‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 4)Chapitre 48 sur 178 · LES PHOBIES DES MICROBES · texte numérisé non relu

LES PHOBIES DES MICROBES

effort exagéré pour travailler. « Je savais bien que le mêmetravail ne demandait pas tant de peine à mes camarades. Il y avait quelque chose de maladif dans les efforts que je devais m'imposer. » Il y a trois ans, il a été atteint d'une pleurésie très grave qui l'a retenu six semaines au lit, quand il s'est relevé, il était bien entendu moins énergique que jamais : « Dans ma chambre j'avais déjà des sueurs froides en pensant qu'il faudrait retourner au bureau. » Il y retourna cependant, mais quand il voulut se remettre à l'ouvrage, il n'arriva qu'à provoquer des angoisses. L'objet qui était immédiatement devant lui était son appareil télégraphique, celui qui incarnait en quelque sorte pour cet esprit simple tout le travail du bureau, c'est le pauvre appareil qui fut considéré comme responsable.

En un mot, ces deux phobies sont des phobies professionnelles tout à fait identiques. De telles phobies sont beaucoup plus fréquentes qu'on ne le croit ; bien des phobies portant sur les plumes, les aiguilles, l'eau, les assiettes, le foyer de la cuisine, sont absolument du même genre. On a tort, dans ces cas, de considérer à part la phobie de l'objet sans la rattacher à la phobie de l'acte professionnel qui en est le point de départ. La véritable origine se trouve en effet dans les aboulies professionnelles qui sont extrêmement fréquentes, car les actions qui le plus souvent doivent absorber la majeure partie de la volonté de l'individu sont les actions de son métier et quand par abaissement le malade perd une grande partie de sa volonté, c'est très souvent ce métier qui va en subir les conséquences.

Observation 79. — Délire du contact. — Phobie des microbes, phobie de la saleté, inalproprelé repoussante, traitement par l'hypnotisme.

Tous les phénomènes de phobie sont très complexes et ils contiennent toutes sortes de troubles variés. Pour le moment, nous insistons surtout pour vous montrer comment les troubles de l'activité, de la volonté sont importants au milieu de ces troubles émotionnels que l'on a souvent considérés trop exclusivement.

Cette dame de 32 ans, U..., est amenée presque de force par son mari et par son beau-frère, qui semblent être à cause d'elle dans un état de colère et de désespoir. Ils nous disent que cette

femme met un épouvantable désordre dans sa maison, la rend complètement inhabitable : « Ce n'est pas ma faute, dit la malade, c'est parce que j'ai peur de la phtisie, peur des microbes pour moi et pour mes enfants. Une domestique est morte de phtisie après avoir passé qvielque temps dans ma maison, c'est là ce qui m'a impressionné et j'ai conservé une terreur de la phtisie. ))

Ce qu'elle dit là est assez raisonnable : comment une crainte semblable peut-elle mettre le désordre dans la maison? Si cette crainte était véritable, elle amènerait cette personne à prendre de grandes précautions hygiéniques, à tenir le ménage très propre. Nous sommes frappés de voir que ces phobiques ont une conduite tout à fait en contradiction avec l'explication qu'ils en donnent. Celle-ci, par la crainte de la phtisie, ne veut plus qu'aucune domestique touche à son linge ou à sa chambre ; il en résulte qu'elle garde des draps de ht, des chemises pendant un an. Elle ne veut plus que personne la touche, elle ne veut plus elle-même toucher aucun objet qui pourrait être dangereux; il en résulte qu'elle ne se lave jamais, qu'elle est restée dix-huit mois sans toucher à sa chevelure. Nous avons dû faire raser la tête pour enlever un paquet innomable et lui faire prendre un bain absolument de force. La chambre de cette femme, dit son beau-frère, répandait au loin une odeur infecte et elle voulait soumettre son mari, ses enfants et toute sa maison au même régime. N'est-il pas bizarre que la crainte de la malpropreté l'amène à vivre dans un pareil fumier ? Nous verrons plus tard bien de ces contradictions. Les personnes trop religieuses ne peuvent plus accomplir aucun acte religieux, celles qui sont trop précises dans leur calcul ne peuvent plus faire une addition. Nous savons bien que les malades font des distinctions subtiles. U... prétend qu'elle n'a peur que du microbe de la phtisie et que les autres pourritures lui sont indifFérentes. C'est de l'enfantillage, elle sait très bien le danger d'une pareille conduite, elle a laissé pourrir dans sa chambre du linge appartant à la domestique phtisique plutôt que de permettre d'y toucher. Il nous semble que l'émotion et la terreur n'est qu'un côté du phénomène, il y a toujours en même temps une gêne, comme disent les malades, une impuissance, une aboulie pour certains actes. Cette femme est aussi bien une aboulique de propreté qu'une phobique de malpropreté. Or cette aboulie est bien en relation avec toute l'histoire des malades,

