions sont jolies et nous montrent bien la nature des algies, l'émotion est un état diffus qui éveille la sensibilité de divers organes ; suivant la direction de l'attention nous pouvons sentir plus nettement tel organe plutôt que tel autre ; dans la peur, il y a tremblement des jambes, spasme de l'intestin, palpitation du cœur, anxiété respiratoire. Il est fort possible, c'est une chose à rechercher, que tel individu sente mieux le tremblement des jambes, tel autre les palpitations du cœur, tel autre l'anxiété respiratoire et chacun sentira et décrira son émotion à sa manière. Dans ces angoisses qui sont réelles et très fortes elle ne sent que le petit phénomène qui se passe dans le bas-ventre, car c'est là qu'elle rapporte tout: « Je vis, dit-elle, suspendue à mon ventre. »
Quelques modifications de la maladie confirment ces remarques : elle a eu il y a quelque temps une douleur assez forte dans une oreille, cette douleur l'a inquiété et pendant quelques jours les angoisses ont été dans l'oreille, puis quand l'oreille s'est guérie, elles sont revenues au ventre.
Une remarque plus curieuse, c'est qu'elle souffre plus devant des témoins que si elle est absolument seule. On a même constaté avec stupéfaction que, si elle se croit seule, il lui arrive de faire des mouvements et même de se lever pour faire quelques pas dans la chambre, ce qui lui paraît une chose invraisemblable quand elle est devant d'autres personnes. La première explication d'un acte semblable serait la simulation: elle ne souffre pas, dira-t-on, comme elle veut le faire croire, elle cherche à tromper puis qu'elle marche quand elle est seule.
Cette explication par la simulation nous a toujours paru un peu enfantine ; remarquez que le même acte se retrouve dans les anorexies, surtout dans l'anorexie mentale des scrupuleux: ils refusent de manger et ils mangent quelquefois en cachette. Ces actes se rattachent toujours à la différence si importante qui existe entre les actions exécutées en public et celles qui sont faites dans la solitude.
Manger en public pour une scrupuleuse qui a honte de son corps, c'est un acte infiniment plus difficile que de manger seule sans qu'on le sache. Aussi quand ces malades vont un peu mieux, quand elles commencent à avoir la force de manger sans tomber
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dans les angoisses, elles ne peuvent d'abord faire cet acte que dans la solitude avant de pouvoir le faire devant d'autres personnes. Pour Vr..., marcher devant des témoins, c'est une grosse affaire, c'est avouer qu'elle n'est plus malade, c'est s'obliger à prendre la résolution qui lui coûte tant. Marcher un peu seule est beaucoup plus simple, car il n'y a à surmonter que l'appréhension personnelle qui n'est pas énorme. Au fond, elle sait fort bien qu'elle n'a rien de malade dans le ventre et que sa maladie est surtout mentale. C'est pourquoi la grande angoisse se produit beaucoup moins lorsqu'elle est seule et se produit beaucoup plus s'il y a des témoins, sans qu'il y ait à cela aucune simulation.
Au contraire ses douleurs augmentent tous les fois qu'elle a reçu une visite de l'amant qui réclame une résolution, son aboulie l'empêche d'arriver h cette résolution, « il me semble que j'ai tous les nerfs de la volonté coupés » et il se fait une dérivation d'autant plus intense sous forme d'angoisse abdominale.
Enfin, ajoutons un dernier détail qui servira pour le diagnostic, nous avons cherché si la suggestion hypnotique était possible. Quoique la malade acceptât ce traitement avec enthousiasme, il a été impossible d'arriver au sommeil complet. On prend de l'influence sur la malade, on peut la diriger, elle tient même beaucoup à cette direction, mais ce n'est pas la véritable suggestion hystérique.
Toutes ces remarques nous permettent de rapprocher cette algie de la névrose d'angoisse, des manies mentales d'hésitation, de l'aboulie des psychasthéniques. Cette malade guérira-t-elle ? Nous ne croyons pas qu'elle puisse guérir dans les conditions où elle est placée; l'isolement qui est loin d'être nécessaire chez tous les scrupuleux serait ici indispensable ; il faudrait la séparer du mari et de l'amant, obtenir par l'éloignement qu'elle les oublie un peu tous les deux. Alors seulement on pourrait lui apprendre à diriger autrement son attention età modifier cette forme de l'émotion.
