‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 4)Chapitre 61 sur 178 · Névroses et idées Jiœes, II · texte numérisé non relu

Névroses et idées Jiœes, II

OU moins directement à la même interprétation. » Les deux malades que nous voudrions rapprocher aujourd'hui de ceux de la catégorie précédente justifient de nouveau ces remarques; ils nous présentent, tous les deux, un spasme ou plutôt un tic qui semble bien être d'origine psychique et qui siège sur un organe assez rarement atteint par désaffections de ce genre, sur le pied.

FiG. 10. — Attitude du pied déterminée par un tic.

Cette dame, Db..., âgée de 87 ans, vient se plaindre de ne plus pouvoir marcher à cause d'une maladie de son pied gauche. En effet, ce pied, comme le montre la figure 10, se porte légèrement en dedans dans l'attitude du varus ; en même temps le gros orteil se relève dans l'extension forcée, tandis que les trois orteils médians et surtout le petit doigt s'écartent fortement l'un de l'autre en se dirigeant vers le côté externe. Cette attitude permanente provoque, pendant la marche, d'horribles souff'rances

depuis plusieurs années, car l'afFection a débuté insidieusement, il y a sept ans, et s'est beaucoup aggravée depuis quatre ans. La malade, qui se désespère, a pris la résolution de suivre les conseils d'un chirurgien et de se faire couper les doigts du pied gauche. Elle espère pouvoir marcher beaucoup mieux après cette mutilation, et c'est en quelque sorte par acquit de conscience qu'elle vient nous demander notre avis avant de se faire opérer.

Au premier abord, cette attitude permanente, que nous observons pendant que la malade est debout, le pied posé à terre, éveille l'idée d'une contracture, d'autant mieux que nous rencontrons une vive résistance quand nous essayons de ramener les doigts à la position normale. Il est vrai que ce serait une contracture bien bizarre, analogue à certaines contractures systématiques, que l'on observe chez les hystériques et qui peuvent conserver indéfiniment des attitudes singulières.

Mais, il est inutile d'insister sur ce point car on remarque très vite qu'il ne s'agit pas d'une contracture. Quand la malade est couchée bien tranquille, qu'elle ne songe plus à marcher, tout disparaît, le pied redevient souple. Même quand la malade est debout et quand le pied porte à terre, on le sent revenir à l'attitude normale, si la malade n'essaie plus de marcher et si elle est fortement distraite par des interrogations sur un autre sujet. Il est vrai que cette position normale ne dure ainsi que peu de temps: Db... ne tarde pas à se préoccuper de nouveau de son pied, le regarde, et immédiatement, le pied dévie en dedans, le pouce se relève et les doigts s'écartent. En un mot, il s'agit d'une attitude qui n'est aucunement permanente, mais qui se reproduit par un mouvement complexe et brusque dès que la malade essaie de marcher ou mieux dès qu'elle pense à son pied. Db... remarque elle-même que la nuit tout va mieux; pendant une petite maladie, elle est restée couchée sans pouvoir se lever et ce jour-là son pied était guéri. Au contraire, l'humidité, le vent, qui la préoccupent pour son pied, augmentent le spasme et les souffrances. Ajoutons que l'on ne constate, ni au pied, ni sur la jambe, aucun trouble de la sensibilité tactile ou de la sensibilité musculaire. Le diagnostic de contracture hystérique doit donc être écarté; c'est bien plutôt ce qu'on appelle un tic, analogue, dans ses caractères, au torticolis spasmodique.

Dans quelles conditions ce tic bizarre s'est-il développé ? L'origine en est amusante et confirme notre diagnostic. Cette brave

