LES ALGIES DU NEZ ET DE LA LANGUE
hypocondriaques trouvent une sorte de consolation, de cruelle volupté, dans un mal qui semble les distraire de leurs chagrins. Le traitement est bien plus difficile qu'un traitement chirurgical. Un chirurgien ne voyant rien proposait de lui enlever le sein tout de même. Cela supprimerait-il la douleur ? L'un de nous a connu à l'Hotel-Dieu une femme qui s'est fait couper la jambe quatre fois, les orteils d'abord, puis le pied, puis la jambe au-dessous du genou, puis au-dessus et c'est quand elle venait pour la cinquième fois qu'on s'est décidé à la considérer comme folle. La chirurgie ne sert donc pas à grand'chose dans ces cas-là. On a voulu pratiquer sur elle l'hypnotisme, mais on n'a pas du tout réussi. Cela ne nous étonne pas: c'est une obsédée mais non une hystérique. On pourrait l'hypnotiser peut-être, mais incomplètement et après beaucoup de temps et de patience. En réalité, ces essais même d'hypnotisme rentrent dans un traitement plus général, qui est une éducation de la sensibilité. De même qu'on guérit des tics par éducation du mouvement, on guérirait ces maladies dans les cas où l'on pourrait s'y dévouer en apprenant au sujet à sentir correctement dans son sein, en détournant son attention de la maladie, des livres de médecine, des chirurgiens, en lui créant d'autres préoccupations. C'est toute une éducation : il faut qu'elle ait le courage de la faire elle-même ; mais il est bien dur quand on a vécu dix ans avec cette illusion de renoncer à se croire cancéreuse.
Observation 6i his. — Algie du nez et algie de la langue.
Voici deux malades qui nous semblent intéressantes à rapprocher, quoique leur maladie semble au premier abord très différente : l'une a mal au nez, l'autre a mal à la langue. Eh bien, malgré cette localisation différente, c'est tout à fait la même chose.
La première de ces malades, D..., âgée de 38 ans, souffre depuis un an dans son nez. Elle se plaint que le nez rougit et qu'il gonfle, qu'il y a à la racine du nez deux barres rouges transversales comme les marques du lorgnon. Ce gonflement, cette chaleur du nez lui donne des sensations bizarres, a toute sa figure à cet endroit est comme une plaie à vif », ou bien il lui semble qu'il y a des fourmis ou bien encore elle croit ne pas sentir dans cette partie, il lui semble que son neij a disparu, qu'il n'est plus
LES OBSESSIONS. II. — lO
à elle et quand elle se gratte sur le nez il lui semble qu'elle gratte dans un trou. Ces impressions bizarres l'étonnent, l'épouvantent, la font pleurer souvent et la rendent toute angoissée.
L'autre jeune femme, H..., a 32 ans, et depuis quatre ans elle souffre de la langue : « Sa langue est complètement déchirée ou bien elle est raide et dure, plus souvent elle est brûlée w. C'est perpétuellement la sensation d'avoir avalé du bouillon trop chaud ou d'être cautérisée par un fer rouge, la langue ne semble pas être naturelle, ne semble pas lui appartenir, ni lui obéir, surtout quand elle veut parler. Cette douleur très pénible et continuelle l'énervé, la préoccupe, l'empêche de faire son métier d'institutrice. Elle y pense tout le temps, ne peut s'en distraire et cela la rend triste et angoissée. Vous voyez que les symptômes ont beaucoup d'analogie chez les deux malades.
Voici maintenant une seconde ressemblance : non seulement les symptômes exprimés sont à peu près les mêmes, mais l'examen objectif donne chez toutes deux les mêmes résultats, c'est-à-dire qu'il est complètement négatif. D... est venue ici pour consulter M. Gellé parce qu'elle supposait avoir dans la narine gauche une accumulation de pus; malgré un examen attentif des fosses nasales, M. Gellé n'a trouvé ni ulcération, ni pus, et il nous renvoie la malade en nous écrivant qu'elle n'a absolument rien d'appréciable. Il est vrai que beaucoup de médecins ont trouvé des choses très curieuses sur la langue de H..., puisque pendant des années ils lui ont pratiqué des cautérisations sur les « pointes des papilles ». Quant à nous, nous n'avons pas d'aussi bons yeux et nous ne voyons même pas les traces de ces absurdes cautérisations. La langue est un peu saburrale, c'est un point sur lequel nous reviendrons, mais il n'y a rien de plus et la bouche ne présente aucune inflammation. Donc chez les deux malades : symptômes identiques sans aucun signe objectif.
En troisième lieu les circonstances provocatrices ont été encore les mêmes. Chez D... il s'agit, comme nous l'avons vu souvent, d'un abandon. Elle avait un fiancé (?), paraît-il, qui la dominait et la dirigeait très sévèrement. D'un caractère obéissant et dévoué, elle aimait cette autorité ; elle commença à s'inquiéter il y a dix-huit mois à la pensée que ce fiancé allait se marier avec une autre et quand il la quitta, il y a un an, la maladie fut constituée. Chez l'autre malade. H..., il s'est passé quelque chose d'analogue. Le père, homme très dur et' violent, s'est fâché contre sa fille il