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Pitres, Leçons sur les apliasies amnésiques, i8f

29 i LES AGITATIONS MENTALES

sont aussi des amnésies partielles d'évocation. Il y a quelque chose de plus, non seulement les malades évoquent mal, mais ils sont poussés à évoquer perpétuellement. En plus de l'amnésie d'évocation il y a impulsion à l'évocation : ce ne sont donc pas uniquement des obsédés, ce sont des impulsifs. Ce détail est intéressant au point de vue psychologique, car il nous montre que l'évocation est un acte et qu'il peut y avoir des impulsions pour cet acte comme des impulsions pour le vol ou l'incendie.

Nous pouvons chercher, maintenant que nous avons compris le symptôme, comment il s'est produit chez cette pauvre femme. L'origine de ces impulsions bizarres est toujours délicate à comprendre. Il faudrait étudier en détail toute la vie de ces malades. Nous sommes forcés dans le cas présent de nous guider par des suppositions vraisemblables. Nous ne voyons rien de bien net chez les parents, mais nous savons qu'une sœur est morte à l'asile de Villejuif. Cette femme Hg--- sans être malade a toujours été très émotive. Il est intéressant d'observer qu'il n'y a eu ni crises de nerfs, ni idées fixes avant ces quatre dernières années.

Tout a commencé quand les règles se sont écartées, c'est-à-dire au début de la ménopause, de même que souvent ces obsessions commencent à la puberté. A ce moment, nous remarquons différents incidents qui peuvent avoir joué un rôle dans cette recherche curieuse. D'abord son mari se conduisait mal, elle fut jalouse et se mit à l'épier. Elle croyait le reconnaître dans la rue et s'interrogeait déjà sur les ressemblances du figure. Cette première obsession de jalousie se guérit assez bien.

Une seconde circonstance est plus bizarre : on bâtit un mur dans la cour de sa maison en face de la fenêtre de sa cuisine et cela lui cacha en grande partie la vue de la cour en face. De là, chez une bonne dame curieuse, un grand ennui : entendre du bruit derrière le mur sans savoir ce que l'on faisait, vous comprenez que c'est intolérable. Différents détails de même genre l'ont amenée à rechercher pour satisfaire sa curiosité.

Chez des individus faibles de volonté, les actions ne peuventpas plus s'arrêter qu'elles ne peuvent commencer, et la préoccupation de la recherche devint continuelle et fut provoquée par tous les sujeîts. Espérons que la fin de la ménopause pourra continuer à modifier ce caractère.

LES MANIES DE LA RECIlERCyiE 295

Observation i3r. — Manie de la recherche. — Onomalomanie, agitation motricCy timidité, aboulie *.

Il suffît de rapprocher ce brave homme, Cha..., âgé de 76 ans, de la malade précédente, car c'est exactement la même chose. Remarquez surtout le petit carnet qu'il tient à la main et sur lequel il écrit fiévreusement. Il n'a consenti à se présenter ici qu'à une condition, c'est que nous lui dicterions bien vite les noms et les adresses de toutes les personnes qui lui parleraient, nous devons tenir notre parole. En effet c'est pour lui une chose très grave, car il faut qu'il puisse retrouver tout de suite ces noms et ces adresses ; s'il ne les retrouvait pas il aurait une horrible crise de recherche. Pendant des heures, son esprit passerait en revue les noms et les adresses des médecins qu'il connaît pour trouver la nôtre et il serait incapable de rien faire d'autre ; quelquefois il cherche ainsi pendant vingt-quatre heures presque sans bouger et, nous le croyons sans peine, il affirme que c'est très fatigant et très pénible. Aussi a-t-il adopté la sage précaution du carnet sur lequel il écrit les noms et adresses des personnes qui lui parlent dans la journée ; ainsi il les relit facilement dès qu'il en éprouve le besoin, son esprit se trouve satisfait et il peut se livrer à quelques petits travaux.