Observation 56. — Algie de la vessie et de l'urètre. — Incontinence d'urine, hlennorragie, crainte des pertes séminales, mictions difficiles, hypocondrie urinaire.
Voici un exemple, pris entre beaucoup d'autres, des algies génitourinaires chez l'homme ; il est inutile de vous présenter des cas
nombreux de cette affection, tous les malades étant très semblables les uns aux autres. Cet homme de ^8 ans, Cpt..., semble avoir eu presque toute sa vie des troubles génito-urinaires comme s'il y avait une prédisposition spéciale des centres cérébraux de ces fonctions chez certains individus, ou plutôt comme si les circonstances et de mauvaises habitudes créaient chez eux cette prédisposition.
Ce malade débute dans son enfance par une incontinence d'urine nocturne qui ne cesse qu'à l'âge de if\ ans, au moment où il commence à se masturber. Ce premier fait confirme l'opinion de J.-L. Petit qui attribuait déjà l'incontinence nocturne des petits enfants à des préoccupations urinaires. Ces préoccupations déterminent la pollakiurie diurne et la nuit elles amènent des rêves urinaires suivis de l'émission des urines. Ce n'est pas une vraie incontinence, c'est une miction automatique pendant des rêves. Le malade se souvient encore qu'étant jeune il rêvait très souvent qu'il pissait contre un mur et que ce rêve était suivi de l'émission de l'urine. Ces rêves cessent au moment de la puberté quand l'attention du petit malade est dirigée d'un autre côté et que des rêves différents amènent non des mictions mais des pollutions nocturnes. Les masturbations et les pollutions durèrent jusqu'à l'âge de 20 ans.
A ce moment, il partit au service militaire pendant trois ans. Ce changement d'existence et surtout la discipline, eurent dans un cas de ce genre une excellente influence et jamais Cpt... ne s'est mieux porté, toutes les préoccupations génito-urinaires s'effacèrent pendant plusieurs années.
Malheureusement à 27 ans il attrappe une blennorrhagie, cette maladie, qui, comme dit M. le P"" Guyon, « est la pierre de touche des cerveaux faibles », l'a complètement bouleversé. « Il me semblait, dit-il, que j'avais une fuite, que toute mon énergie s'en allait par là. Et ce n'était que trop vrai, je perdais la volonté, l'attention, la mémoire, je ressentais une fatigue horrible, je devenais incapable du moindre effort, je trouvais que tout devenait drôle, étrange, impossible à atteindre. Voilà vingt ans de cela et je n'ai jamais guéri depuis, je ne suis plus jamais redevenu l'homme que j'étais au régiment, ma personne est restée toute changée. »
La chaude pisse a fini par guérir, mais il a conservé une gêne en urinant, une fatigue dans toute cette région et des habitudes
au moins bizarres. Ce pauvre homme s'est mis en tête qu'il se sentait mieux portant quand il tenait sa verge fortement serrée entre ses mains ; il prétend qu'il était soulagé en empêchant les fuites. Il est plus probable qu'il déterminait ainsi une certaine masturbation, une certaine excitation qui relevait un peu sa tension nerveuse, son niveau mental et diminuait ses sentiments si, pénibles d'insuffisance et d'incomplétude. Nous avons été consultés par un pauvre individu qui se croyait poète, mais qui avait besoin d'une certaine excitation pour faire venir l'inspiration. Il ne trouvait rien de mieux que de tenir son membre pendant qu'il composait des poésies idéales et de pratiquer constamment une légère masturbation qui ne devait pas aller jusqu'à l'éjaculation. Excusez ces détails malpropres, mais il est bon que vous connaissiez ces singulières pratiques. Tous les débiles ne recourent pas à l'alcool ou à l'absinthe pour se procurer une excitation momentanée, il en est qui croient éviter le danger de ces poisons en recourant à des excitations tout aussi dangereuses.