leur paresse, leur défaut de volonté, leur défaut d'attention et de certitude qui existait depuis leur enfance.

Après l'aventure de la bonne phtisique, cette femme a été émue : si l'émotion était tout, elle aurait dû avoir sa maladie tout de suite, puisque l'émotion était plus forte au moment même où elle apprenait la mort de cette bonne. Il n'en a rien été, elle a simplement pris à ce moment des précautions élémentaires d'hygiène et de propreté. Pendant six ans, elle est restée raisonnable, prenant tout au plus trop de précautions ; puis est survenue il y a deux ans, une attaque très grave d'influenza à la suite de laquelle elle s'est montrée très paresseuse, le moindre efïort lui donnant mal à la tête. Elle refusait de sortir et surtout elle n'avait plus le courage de s'habiller pour se montrer au dehors. Cette aboulie simple s'est compliquée par les préoccupations précédentes ; elle n'a plus pu prendre raisonnablement ses précautions d'hygiène ; elle a eu de l'angoisse en les prenant, cette angoisse s'associant avec l'idée de ces précautions les a rendues plus difficiles encore et peu à peu elle est devenue incapable de faire les actes auxquels elle pensait le plus.

Il y a chez cette personne une ressource dont on peut essayer ; elle vient d'une ville de province où l'hypnotisme est en grand honneur et elle est convaincue qu'elle sera guérie par quelques séances de suggestion.

Les espérances de cette pauvre femme étaient en partie fondées : la suggestion s'est montrée chez elle un peu plus forte qu'elle n'est d'ordinaire chez les psychasthéniques. Nous avons obtenu par ce procédé une propreté remarquable et de véritables efforts. Elle compte repartir et se croit guérie. Nous n'avons pas la même conviction et nous craignons que l'amélioration ne soit que momentanée.

Observations 8o, 8i, 82, 83. — Phobies du chien enragé. — Sentiment d'incomplétude et d'étrangeté, transformation de l'émotion, aboulie, arrêt des actes, dissimulation de l'obsession.

Le hasard nous permet de réunir devant vous quatre malades qui ont en apparence la même phobie. Ils sont tous malades par la peur du chien enragé : nous aimons à rapprocher les phobies

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en groupe pour vous montrer que ces troubles ne sont pas aussi différents les uns des autres qu'on le croit. H y a un certain nombre de troubles pathologiques des psychasthéniques qui amènent régulièrement chez eux certaines pensées, aussi est-on frappé de voir combien tous ces malades finissent par se ressembler, comment ils en arrivent à employer tous les mêmes expressions.

Cependant quoique ces quatre malades aient un caractère commun, ils diffèrent les uns des autres par de petits détails. Ces différences légères sans doute ne sont pas sans intérêt ; elles nous montrent combien l'objet apparent de la phobie est souvent peu de chose dans la maladie, puisque la même phobie peut se rattacher à des troubles assez différents les uns des autres.

