LES PHOBIES DES OBJETS
Observations 77 et 78. — Phobies professionnelles. — Aboulie professionnelle, phobie du rasoir, phobie du télégraphe.
Un autre groupe de phobies, très célèbres, semble être déterminé, non plus par une fonction particulière du corps mais par la perception d'un objet; elles ont servi autrefois à édifier le délire du contact parce que cette phobie des objets se développe surtout au contact de l'objet. Nons pensons qu'on a exagéré le rôle du contact et le rôle de l'objet lui-même et que malgré l'intervention apparente d'un objet extérieur, le fait essentiel est encore un trouble de la volonté qui amène cette émotivité spécialisée. Rien ne peut mieux démontrer notre thèse que l'étude des cas de phobie semblables à ceux-ci et c'est pourquoi nous commençons par ces deux malades l'étude delà phobie des objets.
Le premier, ce jeune homme de 20 ans, Ppt..., a des terreurs folles en touchant un rasoir, c'est donc un cas tout à fait banal, car la phobie à propos des couteaux et des objets tranchants est des plus répandues. Quand il prend un rasoir, il tremble, ce qu'il ne fait jamais en dehors de cette circonstance ; il est haletant, tout en sueur ; il a l'esprit traversé par les craintes les plus chimériques, le meurtre, la prison, l'échafaud, etc. C'est donc une angoisse associée avec la perception et surtout avec le contact d'un rasoir.
L'autre malade, cet homme de 38 ans, Lch..., a au contraire une phobie qui semble beaucoup plus exceptionnelle, il a la phobie des appareils télégraphiques et accessoirement des lettres, des timbres-postes. Comme chez le premier, suffocations et angoisses quand il touche l'appareil télégraphique ou une lettre et un véritable délire s'il insiste. Ici encore angoisse associée avec la perception et surtout avec le contact de l'appareil télégraphique.
Faut-il inventer deux noms grecs pour désigner ces deux phobies et faut-il croire que l'objet extérieur, le rasoir ou l'innocent appareil télégraphique soient la raison d'être des angoisses ?
C'est là ce que l'on fait bien souvent quand on explique directement les phobies par les objets qui semblent les provoquer, en particulier quand on rattache sans intermédiaire et sans autre explication l'éreutophobie à la rougeur du visage.
S'il en était ainsi, nos deux malades seraient très différents l'un de l'autre, car il n'y a pas de rapport entre un appareil télégraphique et an rasoir. Nous prétendons cependant que ces deux malades sont tout à fait identiques, non seulement dans leurs angoisses, mais encore dans la cause de leurs angoisses. Ily a donc une ressemblance plus profonde qu'il faut rechercher.
En nous décrivant leurs phobies ils ont oublié de nous dire quelque chose : le premier ne vous a pas dit qu'il est garçon coiffeur ; le second ne vous a pas avertis qu'il est employé des postes. Ce petit détail peut paraître insignifiant et l'on peut dire que c'est par une coïncidence fortuite qu'un coiffeur a peur du rasoir et un employé des postes du télégraphe. Ce n'est pas du tout notre avis.
Ces deux individus n'ont pas commencé immédiatement par ces phobies : le garçon coiffeur, fils d'un père acoolique, déjà alcoolique lui-même, est foncièrement paresseux; il a une peine énorme à travailler et il y a un travail qui lui répugne plus que tous les autres, c'est son propre métier : ce n'est pas là un caractère bien exceptionnel. Il paraît que les clients de ce pauvre garçon ont des barbes particulièrement dures, très pénibles à couper. Déjà depuis longtemps il s'inquiétait des clients à barbe dure et il lui fallait bien du courage pour commencer à les raser. Il y a quelques semaines, après une série d'indigestions où l'alcool a peut-être sa part, il n'eut plus le même courage, c'était décidément trop pénible. Quand il voulut surmonter cette faiblesse, il se mit à trembler, à suffoquer, l'idée lui vint bien vite que son rasoir pouvait blesser le client. Cette idée était si simple, si commode pour expliquer et aussi pour excuser le défaut de courage au travail. Elle fut accueillie avec empressement et maintenant elle se représente chaque fois qu'il s'agit de travailler.
Voyons l'autre malade, Lch...: son père était déjà obsédé et sa mère hystérique. II arriva cependant, avec bien des efforts, à se faire une petite carrière comme employé télégraphiste ; mais depuis longtemps il était dégoûté de son métier et il lui fallait un