Quoi qu'il en soit, les pratiques de notre malade ne le guérirent pas, au contraire elles aggravèrent ses préoccupations génitales. Le voici pris de la crainte des pertes génitales, de l'idée fixe qu'il a continuellement de ces pertes. Mais ce qui est devenu plus grave, c'est qu'il souffre horriblement de la vessie, de la prostate, de l'urètre. Ces douleurs sont angoissantes, il se figure dix fois par jour qu'il va en mourir, il a presque des syncopes et il appelle constamment au secours.
La première question dans des cas de ce genre c'est de s'assurer s'il n'y a pas réellement une lésion de l'urètre ou de la prostate, une infection de la vessie qui détermine au moins en partie les douleurs du malade. Dans le cas actuel le malade nous arrive à la clinique avec la lettre suivante de M. le D*" Jules Janet : « Je vous adresse un Jean-Jacques Rousseau. Localement, je trouve un urètre très large, très extensible, sans rétrécissement, ni lésion d'aucune sorte ; il est même peu sensible au contact et n'est pas du tout hyperesthésique pour la douleur. La prostate est un peu grosse, mais elle ne gêne pas encore la miction, elle sécrète une grande quantité de liquide prostatique que le malade prend pour du sperme, il ne me semble pas qu'il y ait spermatorrhée. La vessie est normale, non infectée, peu sensible et un peu distendue probablement à la suite des pratiques urinaires du sujet ». Vous voyez qu'il n'y a absolument rien qui puisse expliquer les douleurs
et les angoisses. C'est bien un cas analogue aux précédents dans lesquels une névrose d'angoisse se joint à la pensée d'un organe qui attire l'attention. Vous ne vous figurez pas à quel degré peuvent arriver ces angoisses urinaires chez des hommes un peu âgés qui sont mis à la retraite et qui n'ont plus leur travail ordinaire pour faire diversiort. Nous avons observé cette pychonévrose chez un grand savant, un de nos maîtres que de tristes événements avaient privé de ses occupations ordinaires, elle a empoisonné la fin de sa vie. Nous venons de la revoir chez un officier supérieur mis à la retraite à la limite d'âge ; il veut pisser tous les deux minutes et il ne sait plus que gémir.
Remarquez aussi chez ce malade cette curieuse évolution qui depuis son enfance a fait de lui un génito-urinaire mental : il correspond bien à la description que M. Jules Janet a donné de ces malades dans sa thèse sur les psychopathes urinaires. C'est tout à fait l'histoire si célèbre de Jean-Jacques Rousseau.
Observation 67. — Algie de la tête. — Mère alcoolique, deux accouchements, fièvre puerpérale, métrite, céphalalgie.
Voici quelques algies de localisations plus rares, dont le diagnostic est plus embarrassant. Cette jeune femme de 26 ans, Ct..., a un aspect tout particulier, ses cheveux sont coupés, mais vous remarquerez au centre, dans la région du vertex, une place où les cheveux manquent absolument ou du moins ils sont beaucoup plus courts et comme rasés, c'est qu'elle a le tic à certains moments de frotter furieusement cette place du crâne jusqu'à en user les cheveux. Elle fait ce mouvement parce qu'elle souffre atrocement à ce point de la tête. « Ce sont des souffrances à en mourir qui me font étouffer et qui me font sauter le cœur. »
Nous ne reprendrons pas notre discussion précédente. Il n'y a pas de méningite, ni aucun signe de tumeur cérébrale ; cette femme se porte tout à fait bien en dehors des heures d'atroces douleurs cérébrales et celles-ci durent depuis deux ans sans avoir endommagé la santé générale. Il s'agit de troubles nerveux qui ne nous semble pas, vu l'absence d'autres stigmates, pouvoir être rattachés à l'hystérie. Ce sont de grandes angoisses générales associées avec une douleur de tête et lui donnant toute son importance.