Cette femme de 38 ans, Vof. .., qui ne semble pas avoir d'antécédents héréditaires, a été fatiguée par une série de cinq grossesses consécutives. Elle avait beaucoup maigri et présentait déjà des troubles neurasthéniques. A l'âge de 36 ans, le premier jour de ses règles, elle a été mordue à la cheville par un chien ; il en résulta une grosse émotion. Les premiers jours ofi parla beaucoup de cautérisation et en somme on n'en fit pas, car le chien n'avait rien de suspect. Elle parut se calmer, mais elle avait cessé son travail et continuellement elle bavardait toute seule. C'était là le phénomène de la rumination mentale que nous verrons bientôt prendre un grand développement chez d'autres malades. Quinze jours après, l'agitation devient plus visible : elle va, vient, gémit tout le temps ; puis la voici qui se plaint d'étouffer et d'avoir des angoisses continuelles.

Quel est exactement l'état mental qui est en rapport avec ces angoisses. Elle avoue elle-même qu'elle pense tout le temps aux chiens enragés et il semble facile de conclure qu'il s'agit d'une émotion, d'une peur systématique de la morsure des chiens. Cependant si on insiste, elle proteste qu'on ne la comprend pas : « Je n'ai pas du tout peur des chiens, j'en ai un chez moi, je ne l'aurais pas gardé si j'avais une terreur des chiens; je ne prends aucune précaution pour ne pas être mordue, je ne me soigne pas contre la rage : il ne faut donc pas dire que c'est cette peur qui me rend malade. »

Ces remarques sont justes : mais alors de quelle manière le chien enragé est-il lié dans son esprit avec l'angoisse ?« C'est, dit-elle, parce que je suis humiliée d'avoir été mordue, c'est comme si cela

m'avait flétrie, je ne suis plus comme tout le monde, les autres n'ont pas été mordus ; je sens que je ne suis plus la même, je suis honteuse de cette morsure et c'est cette pensée qui me suftoque toute la journée. »

Voyez comme cette pensée est curieuse et nous éloigne de la peur banale de la morsure. Ce n'est pas une vaine subtilité, car nous connaissons bien ce singulier état d'esprit qui étonne la malade elle-même. Le sentiment d'être abaissé, de ne plus être soi-même, d'être quelque chose d'étrange, c'est le fond de la dépersonnalisation. Ce symptôme nous a semblé fondamental chez les psychasthéniques et même chez quelques épileptiques, c'est une manifestation remarquable de la chute de la tension psychologique. C'est là l'essentiel chez cette femme : sentiment d'étrangeté de la personne à la suite d'une émotion pendant les règles chez une affaiblie, sentiment s'accompagnant de phénomènes d'angoisse. Quant au chien enragé, il est, si on peut ainsi dire, un accessoire. Vous ne pouvez pas demander à cette brave femme de faire la psychologie de son cas et de dire qu'elle est atteinte de dépersonnalisation ; elle interprète ce qu'elle ressent à sa façon, elle parle d'humiliation, de flétrissure, parce qu'elle se sent abaissée et étrange et elle attribue ce sentiment à la morsure du chien, car cette morsure constitue la seule différence visible pour elle entre son état ancien et son état récent.

Cet homme de 28 ans, Lae..., a aussi la phobie du chien enragé, mais cette phobie ne se présente pas sous la même forme que dans le cas précédent. Fils d'un père alcoolique, ce malade ne s'est bien porté que jusqu'à l'âge de quinze ans. A ce moment, il a été mordu par un chien qui, paraît-il, fut reconnu enragé et abattu. Quoi qu'il en soit, notre homme ne fut pas soigné et vous voyez qu'il se porte encore bien après treize ans, ce qui est un peu long pour une incubation. 11 le reconnaît lui-même: « Aussi, dit-il, il n'a pas d'ordinaire la peur de la rage, il voudrait seulement ne pas avoir toujours l'émotion du chien enragé. « Qu'est-ce qu'il veut dire par là ? C'est que pendant les premiers mois il a été ému par la pensée de cette morsure : « Cela me donnait des maux de tête, des crispations de nerfs, quelque chose qui me tournoyait dans le ventre. Ah je connais bien cela, c'est l'émotion du chien enragé. » En un mot, ce brave homme donne ce nom bizarre à une angoisse particulière qu'il a éprouvée à l'âge