A l'opposé de la malade précédente, ce malade n'a pas d'angoisses véritables : quand on le laisse se livrer tranquillement à ce qu'il appelle sa recherche, c'est-à-dire au fonda une récitation perpétuelle de quelques noms, il ne souffre aucunement et se sent très calme. Il n'a des angoisses et surtout de l'agitation motrice, que si on le dérange de cette occupation et si on veut le forcer à s'occuper d'autre chose. G'est-à-dire que si on interrompt la rumination mentale, la dérivation se fait autrement, l'agitation mentale de la recherche est alors remplacée par l'agitation viscérale et par l'angoisse.

Remarquez aussi l'âge de ce pauvre homme, 76 ans ; il raconte que sa maladie a été très variable au cours de sa vie, mais qu'en

I. Nous avons déjà signalé ce malade dans un précédent travail. Névroses et idées fixes, II, p. 179. Nous revenons ici sur quelques détails de son observation à cause de l'intérêt qu'elle présente dans cette leçon sur les manies mentales de recherche.

somme il a presque toujours eu des tourments de ce genre. Nous savons que la maladie débute presque toujours dans la jeunesse, mais il est relativement rare qu'elle se prolonge jusqu'à un âge si avancé. MM. Pitres* et Régis remarquent justement que, dans leurs statistiques, les malades jeunes sont énormément plus nombreux que les âgés et ils en concluent que la plupart ont dû guérir, quand ils ont dépassé 35 ou lio ans. L'exemple de cet homme prouverait, s'il le fallait, que le trouble peut se prolonger bien plus longtemps.

Quant à la pathogénie, il est inutile d'y insister de nouveau. Le père a eu des crises de nerfs, la mère a été enfermée pour des accès de mélancolie, un frère du malade est hystérique, une sœur est aliénée dans un asile. Ce serait bien le cas de parler de délire des héréditaires et de dégénérescence mentale. Il ne faut pas oublier cependant que le malade a toujours été un homme intelligent et délicat : il est artiste musicien non sans quelque valeur, il s'est instruit lui-même et a lu énormément. Il est curieux de voir comment ce trouble respecte les facultés intellectuelles, comme si celles-ci étaient les facultés les moins compliquées, les plus faciles h conserver, tandis qu'il détruit les facultés de volonté et les facultés d'adaptation au monde réel. Cet homme est avant tout un aboulique, sans aucune habileté pratique qui a toujours vécu dans les nuages, il a toujours eu la manie de remplacer l'action par la rêverie : « J'ai toujours été rêveur, dit-il, je n'aimais pas à entreprendre quelque chose, je me défiais de moi, j'hésitais, tout était pour moi une corvée et maintenant encore, me lever de mon lit, me mettre à table, manger, sortir, donner des leçons de musique, et surtout aller voir quelqu'un, tout cela ce sont d'horribles corvées, w

Le travail mental a toujours été disposé à se substituer chez lui à l'action : que dans ces conditions un certain travail mental, celui de la recherche, réponde à certains sentiments d'inquiétude et il deviendra habituel jusqu'à constituer bien vite chez un homme sans volonté une véritable manie.

Observation iSa. — Manie de l'interrogation. — Hémorragies, sentiment détrangetè, phobie des couteaux, sentiment d'étonnement manie de l'interrogation.

Voici un joli cas de manie d'interrogation qui peut vous mon-

trer les rapports de cette manie mentale avec les phobies et les sentiments d'incomplétude.

Les parents ne semblent pas avoir été malades et cette femme fut à peu près normale dans son enfance, elle avait simplement ce caractère très doux, sans volonté personnelle, cette disposition h céder à tout le monde, pour éviter les luttes, qui est caractéristique de tous les abouliques. Mariée à 22 ans, elle eut immédiatement un enfant, mais l'accouchement détermina une violente hémorragie qui semble avoir été le point de départ de l'affaiblissement nerveux. En effet, quelques jours après, elle commençait à s'en remettre quand elle remarqua qu'elle n'était pas bien à son aise : « J'étais drôle, me dit-elle, je n'étais plus la même, je n'avais plus envie de manger, ni de dormir, j'étais devenue indifférente à mon mari et à ma petite fille. » Ne voyez-vous pas que c'est toujours le même début, par l'abaissement de la tension mentale avec toutes les insuffisances psychologiques. A ce moment, il lui sembla qu'elle s'émotionnait pour un rien et qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même. Elle eut peur de faire du mal à l'enfant, sentiment qui dérive du sentiment d'indifférence qu'elle avait déjà remarqué. Cette peur se précisa bientôt sous la forme de phobie des couteaux, des ciseaux, des marteaux, de tous les instruments capables de blesser. La guérison de ce premier accès survint en quelques mois. Quand elle se sentit moins drôle, moins indiff'érente, moins automate, elle n'eut plus peur de frapper la petite fille et la phobie des couteaux disparut.