LES OBSESSIONS. II. — l5

dame, d'une famille assez normale, était assez bien portante, quoique nerveuse et colère. Elle eut, dès le début de son mariage, des accidents syphilitiques, il y a 17 ans. Une dizaine d'années plus tard, c'est-à-dire il y a sept ans, elle présenta des troubles oculaires que le médecin, probablement avec raison, rattacha à la syphilis antérieure. Il lui prescrivit des frictions mercurielles qu'elle devait faire suivant la méthode dite d'Aix-la-Chapelle, d'abord sur les jambes, puis sur les cuisses, puis sur le ventre, etc. A ce moment, la pauvre dame souffrait également d'un cor au petit doigt du pied gauche ; elle se dit, avec une logique que nous ne pouvons pas blâmer, que la pommade m ircurielle étant bonne pour son mollet devait être également bonne pour son cor au pied et elle appliqua ladite pommade sur le petit doigt. Le malheur voulut qu'en coupant ce cor douloureux, elle le fît saigner un peu. Elle fut aussitôt saisie d'une grande frayeur. Ne lui avait-on pas dit que cette pommade était dangereuse ? qu'arriverait-il si, par hasard, un petit globule de mercure avait pénétré dans le petit doigt? Elle sentait déjà les contorsions déterminées par cet aspect mystérieux. Dès le lendemain, elle avait des crampes dans le pied ; à force de s'observer, de s'interroger sur l'état du pied malade, elle l'a vu peu à peu se déformer jusqu'à rendre la marche impossible.

Peu intelligente, elle a été émotionnée par cette histoire de l'onguent mercuriel et a conservé, sans réagir, cette préoccupation et cette crainte. Il semble bien vraisemblable de rattacher, à cette préoccupation, les spasmes et les attitudes du pied qui, peu à peu, ont donné naissauce à une habitude pathologique. D'ailleurs, le succès facile du traitement va confirmer cette interprétation.

Observation io3. — Tic du pied. — Tics antérieurs, résultat du

traitement.

Rapprochons de cette première malade un jeune homme de 20 ans, Te..., qui présente également au pied un accident très comparable au précédent. Ce jeune homme marche également avec peine, car il ressent au bout de quelques minutes de marche une grande souffrance dans la jambe droite. Il est obligé de s'arrêter une dizaine de minutes. Il repart; mais au, bout de quelques mi-

nutes, la même grande douleur le force de s'arrêter. Cette description éveille l'idée d'une claudication intermittente douloureuse par oblitération artérielle ; mais l'examen de la jambe malade nous amène à une autre supposition.

Cette jambe qui garde, même dans les grandes douleurs, la même coloration que la jambe saine, dont la température ne se modifie pas, dont les artères semblent normales est, en réalité, raidie par des spasmes qui siègent non seulement au mollet, mais encore à la cuisse. Après dix minutes de marche, la jambe est entièrement raide et l'on croit observer une contracture hystérique. Cette raideur disparaît complètement quand le malade est couché ou quand, étant debout, il ne pense ni à la marche ni à sa jambe. Dès qu'il regarde sa jambe droite ou dès qu'il essaie de marcher tous les orteils du pied droit se fléchissent fortement, se recroquevillent vers la plante du pied droit et cette flexion forcée des orteils persiste tant que Te... essaie de marcher (figures ii et 12). C'est cette flexion forcée, au début peu gênante, qui devient au bout de peu de minutes insupportable et qui amène, à sa suite, la raideur de toute la jambe. Le malade sent très bien que la flexion des orteils se fait, dès le premier pas, qu'elle persiste et que c'est la douleur consécutive qui amène la raideur générale.

Ce n'est donc pas une claudication intermittente, c'est un spasme des orteils. Cette jambe ne présente aucun autre trouble du mouvement ; si le malade est étendu, la force du membre est conservée, les mouvements des orteils sont libres, les réflexes sont normaux. La sensibilité tactile et musculaire est intacte. Tout au plus peut-on observer que le malade sent quelquefois une impression de froid à ce pied quand il est resté longtemps dans une attitude de raideur. Enfin il est facile de constater que, sous diverses influences morales, ce spasme peut disparaître. Si on dirige le malade et si on lui commande avec fermeté chaque mouvéruent des jambes, il peut exécuter des pas gymnastiques sans spasmes : quand il monte sur une bicyclette le spasme ne se produit pas. Enfin, au grand étonnement du malade, nous lui faisons constater que, s'il marche pieds nus en cherchant à bien sentir le sol avec la plante des pieds, il peut poser le pied à plat indéfiniment. Ce sont bien là, comme dans le cas précédent, les caractères d'un tic qui cesse momentanément sous l'influence d'un effort d'attention et de volonté.