La mère était une hystérique alcoolique, l'enfant aurait commencé des obsessions depuis l'âge de i8 ans, elle était hypocondriaque et avait l'idée obsédante qu'elle serait enterrée vivante. Deux accouchements rapprochés, le second suivi de fièvre puerpérale et de métrite ont encore abaissé le niveau de sa tension nerveuse. Elle est aboulique et plus inquiète que jamais, peu à peu son inquiétude s'est portée sur sa tête où elle ressentait depuis bien des années les douleurs qu'ont les névropathes au vertex ou à l'occiput, douleurs qui correspondent, croyons-nous, dans la majorité des cas à la place des fontanelles. Ces douleurs l'ont effrayée, elles se sont associées avec les émotions et les angoisses et c'est maintenant une femme qui a des angoisses dans la tête, au vertex, au lieu de les avoir au bas-ventre.
Un mot encore, cette dame a imaginé pour se guérir de boire de petits verres d'alcool : chose curieuse, cela la soulage effectivement. L'alcool est un excitant qui relève la tension nerveuse, voilà qui confirme nos idées que l'angoisse est en rapport avec l'abaissement de cette tension. Malheureusement, l'épuisement consécutif étant plus grand, le remède est pire que le mal: nous aurons bien de la peine à décider cette femme à un régime tout différent qui serait indispensable.
Observation 58. — Algie de la tête survenant par crises. —
^ Tics du cou, algies du rectum, obsessions criminelles.
Remarquez l'attitude de cette pauvre femme. Box..., âgée de 5o ans. Elle a la tête fortement rejetée en arrière et elle cherche à appuyer sa tête contre un mur, en outre elle tient ses deux mains contre son front qu'elle serre violemment, enfin sa figure exprime une violente souffrance, elle pleure et a une respiration haletante entrecoupée de grands soupirs. Les personnes qui la conduisent nous disent « qu'elle a sa crise et qu'elle va rester ainsi deux ou trois jours sans pouvoir faire autre chose que de gémir à cause des effroyables douleurs qu'elle ressent dans la tête. Ces crises la prennent tous les quinze ou vingt jours depuis une dizaine d'années et n'ont pu être diminuées par aucune médication. »
De pareilles douleurs dans la tête sont bien singulières et si nous n'étions avertis qu'elles existent depuis dix ans sans avoir aucunement troublé la santé du sujet nous pourrions être inquiets. Mais notez tout de suite que la malade n'a pas d'autres troubles orga-
niques sérieux, qu'elle a de l'embonpoint et que, si ce n'est que son visage est actuellement décomposé par la souffrance, elle paraît se bien porter. Elle peut marcher avec une singulière attitude, il est vrai, elle peut remuer les bras, elle n'a pas de déviations oculaires, elle parle facilement et correctement, il n'y a rien à redouter de bien sérieux et cette crise va se passer dans quelques heures comme tous les autres.
L'examen de la région peut-il nous expliquer de quoi il s'agit : pour nous permettre d'examiner sa tète, la malade déplace ses mains, elle retire un énorme paquet de ouate qu'elle tenait appliqué sur l'occiput et elle abaisse très facilement la tête en avant. Il n'y a donc pas de contracture des muscles occipitaux, et l'attitude de la tète en arrière était presque volontaire. Nous disons presque, car la malade se plaint d'être poussée malgré elle, de remettre sa tête en arrière, dès qu'elle n'y pense pas ; son mal de tête ne se calme un peu que si sa tête est appuyée contre un mur ou contre une colonne et en effet pendant qu'elle nous parle elle la replace en arrière. Il y a donc là une sorte de tic plutôt qu'une contracture. Nous examinons la région dont elle se plaint puisqu'elle dit souffrir depuis l'occiput jusqu'aux épaules, il n'y a aucune altération visible, ni aucun trouble de sensibilité objectivement appréciable. Ces quelques remarques nous portent à supposer que nous avons affaire à des algies de la tête accompagnées d'un tic spécial et d'angoisse.
