‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 4)Chapitre 55 sur 178 · L'AGORAPHOBIE · texte numérisé non relu

L'AGORAPHOBIE

chute a donné la forme h la phobie, parce qu'elle avait déjà attiré l'attention sur la marche et par onséquent rendu difficile cette action particulière. Vous voyez donc que dans ce cas l'agoraphobie n'est qu'une forme de la peur banale d'un accident.

Il en est de même dans le cas de cette femme, Bew.'.., âgée de 29 ans, que nous rapprochons du malade précédent. Elle n'a comme antécédents héréditaires qu'une tante hystérique ; nous devons remarquer que dans sa jeunesse, elle était sujette à des absences qui nous font un peu penser à l'épilepsie et vous savez que nous insistons toujours sur ce rapprochement. A l'âge de 22 ans, étant mariée depuis six semaines, elle eut à soigner son mari dans des conditions très émouvantes : en traversant une chaussée, celui-ci s'était fait renverser par une voiture et avait eu le crâne ouvert, il resta sans connaissance pendant six semaines et sa femme le crut définitivement fou. La fatigue, causée par un traitement aussi prolongé qu'elle dut faire seule et sans aide, vint s'ajouter à l'émotion -, elle prit la terreur de la rue, parce que son attention avait été attirée sur un accident survenu dans la rue. Elle reconnaît que pendant longtemps elle pensait a l'accident de son mari, dès qu'elle cherchait à traverser une place. La marche en devenait donc plus compliquée et par là même de plus en plus difficile. Quand la fatigue amena l'aboulie, les phénomènes de dérivation et les angoisses commencèrent et ces phénomènes ont persisté avec une intensité variable depuis sept ans.

Il suffit d'un mot pour vous montrer que la maladie a la même forme chez cette femme de 3o ans, Lf. .. Son esprit semble avoir été affaibli surtout par une violente fièvre typhoïde à l'âge de 22 ans. C'est à partir de ce moment qu'elle eut, dit-elle, des émotions trop vives, des battements de cœur exagérés. Il y a un an, elle ramassa sur le trottoir sa sœur qui venait de tomber du haut d'une échelle et qui s'était cassé le bras. L'émotion qu'elle éprouva alors se reproduisit d'une manière systématique toutes les fois qu'elle sortait dans la rue : les angoisses survinrent et la voici qui refuse de sortir de sa maison.

Nous pourrions vous présenter ainsi un très grand nombre d'agoraphobes, et vous remarquez avec Cjuelque étonnement eu voyant cette succession de malades semblables que cette forme de phobie est extrêmement fréquente. A quoi donc tient cette fréquence, pourquoi y a-t-il beaucoup plus de malades qui craignent la rue que de malades qui craignent le tonnerre ou l'in-

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cendie ? Si les phobies étaient uniquement en rapport avec les émotions qui jouent le rôle de suggestion, cette fréquence de l'agoraphobie ne s'expliquerait pas. En effet, chez les hystériques où les idées fixes viennent de cette manière vous ne remarquez pas la même prépondérance numérique des agoraphobes. Cette fréquence de l'agoraphobie chez les psychasthéniques se rattache, croyons-nous, à la nature même de la maladie. Le fait fondamental, c'est l'abaissement du niveau mental, la perte des fonctions du réel, la perte de l'action, de l'adaptation à la réalité. Eh bien où donc dans la vie l'action doit-elle se manifester le plus ? Où devons-nous le plus dépenser nos forces pour lutter contre les réalités physiques et contre les hommes réels ? Ce n'est pas dans notre propre maison, entourés des nôtres et de toutes les choses familières qui nous protègent, c'est au dehors, dans l'espace libre, dans la cité, dans la rue, c'est là que nous avons à agir avec les hommes. C'est là que nous sommes réellement seuls, c'est là que nous devons nous défendre contre une foule de dangers. Quand l'individu devient trop faible pour accomplir les actions difficiles, les plus proches de la réalité, il semble tout naturel qu'il perde d'abord les actions qui se font dans la rue ; c'est pourquoi il y a tant d'agoraphobie et c'est pourquoi vous trouverez une disposition à ce symptôme chez la plupart des psychasthéniques, même quand ils ont d'autres obsessions.

Observation gS. — Claustrophobie. — Hypocondrie, crainte d'étouffer dans les tunnels.

Cette jeune femme de 35 ans vient nous demander de lui donner un peu de courage avant qu'elle ne parte en voyage. Elle doit faire avec son mari un assez long trajet en chemin de fer et ce trajet va lui être extrêmement pénible. Ce n'est pas qu'elle craigne le voyage en lui-même, elle tolère assez bien le chemin de fer ; mais la voie passe par de nombreux tunnels dont deux ou trois sont très louas. Elle aura d'horribles souffrances sous ces tunnels, car elle sait d'avance les angoisses qui lui sont réservées. En effet, elle est prise de palpitations cardiaques, de suffocations, de sueurs, quand elle est renfermée dans quelque endroit fermé, dans les chambres closes et surtout dans les tunnels. Ce syndrome bien connu a été décrit sous le nom de claustrophobie,

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peur des endroits fermés et on l'oppose d'ordinaire à l'agoraphobie ou peur des espaces découverts. Cette opposition ne nous paraît pas absolument juste : l'agoraphobie est un symptôme beaucoup plus général et plus fondamental. La claustrophobie est un symptôme plus accidentel qui se rapproche davantage des hypocondries.