de i5 ans, dans les premiers mois qui ont suivi la morsure. Or, il s'est passé depuis une chose curieuse, il est devenu incapable d'éprouver les émotions normales, comme il les éprouvait autrefois, il n'a plus les souJQ[rances ordinaires, encore 'moins les plaisirs, il n'a plus ni les peines, ni les joies : toutes les émotions sont remplacées par une émotion toujours la même qui est l'émotion du chien enragé. La même crispation des nerfs, le même petit tournoiement dans le ventre surviennent à tout propos et comme les sensations sont pareilles, il leur donne le même nom et il a dans l'esprit à leur occasion la même pensée : « Je ne puis pas même être amoureux, nous dit-il en gémissant, si j'embrasse une femme, cela me donne uniquement mon émotion du chien enragé et malgré moi je détourne la tête pour voir si un chien ne me frôle pas les jambes et ne me lèche pas le pouce. » N'est-ce pas un joli exemple d'inachèvement, d'incomplétude des émotions se transformant par dérivation en une angoisse banale qu'il baptise d'un nom spécial et qu'il précise lui-même par interprétation.

Dans l'observation de cette femme de 42 ans, Jti..., la peur du chien enragé devient plus compliquée, elle a rempli presque toute l'existence et a déterminé des accidents variés.

C'est une personne évidemment prédisposée, quoique l'on ne constate dans la famille que des cas de goutte et d'asthme, elle a toujours été malade, elle avait déjà des cauchemars nocturnes et des tics dès son enfance. A l'âge de i3 ans, elle eut un accident bien caractéristique dont nous vous avons déjà signalé des exemples. Après une chute dans une cave, elle commença graduellement à se tenir de travers et à courber sa colonne vertébrale ; le médecin de la campagne, nous ne savons pas pourquoi, parla de mal de Pott et lui fit des pointes de feu qui empirèrent le mal. Vous savez que ces attitudes des jeunes gens peuvent très souvent dépendre de contractures hystériques ; en a-t-il été ainsi dans ce cas ? C'est à la rigueur possible ; mais en considérant l'évolution ultérieure de la maladie, nous croyons plutôt à un tic. La malade pouvait se redresser de temps en temps, elle avait ce sentiment assez caractéristique des psychasthéniquesde simuler constamment. Quoi qu'il en soit, une variole assez grave à l'âge de i6 ans fit disparaître l'attitude vicieuse.

L'année suivante, elle fut préoccupée par une aventure relative à un chien enragé : elle ne fut pas mordue, elle ne vit même

pas le chien, elle sut seulement qu'il avait été abattu et enterré dans un endroit déterminé. Cette petite histoire piqua sa curiosité, l'intéressa, détermina même une certaine émotion et depuis ce moment elle en resta préoccupée. Pendant les dix ou quinze premières années, la préoccupation fut surtout mentale, la malade ne souffrait pas, elle n'avait pas de véritables angoisses, mais elle avait des ruminations relatives au chien enragé. Ainsi elle s'interrogeait sur la place où il avait été enterré, sur la profondeur ; elle aurait bien voulu savoir s'il y avait des poils qui ressortaient de terre et tout en se disant qu'elle était ridicule, elle allait une dizaine de fois vérifier si elle pouvait en voir.

Depuis l'âge de 28 ans à peu près, cette manie mentale se compliqua et amena des actes ridicules: de ses réflexions sur les chiens enragés Jti... conclut qu'il fallait sans cesse se cautériser et elle imagina de se brûler les mains, les mollets avec le soufre d'allumettes enflammées. « C'était, nous dit-elle, un tic, un besoin de me brûler partout où il y avait une petite croûte, un petit bouton et cela me faisait plaisir quand je m'étais brûlée. » Cette manie se prolongea jusqu'à l'âge de 35 ans.

Notez un détail curieux, c'est que cette maladie mentale qui durait depuis vingt ans était complètement ignorée par la famille de la malade et par son entourage. On la trouvait bizarre, on savait qu'elle avait des tics, mais personne ne se doutait de cette rumination qui remplissait son esprit depuis l'âge de dix-huit ans. Ce fait est très fréquent : les obsédés ne savent pas s'exprimer, leur maladresse dans les actions réelles trouble surtout leur langage. En outre, ils ont une sorte de honte d'eux-mêmes et de leurs idées, en rapport avec le sentiment d'abaissement; enfin leur impuissance pour arriver au terme d'une idée les empêche d'être bien convaincus de leur délire et leur laisse un doute perpétuel. Toutes ces raisons font qu'ils cachent leur maladie et que celle-ci éclate un beau jour aux yeux de tous comme si elle venait de commencer, tandis qu'elle a déjà vingt ans de durée.