C'est ce que l'histoire de la malade confirme complètement: les parents n'ont point été malades quoique la mère fût nerveuse et colère, mais du côté de la mère il y a deux tantes hystériques et une cousine qui, autant que nous pouvons le comprendre, tombait du haut mal. Cette personne débuta par des migraines depuis la puberté ; vers l'âge de 17 ans, elle tomba par terre du haut d'un tabouret, il en résulta une grande douleur dans les fesses et dans l'anus.
Pendant quatre ans elle conserva cette douleur que rien ne pouvait expliquer et qui l'empêchait même de s'asseoir : il lui semblait, dit-elle dans son langage imagé, qu'un bâton s'enfonçait dans son fondement. Cette douleur et cette sensation commencèrent à s'eâacer vers l'âge de 21 ans et à ce moment recommencèrent les anciennes migraines. « C'est un mal qui me prend à l'occiput, ma tête s'embarrasse, c'est comme si ma tête éclatait en morceaux, cela me fait mal jusque dans le dos et je suis forcée d'avoir la
tête en arrière. La souffrance me fait étouffer, me donne mal au cœur, me force à pousser des cris. )) En un mot quelques migraines se compliquaient de toutes ces terreurs, de tous ces phénomènes d'angoisse dont elle avait pris l'habitude à la suite de sa chute et de son algie du fondement. Ces crises se sont répétées à des intervalles plus ou moins grands à peu près sans modification jusqu'à l'âge de 4© ans.
A ce moment, elle fut prise d'influenza qui lui laissa une grande i fatigue et comme un engourdissement du cerveau. Elle répétait ^ qu'elle se sentait devenir folle, qu'elle ne se reconnaissait plus et la voici tourmentée par l'obsession du suicide, elle avait peur de se détruire et prétendait y être poussée comme les folles. Puis elle eut des obsessions criminelles, elle se reprochait d'avoir volé sa patronne, elle avait peur d'empoisonner son petit neveu. Ces obsessions s'accompagnaient de tableaux imaginaires: elle se voyait devant le tribunal, elle allait être guillotinée, elle était maudite par tous les honnêtes gens. En un mot après les algies, la voici en pleine période d'obsession et notez que, pendant les trois ans que durèrent ses obsessions, il ne fut plus question une seule fois ni d'algie du fondement, ni d'algie de la tête.
Au bout de trois ans, les idées s'effacèrent peu à peu et il y eut une certaine accalmie. Depuis un an à peu près les troubles recommencent probablement à l'occasion de la ménopause dont elle présente seulement les premiers signes. Il y eut deux ou trois migraines simples, c'est-à-dire sans grande réaction, mais peu à peu, elle se sentit avant les migraines envahie par une tristesse, une inquiétude, une aboulie énorme, puis au moment du mal de tète survinrent les tics et les angoisses. Cette histoire confirme tout à fait notre interprétation qui considère ces maux de tête comme des algies des psychasthéniques. Vous pouvez si vous le désirez imaginer qu'il y a un centre de représentation de la tête dans l'écorce et que le trouble général se localise particulièrement dans ce point. Ce langage est permis, s'il vous semble plus clair, mais ce n'est qu'une traduction imagée de l'interprétation psychologique.
Observation 59. — Bruits dans la tête. — Paludisme^ neurasthénie, aboulie, émoiiviié.
Cet homme de 32 ans, Fz..., est singulier, nous n'avons pas la
prétention d'expliquer tout ce qu'il ressent. Il se plaint que depuis quatre ans il souffre d'une manière ininterrompue de bruits et de musiques dans la tête : tantôt ce sont des coups de pistolet et de tam-tam ou des sifflets de chemins de fer, des cloches, des cascades d'eau ; au plus bas degré c'est le bruit de l'eau qui va bouillir et le chant de la cigale.
Notre première pensée a été de songer à une lésion de l'oreille ou à une obstruction tubaire qui d'ordinaire fait entendre le bruit des pulsations sanguines, ou à une sclérose progressive de l'oreille moyenne qui cause des bourdonnements, des tintouins. Nous pensions que le diagnostic de M. Gellé à qui nous l'avions adressé nous expliquerait tout suffisamment. Mais voici que M. Gellé après deux examens attentifs nie absolument que le cas soit de son ressort : la trompe, le conduit, la caisse, sont absolument intacts, l'audition d'ailleurs est parfaite dans toutes les conditions ; on ne peut rattacher ces bruits à une lésion de l'oreille.
