CHEZ LA MALADE NORMALE
La densité des urines était de. . . io34j8 1017,8
L'acidité totale par litre en SO^H de. 0,948 0,849
L'acide phosphorique en PO" de. . . 4 » 2,o83 Le rapport à l'excédent de densité de
l'acidité .de 2,71 4,55
De l'acide phosphorique de. . . . ii,46 iiji7
En somme hypoacidité prononcée avec oligurie très accentuée. Nous avons voulu essayer suivant le conseil de M. Joulie, la po- 1
tion suivante : 1
Acide phosphorique officinal 17 gr.
Phosphate de soude. . . 3o
Eau distillée 260
dont elle prenait d'abord deux, puis quatre, puis six cuillerées à café par jour. Nous constatons qu'elle a engraissé de cinq livres en deux mois, qu'elle digère beaucoup mieux, et qu'elle a un aspect tout différent. Il faut se garder de faire de ce médicament une panacée, et il y a beaucoup de nos malades qui n'en ont tiré aucun profit, mais il nous paraît bon de l'essayer dans certains cas et ici il semble bien avoir rendu service.
Nous avons pu recourir ici à un traitement moral que la malade réclamait : elle avait grande confiance dans la suggestion hypnotique et voulait être guérie par ce procédé. D'autre part, nous étions désireux de connaître les effets des pratiques hypnotiques sur ce genre de malades. Aussi, selon son désir, a-t-elle été soumise à un traitement hypnotique consistant en une séance assez longue de près d'une heure chaque semaine pendant plusieurs mois. Il faut constater tout d'abord que malgré cet effort et cette patience considérable elle ne s'est jamais endormie réellement : jamais elle n'a présenté les phénomènes caractéristiques du somnambulisme et de la suggestion tels qu'on les obtient si facilement sur des hystériques. Ce cas confirme encore la distinction que nous avons toujours établie entre ces psychasthéniques et les hystériques.
Nous pensons cependant que ces séances d'un hypnotisme tout à fait rudimentaire nous ont été extrêmement utiles. Comme la malade avait une certaine confiance dans ce procédé, ces séances nous ont permis d'obtenir d'elle une foule d'efforts moraux qu'elle n'aurait jamais consenti à faire autrement. Nous lui avons fait pousser à leur terme toutes les actions sous prétexte d'obéir à des suggestions ; nous avons exigé de grands efforts d'attention pour toutes les sensations, pour tous les souvenirs, pour les émotions, les sentiments et les idées. En un mot, nous avons cherché à la dresser à l'activité sans trop nous préoccuper des épingles et des serments. Au bout de quatre mois, les progrès ont été considérables, et ce qui arrive rarement, la malade a pu continuer ses efforts sans avoir besoin constamment de subir notre influence, il y a maintenant cinq mois qu'elle n'est plus revenue, qu'elle a continué ses efforts et son travail, et cependant ks anciennes préoccupations n'ont pas réapparu.
Observation t3o. — Manie de la recherche. — Onomalomaiûe, amnésie passagère, inquiétude.
Cette femmC) Hg-.-, âgée de 5o ans, nous présente un symptôme un peu plus rare. Il y a plus de deux ans que nous n'avons eu l'occasion d'examiner un cas semblable. Il s'agit d'une forme de manie assez spéciale dont le mécanisme n'est pas très clair : c'est la manie de l'interrogation que Griesinger décrivait déjà en iS^S
SOUS le nom de Grûbelsucht et qui a été plus ou moins confondue avec différentes formes de l'angoisse. Cette femme est poussée h chercher constamment dans sa mémoire certains mots, en particulier les noms des personnes auxquelles elle pense ou dont la pensée lui est suggérée par des ressemblances. Remarque-t-elle une ligure en passant, il faut qu'elle trouve le nom de la personne qui ressemble à ce passant, qu'elle puisse se dire ce que cette personne fait, où elle l'a rencontrée, etc. Les interrogations peuvent varier un peu, elles sont toujours du même genre.