Voici, en effet, comment il s'est formé dans ce cas : cette jeune femme toujours indécise et timide a eu, il y a trois ans, une broncho-pneumonie grave, elle a craint de mourir par troubles respiratoires et par suffocation. Depuis ce moment, la respiration est restée pour elle une grosse affaire, tout ce qui fait penser h la respiration et surtout aux gênes de la respiration réveille une idée de la maladie, fait naître dans l'esprit un grand nombre d'images terrifiantes qu'elle a peine à dominer : « Il me faudrait, dit-elle naïvement, l'énergie suffisante pour réfléchir, pour comparer, pour reconnaître que dans la situation actuelle je n'étouffe pas comme dans la maladie. J'ai trop de peine à faire attention à cela ; quand j'essaie d'y réfléchir je m'embrouille, je m'émotionne et cela me fait suffoquer, justement ce que je craignais. » Cette jeune femme ne nous paraît pas atteinte très profondément ; il suffit de peu pour la remonter, elle sait elle-même qu'une assurance formelle de médecins suffira pour empêcher son angoisse pendant tout le voyage : nous la lui donnons bien volontiers.

Observation 94. — Claustrophobie. — Angoisses et représentations

imaginaires .

Nous avons actuellement dans le service la mère et la fille, et nous pouvons voir les transformations de la maladie au cours des générations. La fille, que nous n'avons pas à étudier dans ce cours, est une grande hystérique très remarquable ; elle a une imagination surprenante et elle joue tous ses rêves sous la forme d'attaques somnambuliques. Ainsi, elle se représente qu'elle se tue en se mettant sous une locomotive : on la voit marcher quelques pas, se coucher par terre, les yeux grands ouverts, elle voit la locomotive avancer sur elle : « La voici, dit-elle, elle est bien loin, elle approche..., etc.. » Puis elle pousse un cri terrible et reste immobile, comme si elle était écrasée. Après avoir joué cette scène cinq ou six fois, avec des gesticulations, des discours, des

attitudes extrêmement pathétiques, la malade se réveille, se frotte les yeux toute surprise de se trouver par terre et ne sachant pas pourquoi elle se sent toute courbaturée. Ainsi conviction profonde, hallucinations complètes, actes en rapport avec les idées et après la scène, amnésie complète : tels sont en deux mots, les caractères de la crise de cette jeune fille. Eh bien, sa mère que nous voulons étudier aujourd'hui, a aussi des crises avec grandes représentations imaginaires que l'on peut comparer à celles de la jeune fille, mais les caractères psychologiques en sont tout à fait différents.

Cette femme de 45 ans, Nae..., est surtout atteinte de claustrophobie, elle étouffe dans tous les endroits fermés : elle a constamment dans l'esprit l'idée qu'elle doit pouvoir se sauver des endroits où elle est placée, elle ne comprend la lutte contre les dangers que de cette façon-là. Il lui faut toujours près d'elle une porte, un chemin ouvert par où elle puisse s'échapper s'il arrive quelque chose. Se trouve-t-elle renfermée, elle perd tous ses moyens de défense, elle sent qu'elle n'a plus aucune résistance et elle s'affole complètement. Elle a un profond sentiment de faiblesse, d'incapacité ; elle essaye en vain de se remonter et n'arrive qu'à de grandes angoisses. Dans ces angoisses, la dérivation ne se fait pas seulement sur les viscères, elle se fait aussi sur les muscles des membres, et il y a une grande agitation motrice. Comme la malade ne se sent plus aucune volonté, elle ne croit plus pouvoir diriger ses mouvements et s'attend à faire toutes sortes de folie; nous avons déjà vu le fait chez une agoraphobe. Par exemple est-elle dans un wagon de chemin de fer, non seulement elle a des troubles respiratoires, mais elle agite de tous côtés ses bras et ses jambes, et elle se figure qu'elle va ouvrir la portière et se jeter sur la voie ; il faut qu'on la tienne pour la rassurer. Remarquez déjà la différence de cette attitude avec les phénomènes observés pendant la crise de sa fille. Nae... n'exécute rien du tout et ne joue même pas la comédie de l'acte : elle a simplement l'idée qu'elle pourrait le faire, l'idée reste incomplète chez elle, parce qu'elle est restée mélangée avec toutes les autres pensées, l'idée est complète dans le somnambulisme hystérique, parce qu'elle est isolée.