L'incident qui détermina l'explosion fut encore l'aventure d'un chien : on tua dans le village à coups de fusil un nouveau chien enragé. Depuis ce jour la voici réduite à l'impuissance, elle ne peut plus se lever de son lit, ni s'habiller, ni manger. Quand on insiste, elle prend tous les objets du bout du doigt, parce qu'elle n'ose plus les toucher ; elle se fâche quand on entre dans sa

chambre, elle veut rester complètement immobile et seule : disputes, interrogations et enfin aveux. « Il lui semble que le sang du chien qu'on vient de tuer a tout éclaboussé ; elle aura la rage si elle touche une serviette et cette crainte, dit-elle, lui cause d'horribles angoisses. » Elle crie, elle pleure, elle asphyxie quand on lui met sa cuiller entre les mains. Un jour elle ne veut même plus ouvrir les yeux et elle a d'horribles angoisses si elle les entr'ouvre parce que le sang du chien enragé va sauter dedans. Cet état se montre variable : tantôt il augmente quand elle est fatiguée, tantôt il diminue au point qu'elle rit elle-même de ses craintes et ne veut plus qu'on en parle. Mais en somme il n'a jamais cessé depuis cinq ans.

Si nous comparons ce cas au précédent nous voyons qu'il est différent d'abord par sa durée et son évolution, ensuite parce que le phénomène actuellement troublé est surtout l'acte volontaire. On constate surtout chez cette personne une aboulie énorme, déterminée par l'état émotif avec angoisse qui remplace l'action ; le délire nous paraît surajouté. La malade dit elle-même: « Je suis tellement troublée que je ne puis plus rien faire, que je ne puis plus rien toucher ; je ne puis pas comprendre cela, il faut qu'il y ait sur les objets quelque chose qui m'effraye et qui me dégoûte... C'est comme s'il y avait de la bave. » L'idée ancienne qui existait depuis trente ans n'a jamais disparu de cet esprit faible, automatique, incapable de changer et tout naturellement cette idée s'applique aux troubles actuels comme elle s'appliquait jadis au traitement des petits boutons. Inutile de vous dire que nous ne sommes pas très rassurés sur la guérison de cette femme. Il ne faut pas nous demander des miracles, essayer de supprimer par une suggestion de cinq minutes une pensée qui a occupé constamment l'esprit pendant trente ans, ce serait faire un miracle. Nous espérons seulement par le repos, l'hygiène alimentaire, l'emploi raisonné du bromure, calmer ces angoisses et lui permettre un peu d'activité volontaire.

Encore une histoire de chien enragé. Cet homme de 48 ans. Fi..., ne peut plus sortir de chez lui et, d'autre part, il ne peut plus entrer dans son cabinet de travail, ce qui rend la situation très malheureuse. « C'est, dit-il, parce que, dans la rue, il a la terreur du chien enragé et parce que sa femme est entrée dans son cabinet en portant une robe qu'elle avait eu quand elle traversait

la place de la Concorde, laquelle place de la Concorde lui paraît le rendez-vous habituel des chiens enragés. » S'il essaye de surmonter ses terreurs folles, il va trembler et suffoquer. Ne semblet-il pas que l'angoisse soit ici déterminée par la peur des chiens et qu'il faille expliquer le premier phénomène par le second. Ce serait, croyons-nous, complètement méconnaître la nature de la maladie.

Ici la prédisposition héréditaire est incontestable ; la mère, qui vient heureusement de mourir, était une terrible mégère, assez riche et constamment préoccupée par la crainte de perdre son argent, elle croyait constamment qu'on venait la voler. En particulier, elle se mit en tête que son fils, étant son héritier, lui prendrait sa fortune ; aussi le prit-elle en grippe dès son enfance et l'a-t-elle constamment persécuté.