Deux ans après, nouvelle grossesse suivie d'une fausse couche avec hémorragie, la rechute fut exactement semblable, même début et même phobie des couteaux qui grandit au point qu'elle mangeait avec ses doigts pour ne toucher ni une fourchette, ni un couteau, de nouveau la guérison survint en quelques mois.

Elle est restée quelques années assez bien portante, mais sans cause bien nette cette fois, tout a recommencé depuis six mois sous une nouvelle forme. Il n'y a pas eu d'hémorragie mais simplement des fatigues et une série d'émotions pénibles à cause des querelles perpétuelles entre son mari et sa mère. Au début, même sentiment de fatigue mentale, d'étrangeté. Mais cette fois un petit incident fait que ce sentiment se rattache plus particulièrement à la perception extérieure.

Un jeune homme étranger est venu chez eux, elle l'a regardé avec quelque attention pour chercher à le reconnaître et elle a

éprouvé en le regardant h un très haut degré ce sentiment pénible d'étrangeté : tout dans ce garçon paraissait drôle, son nez, ses yeux, ses bras, ses jambes. Ce sentiment fut si net qu'il devint le point de départ de toute la maladie actuelle. Déjà, il y a quelques années, nous vous avons présenté^ une malade curieuse chez laquelle la folie du doute débute après un sentiment d'étonnement. Un petit jeune homme de la maison lui fit une déclaration inconvenante dont elle resta stupéfaite et depuis elle prit la manie de s'interroger sur tout. Nous avions déjà le sentiment que cette impression de drôle jouait un rôle dans la folie du doute, mais nous ne comprenions pas tout à fait ce rôle d'une manière assez générale, nous vous disions que ce sentiment survenu accidentellement persistait et amenait naturellement l'interrogation. Nous croyons aujourd'hui que ce sentiment est la première manifestation d'un grand abaissement psychologique qui empêche les sujets d'arriver au sentiment du réel et que cet abaissement peut amener des dérivations variées parmi lesquelles les agitations motrices, les angoisses comme dans les deux premiers accès de phobie de notre malade aussi bien que les ruminations mentales à forme d'interrogation.

Quoi qu'il en soit, quand ce sentiment d'étrangeté porte sur les objets extérieurs, quand il est 1res remarqué par le sujet il peut déterminer l'orientation que vont prendre les dérivations. Chez cette malade aussitôt après le premier étonnement, les questions ont commencé : « Voilà tout de même comment on est fait, avoir des bras, des jambes, une tète, est-ce assez drôle ? Je ne trouve plus le monde naturel, je me demande pourquoi on a tout cela. Puis j'ai eu la même impression un jour qu'il tonnait, qu'il y avait des éclairs ; alors je me demande comment il tonne, comment cela se fait qu'il fait jour, qu'il fait nuit. Et cela me prend pour tout: comment cela se fait qu'on ait des souliers? Si on n'avait pas des yeux comment est-ce que l'on ferait pour voir? Et s'il n'y avait pas de rivières, comment est-ce que l'on ferait pour boire, pour laver? Dès qu'un objet me frappe, il faut que je m'interroge dessus indéfiniment, aussi je fais tout pour que rien ne me frappe pas, je n'ose plus rien regarder. »

Qu'est-ce qu'elle appelle être frappée par un objet? Il nous semble qu'il faut pour cela deux conditions : i" qu'elle essaie de

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