L'étiologie est moins nette que pour Db... Ce que le malade peut nous raconter, c'est qu'il a toujours eu des tics. En particulier, on a, sans succès, d'ailleurs, usé de tous les procédés connus pour l'empêcher de se manger les ongles : les gants, la poix, les amers n'ont eu aucun résultat pendant des années. Cette habitude de se ronger les ongles a disparu complètement au

^FiG. II. — Tic^du pied droit. Fig. 12.

moment!oLi s'est développé le trouble de la marche, il y a à peu près trois ans. Ce trouble aurait commencé, comme dit le malade, parce qu'il a beaucoup souffert en mettant un soulier trop court et trop étroit. Cette explication est vraisemblable : nous voyons comment l'attention a été attirée vers le pied, et comment cette habitude a supprimé l'autre tic, qui existait depuis l'enfance.

Le traitement a été à peu près le même chez les deux derniers

malades. Nous avons essayé de leur faire comprendre la nature de leur infirmité. Il n'a pas été facile d'enlever à Db... ses craintes sur l'action terrible du mercure et de la faire renoncer à l'opération. Quand les malades ont compris qu'il s'agissait d'une mauvaise habitude et d'un trouble de leur propre volonté, nous les avons soumis à une gymnastique portant, non pas précisément sur le mouvement de la jambe, mais sur l'attention à ce mouvement. Ils devaient chercher à sentir exactement le sol sur lequel leurs pieds appuyaient, à le presser volontairement avec les orteils, à apprécier tous les détails du mouvement. Ce traitement, que proposait déjà l'un de nous en 1889 dans ses études sur l'automatisme psychologique et qui depuis a été souvent décrit, dérive en somme toujours du traitement des paralysies hystériques par le mouvement attentif tel que le recommandait Charcot.

Nous n'insistons que sur quelques détails particuliers. La malade Db... guérit très vite, en quelques semaines, et d'une manière tout à fait complète. La suggestion avait sur elle une grande influence et l'éducation se faisait facilement.

Malheureusement, la guérison de sa jambe était à peine obtenue que Db... eut à souffrir d'un autre accident. A la suite d'une querelle violente avec sa concierge, elle conserva des sortes de crises bizarres. Presque tous les jours elle sentait une angoisse, un sentiment violent de colère et des impulsions à frapper et à mordre. Cet accident rentre dans les délires émotifs systématiques dont nous avons déjà parlée II constitue encore une forme très spéciale de l'idée fixe : le système de phénomènes psychologiques et physiologiques qui se développe d'une manière exagérée est surtout d'ordre émotif. Nous n'avons pas à insister sur ce nouvel accident qui est en dehors de notre étude actuelle. Il montre seulement la nature du tic précédent qui semble bien avoir été un phénomène du même genre, chez une personne très suggestible.

Le jeune homme Te... fut beaucoup plus difficile à guérir. Il arrivait à marcher correctement s'il était chaussé de pantoufles à semelles fort minces, et s'il faisait une attention continuelle aux mouvements de son pied droit, mais le tic recommençait dès qu'il se relâchait de ses efforts. Nous avons dû l'aider par un petit traitement au moyen de l'électricité statique. Il est bien probable que l'électricité a eu surtout, dans ce cas, une influence sugges-

I,. Névroses et idées fixes, II, ch. iv, p. 'yS.

tive. Le traitement complet a bien duré, chez lui, un peu plus de trois mois et il faut malheureusement constater que chez lui des rechutes sont fort à craindre.

Ces deux tics des pieds, par leur évolution et par leur traitement, confirme donc toutes les études qui nous montrent aujourd'hui le mécanisme psycho-physiologique de ces accidents.

Observation io4.

Tic d'attitude simulant une déformation du rachis.

Les tics peuvent souvent simuler les maladies graves et il est bon d'être averti. Cette enfant se tient tout de travers (fig-. i3),

FiG. i3. — Déviation de la colonne vertébrale déterminée par un tic d'attitude.

elle relève sa hanche gauche et abaisse son épaule du même côté de manière à tordre complètement sa colonne vertébrale. On

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