Pendant que Hg... se pose ces questions, le souvenir ne revient à son esprit que d'une manière incomplète : elle voit la figure de la personne sans trouver son nom, ou bien elle ne peut prononcer qu'une partie du nom, ou bien elle ne retrouve pas si cette personne est brune ou blonde, etc. Ce caractère incomplet du souvenir et la recherche qui en résulte agitent énormément la malade, déterminent surtout une angoisse épouvantable dont vous voyez la trace dans son attitude désespérée : elle souffre tant qu'elle a constamment à ce moment des idées de suicide. Si elle retrouve le nom, ou si quelqu'un le lui souffle, elle est immédiatement soulagée, mais elle conserve la terreur de cette angoisse et la peur qu'elle ne recommence à propos d'une nouvelle recherche. Cette préoccupation bien entendu ne tarde pas à ramener la même question et les souffrances recommencent.
Vous reconnaissez les cas célèbres qui ont été décrits par Charcot et Magnan ^ sous le nom d'onomatomanie. Parmi ces observations la plus remarquable est celle du malade qui recherche toute la nuit le nom d'une petite fille dont il a lu l'histoire dans le journal et qui est tombée dans l'égout. Le tourment est épouvantable jus- i qu'à ce qu'on ait pu lui trouver un journal où il lit ce nom : *
« Georgette ».
Le terme d'onomatomanie dont se servaient Charcot et Magnan pour désigner un pareil trouble n'est peut-être pas très juste, car la maladie ne porte pas uniquement sur les mots et sur le langage. 11 y a des recherches angoissantes à propos des images visuelles ou des images auditives. Vous avez vu, il y a quelques mois, cette femme qui après la mort de son mari prétendait en avoir oublié la figure et était poussée à rechercher
I. Charcot et Magnan, L'onomatomanie, Archives de Neurologie, septembre i885.
cette figure avec angoisse. Ce trouble serait plutôt une maladie de la mémoire qu'une maladie du langage et encore, même si on admet qu'il s'agit de la mémoire, il faut bien se rendre compte du point sur lequel porte le trouble. Il n'y a pas ici amnésie véritable : l'amnésie complète laisse les malades plus calmes; ils ne se préoccupent plus d'une chose absolument effacée. C'est ce que Charcot avait remarqué à propos de la paralysie hystérique : le malade traîne son membre comme s'il n'existait pas, il ne cherche pas à en retrouver la sensation ni la mémoire. Puisque cette malade recherche quelque chose c'est qu'elle se souvient en partie. D'ailleurs lorsqu'on- lui dit le nom elle le reconnaît et la reconnaissance montre encore que le souvenir existait.
Ce qui est troublé c'est donc une phase particulière du souvenir : l'évocation. Cette évocation se fait mal, car les malades, tout en prétendant qu'ils cherchent énormément, ne savent plus s'y prendre pour retrouver ce qu'ils cherchent. Pour évoquer, il faut diriger l'attention successivement sur différentes catégories de souvenirs, afin que par le mécanisme de l'association l'un d'eux puisse ramener le souvenir cherché. Or, ces malades n'évoquent pas parce qu'ils ont une sorte de crampe de l'attention toujours fixée sur un même détail qui n'est pas suffisamment associé avec le souvenir, et ils ne sont pas libres de la diriger ailleurs. Supposons que nous cherchions un nom propre et que pour le trouver nous nous répétions indéfiniment : ce nom doit commencer par Ca, essayant en vain d'évoquer tous les noms commençant par Ca. Comme en réalité le mot commence par Me, l'obstination de l'attention sur une erreur initiale nous empêchera de trouver jamais un souvenir que nous possédons cependant. C'est là une partie de leur maladie : amnésie passagère d' évocation due à une fixité maladive de l'attention, à une impuissance de la diriger. Et c'est pourquoi un auteur, M. Séglas, qui range encore cette affection dans les troubles du langage, l'appelle assez justement une amnésie paroxystique \
Mais il me semble que ce n'estpas tout, car ces malades devraient avoir le calme de ceux qui ont des amnésies partielles ; ils auraient un oubli d'évocation et voilà tout. Et cependant ils n'ont pas du tout l'attitude qu'on observe dans les aphasies amnésiques^ qui
1. J. Séglas, les Ti'ouhles dn langage chez les aliénés, 1896, p. 100.