Voici comment ils sont survenus : les parents ne semblent pas avoir été nerveux, le père est mort tuberculeux. Le malade n'était pas un jeune homme très énergique, mais se portait assez bien jusqu'à l'âge de 27 ans. A ce moment il fut atteint par les fièvres paludéennes d'une façon très grave ; après la guérison il resta très épuisé et tomba dans un état neurasthénique qui est loin d'être rare dans le paludisme ; il se sentait de plus en plus épuisé, il avait des maux de tète et de l'insomnie. Une nuit qu'il était fort inquiet et très angoissé, les maux de tête parurent se transformer en bruits, c'étaient comme des coups de pistolets qui éclataient. Depuis, ces bruits ont varié d'intensité, ils vont en général en diminuant, mais ils n'ont jamais cessé complètement.
Le malade localise ces bruits dans l'intérieur de la tête, tantôt au vertex, tantôt quelques centimètres en arrière sur la ligne médiane, c'est la place ordinaire de ces maux de tête. Il fait à ce propos une différence curieuse entre la région antérieure et la région postérieure de sa tête : « La première est bonne, elle pense très convenablement, la deuxième est absurde, il y a là un poids, une griffe, qui souvent retourne le cerveau plusieurs fois d'avant en arrière. » Les circonstances qui diminuent les sons sont le repos absolu à la campagne, avec quelques exercices physiques ; les circonstances qui les augmentent sont toutes les émotions et surtout la moindre résolution à prendre « Quand je dois répondre à une lettre, je dois penser à ce que je dois écrire, avoir la concep
tion de l'affaire, j'en suis épuisé : l'orchestre marche dans ma tête et cela se termine par des coups de pistolet. » Aussi reste-t-il parfaitement calme à la campagne, n'osant se livrer à aucune lecture : la vie physique des paysans étant ce qui lui convient le mieux.
Il est évident qu'il s'agit d'un état psychasthénique avec aboulie, émotivité et angoisse : nous voyons l'angoisse survenir après les résolutions, mais nous ne nous chargeons pas d'expliquer pourquoi les maux de tête prennent chez ce malade la forme subjective de bruits dans la tête.
Observation 6o. — Akinesia algera. — Chute sur l'épaule, immohilitéy sensibilité, angoisses.
Nous voudrions vous présenter cette malade à laquelle nous avons fait allusion il y a huit jours quand nous parlions des malades qui ont des terreurs à. propos d'un mouvement particulier.
Cette dame de ^'] ans, Zr..., un peu nerveuse, mais sans accidents caractéristiques, a fait une chute sur l'épaule gauche, il y a quatre mois. Elle ne s'en est pas ressentie tout de suite ; les mouvements sont restés libres pendant trois semaines, ce qui montre qu'il n'y avait ni fracture, ni luxation. Mais après ce moment, elle a senti que son bras était lourd et qu'il ne pouvait pas exécuter certains mouvements, en particulier l'élévation.
A une consultation, où elle a été, on n'a trouvé rien d'anormal et on lui a simplement ordonné un peu de massage. Mais voici une chose singulière : quand le masseur a eu la prétention de lui toucher l'épaule, elle s'est écartée avec terreur en poussant des cris horribles. Quand il a insisté pour soulever le bras, elle est tombée dans une crise d'angoisse et d'agitation, si bien que le masseur n'a plus voulu continuer et nous l'a renvoyée.
Aujourd'hui, elle n'a pas de troubles de la sensibilité superficielle, ni de la sensibilité profonde de l'épaule, on peut en la calmant et avec précaution s'en assurer. Il est même probable qu'il n'y a pas de contractures : notre impression c'est qu'elle pourrait très bien, peut-être après un peu de massage et de mobilisation, remuer son épaule, mais il est impossible de le véri fier. En efî'et, dès qu'on essaye de soulever le bras, elle pousse