L'enfant fut toujours bizarre, sans volonté, craintif, timide, tiqueur. A l'âge de 8 ou 9 ans, il fut mordu par un petit chien, accident sans importance auquel personne, ne s'intéressa. Notez bien que l'enfant lui-même n'éprouva sur le moment aucune impression sérieuse, qu'il ne pensa pas longtemps à ce chien et qu'il n'eut aucune obsession relative à lui avant l'âge de 38 ans.

On ne dira pas ici que c'est l'accident émotionnel qui détermine immédiatement la nature de l'obsession, quand il y a un intervalle de trente ans entre l'accident et le développement de l'obsession. Mais s'il ne pensa pas à son chien, il n'en fut pas moins malade. C'était surtout un douteur incapable de se décider à aucun acte; il était caissier dans une maison de commerce et il eut de nombreuses crises d'angoisse qui le rendirent incapable soit de faire un compte, soit de signer un papier. Ces troubles devinrent si graves qu'il dut renoncera son métier. L'inquiétude se porta alors sur autre chose; il avait peur de tomber dans la rue, il avait peur d'être malade et il ne voulut plus jamais sortir seul. Sa femme qui précédemment devait vérifier ses comptes et lui dire s'il pouvait les signer, dut maintenant l'accompagner partout. C'était donc simplement un agoraphobe.

On essaya de tous les moyens pour lui donner plus d'aplomb, on refusa de l'accompagner, on discuta indéfiniment devant lui l'absence totale de danger. C'est alors qu'en cherchant tous les dangers possibles, il retrouva la pensée du petit chien qui l'avait mordu dans son enfance. Il s'y arrêta avec complaisance en disant au début : « Vous voyez bien que j'ai été mordu par un chien, je

puis l'être encore. » Peu h peu ce souvenir du chien se présenta dans toutes les crises d'angoisse et remplaça tous les anciens prétextes. La phobie du chien enragé n'est ici qu'une forme du délire du doute et de l'agoraphobie.

Cette étude nous a donc montré dans quatre cas en apparence banals et identiques de la phobie du chien enragé quatre troubles fondamentaux différents. Cette analyse doit toujours être faite quand on se trouve en présence de phobies et d'obsessions, car c'est uniquement en s'attaquant au trouble fondamental que l'on a quelque chance de modifier la maladie.

Observation 84- — Phobie du contact. — Phobie de la variole, syncope, angoisse, crises hystériques.

Cette malade, Ain..., âgée de 87 ans, qui a des phobies du contact tout à fait analogues à celles que vous connaissez, présente dans l'évolution de sa maladie un détail à remarquer. Depuis trois ans, c'est une psychasthénique très nette dont le symptôme principal est l'aboulie avec angoisse. T^a forme que prend cette angoisse est variable, tantôt il s'agit de craintes de la fièvre typhoïde, tantôt de craintes des chiens enragés ; actuellement il s'agit de la crainte de la variole. Cette interprétation précise et augmente l'aboulie : quand la malade veut toucher un objet, ce sont des angoisses énormes qui ont été, dit-elle, jusqu'à la syncope véritable.

Ce qui nous frappe dans son histoire c'est qu'elle a traversé une période antérieure, de l'âge de vingt à l'âge de trente ans, pendant laquelle elle n'avait pas ces phobies, mais pendant laquelle elle avait de grandes crises de nerfs. Dans ces crises, elle prétend qu'elle perdait conscience ; un médecin qui l'a soignée à cette époque soutient qu'elle avait de l'hémianesthésie gauche et du rétrécissement du champ visuel : elle aurait donc été hystérique. Maintenant elle ne l'est aucunement, il n'y a pas d'anesthésie, il n'y a aucun autre stigmate, et les idées fixes n'ont pas la forme hystérique.

Cette succession des deux maladies n'a rien d'invraisemblable : cependant nous pouvons vous dire qu'elle est assez rare. Presque toujours ce sont des diagnostics insuffisants qui constatent l'hystérie chez les obsédés véritables. On prend leurs agitations

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