Mais il faut encore noter chez Nae... une dérivation curieuse qui a lieu pendant cette angoisse : c'est la dérivation mentale, l'excitation de l'imagination. Cette femme, lorsqu'elle est ainsi

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troublée, imagine une foule de choses et se représente toutes sortes de tableaux. Est-elle enfermée dans une chambre, cela suffit pour lui donner sa crise ; alors elle se met à faire des descriptions étonnantes : a II pleut, il neige au dehors, répète-t-elle (même quand ce n'est pas vrai), la neige tombe tellement fort qu'elle monte, il y en a dix pieds, voyez comme tout le monde essaye de l'enlever... on ne pourra jamais y parvenir... L'eau atteint déjà le premier étage, tous les locataires du premier sont noyés... Elle monte chez moi, vous allez voir que je vais être forcée de nager, et cjue va-t-il arriver quand je serai entre l'eau et le plafond... » et elle recommence ses cris d'horreur. N'y a-t-il pas là une excitation de l'imagination analogue à celle que nous avons observée tout à l'heure dans la crise de la fille. Mais la différence^ est profonde et bien curieuse : chez Nae... il n'y a ni conviction, ni hallucination. La malade sait fort bien que cette histoire n'est pas vraie, elle le reconnaît, elle dit elle-même : « Ouvrez donc la porte que je ne pense pas à ces bêtises... c'est idiot de ma part de m'eflfrayer moi-même avec ces romans. » Le phénomène se rapproche des ruminations mentales, il était intéressant à noter dans une crise de claustrophobie. En un mot, la représentation mentale au lieu de se développer complètement comme dans la crise d'hystérie et d'amener l'acte et l'hallucination reste incomplète; elle se borne à former de l'agitation mentale. 11 nous semble que l'examen de ces deux malades, la mère et la fille, est bien propre à mettre en évidence la différence de l'état mental psychasthénique et de l'état mental hystérique.

L'observation de cette malade atteinte de claustrophobie, Nae. . . , nous offre encore un phénomène remarquable à signaler quoique son interprétation soit aujourd'hui très difficile. Cette femme a été toute sa vie une psychasthénique grave présentant des tics, des ruminations mentales, des angoisses de forme variée. Sa fille peut nous affirmer qu'elle ne l'a jamais vue calme et sans ses terreurs. Oa pouvait toujours faire naître celles-ci de la façon la plus simple, rien cju'en fermant la porte de la chambre où elle se trouvait. Il n'en est cjue plus curieux de relever la modification singulière qui s'est opérée chez elle à la fin de sa vie.

Cette pauvre femme, toujours délicate, a été atteinte d'une pleurésie à la suite d'un refroidissement ; bientôt la tuberculose pulmonaire a été incontestable et a même pris une marche ra-

pide. L'amaigrissement s'est manifesté avec les sueurs nocturnes et surtout avec un petit état fébrile plus marqué le soir, mais à peu près continuel, et en six mois la mort est survenue. Eh bien pendant ces derniers six mois, depuis le moment où les symptômes de la phtisie et surtout la fièvre hectique ont été bien installés, il n'y a plus eu l'ombre d'un phénomène psychasthénique. Les aboulies, les doutes, les indécisions ont disparu ; mais surtout ce qui était remarquable, les fameuses angoisses de la claustrophobie ne se sont plus jamais reproduites. Cent fois, sa famille et surtout sa fille, qui avaient remarqué le fait avec étonnement, ont essayé en fermant complètement les portes et les fenêtres de voir si les anciennes terreurs pouvaient recommencer; Nae... est toujours restée complètement calme. La pauvre femme se félicitait dans sa dernière maladie d'être au moins débarrassée d'un trouble mental qui avait fait le malheur de sa vie.

Nous trouvons que cette disparition de la claustrophobie pendant la période terminale d'une phtisie pulmonaire est un fait extrêmement intéressant : il est à rapprocher d'un certain nombre de faits semblables que l'un de nous a recueillis et discutés dans le premier volume de cet ouvrage\ Ainsi, c'est un fait d'observation fréquente que la psychasthénie disparaît pendant la grossesse : presque toujours ces doutes, ces angoisses s'atténuent et disparaissent vers le troisième ou le quatrième mois de la grossesse ; il est vrai que bien souvent aussi la maladie reprend son cours plutôt avec aggravation après l'accouchement. Mais ce qui est plus étrange; c'est que l'on observe des suspensions semblables au cours de certaines maladies fébriles : chez trois malades au cours d'une broncho-pneumonie, au cours de la grippe, nous avons vu le caractère se modifier complètement et des accidents de phobie ou d'obsession qui étaient auparavant très fréquents disparaître. Il est vrai que, au contraire, la période de convalescence de ces maladies fébriles est très favorable à la recrudescence de la psychasthénie. Si nous ne nous trompons, ce n'est aucunement dans la période aiguë de la fièvre typhoïde que l'on trouve toutes les formes d'obsessions; c'est après la maladie, quand la convalescence est avancée. Cette suppression de la psychasthénie par les états fébriles est à rapprocher aussi d'une observation qui a déjà été souvent faite pour une névrose

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