‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 4)Chapitre 77 sur 178 · LES MANIES DES SERMENTS · texte numérisé non relu

LES MANIES DES SERMENTS

mari. D'ordinaire elle n'a oublié que sa figure et sa voix, mais il y a des moments où elle oublie tout, elle ne sait même plus si elle a été mariée, et cela toujours avec la même angoisse. D'autres souvenirs même sont oubliés à cause de leur analogie avec celuilà. Ainsi elle évoque bien des figures de femme mais elle se représente très mal des figures d'hommes : tout roule autour de cette amnésie vraiment systématique.

L'explication est bien difficile. Voici les différentes analogies que nous pouvons rapprocher de ce phénomène. i° Il y a réellement un certain degré d'amnésie visuelle : celle-ci est loin d'être complète comme elle serait ou pourrait être dans l'hystérie, mais il y a eu à la suite de l'émotion un certain degré de dissociation des synthèses mentales, des souvenirs. L'image du mari est devenue moins nette, moins émotionnante, moins capable d'évoquer les autres souvenirs et les autres émotions, elle a perdu une partie de sa puissance d'action, de son coefficient de réalité. Si l'amnésie était plus complète elle serait beaucoup moins remarquée, une amnésie complète comme une anesthésie complète laisse le sujet tout à fait indifférent. Au contraire ce genre d'amnésie incomplète des psychasthéniques est douloureux, pénible, laisse un sentiment d'incomplétude tout à fait caractéristique, qui excite des efforts et des recherches bizarres.

2° Aussi y a-t-il en second lieu un autre trouble, en réalité plus grave que le premier, c'est la manie mentale de la perfection relativement à ce souvenir. Non seulement la malade cherche constamment à l'évoquer, mais elle l'examine, le critique, le compare à des portraits et se met dans de terribles états d'angoisses quand elle n'atteint pas sur ce point la perfection du souvenir dont elle se fait une obligation.

Observation i42. — Manie des serments. — Refus de manger, manie de réparation, diminution de la foi.

Les parents de cette jeune fille, Zei..., âgée de i6 ans, se décident à l'amener à l'hôpital parce que ses sottises ordinaires se compliquent cette fois d'un symptôme plus dangereux. Voici trois semaines à peu près c[u'elle refuse complètement de manger. Naturellement on a parlé comme toujours d'anorexie hystérique et de crainte d'engraisser : en réalité il n'en est rien et il s'agit

cFune tout autre maladie. Cette petite jeune fille a toujours été une aboulique et une inquiète ; depuis sa puberté, elle a déjà traversé une série d'accidents, elle a eu des tics et des phobies des animaux. Ce qui la préoccupe actuellement, depuis déjà un certain temps, c'est l'insuffisance de ses sentiments religieux et de ses prières. Nous avons déjà vu souvent ce symptôme, qui est une forme du sentiment d'incomplétude assez fréquente chez les jeunes filles de cet âge ; d'ordinaire il amène à sa suite des manies de répétition et des manies de perfection. Elle a bien eu quelque chose de ce genre, car elle restait des heures à genoux en répétant la même prière et elle forçait sa mère à se tenir agenouillée près d'elle, espérant par l'association arriver à un résultat plus satisfaisant. Mais depuis quelque temps elle ne reste plus aussi longtemps agenouillée et ses remords sur les prières ont amené une autre conséquence. Elle a constaté son impuissance à les faire mieux et elle se borne à chercher à les réparer, « il faut, dit-elle, compenser un acte par un autre » et elle s'impose à elle-même des punitions.

Par exemple, elle aimait beaucoup lire des romans, elle s'est condamnée à ne plus lire tant qu'elle n'aurait pas bien fait ses prières. Puis la punition étant encore insuffisante, elle s'est condamnée à ne pas manger avant d'avoir accompli une prière parfaite. Nous craignons qu'elle n'attende ainsi trop longtemps.

Il s'agit, vous le voyez, d'une forme de manie mentale qui se rattache évidemment aux autres, mais qui est un peu spéciale, ce sont des manies de réparation ou de compensation. Le point de départ est toujours le sentiment de l'insuffisance du premier acte, mais la dérivation mentale est un peu plus compliquée. Elle ne se fait plus sur la pensée du même acte indéfiniment, répété ou perfectionné, mais sur la pensée d'une autre action ; c'est ici l'idée de punition ou de récompense dont le sujet essaie de se servir pour relever sa tension mentale. Il s'agit, chez cette jeune fille : d'une véritable manie qui ne porte pas seulement sur la prière, mais sur la plupart des actions troublées, toutes par l'insuffisance de la tension psychologique : si elle n'a pas travaillé assez vite, elle se condamne à ne pas sortir avec sa sœur ou bien à ne pas parler. Le résultat est qu'elle trouble elle-même une seconde série d'actions en plus des premières.

Cette jeune fille n'est restée que trois mois à Thôpital, et le

résultat de son séjour a été heureux. Nous n'avons pas eu beaucoup d'efforts à faire pour l'alimenter, il a suffi de lui montrer la sonde et de lui faire comprendre qu'elle serait nourrie de force. Elle en a conclu avec logique qu'elle n'était plus responsable de son alimentation puisqu'on la lui imposait et elle a mangé tranquillement. La discipline qui a limité ses prières, qui a supprimé les réparations lui a été favorable et il a suffi de quelques exercices réguliers d'attention pour qu'elle se sentît h peu près rassurée. Elle sort guérie de ce premier accès.

Observation i43. — Manie de réparation. — Manie du symbole,

tics.

Deux mots seulement sur ce malade, Rd..., qui est identique à la jeune fille précédente, il répare aussi constamment ses prières, son travail, son attention insuffisante. Mais il répare autrement : il se borne à frapper un petit coup en passant sur les meubles qui sont près de lui. Cela vous paraît insignifiant et ce n'est pas aussi dangereux que le refus d'aliments ; c'est que ce petit acte a pour lui une forme symbolique, il symbolise une expiation. Le fait est ici simple, il faut le retenir, car nous le retrouverons infiniment plus compliqué chez de grands malades. Notez que ce petit mouvement a tout à fait l'apparence d'un tic, cela vous montre, une fois de plus, comment les tics se rattachent à toute la maladie du scrupule de nos psychasthéniques.

Observation il\k- — Manie d'expiation. — Ruininalion menlale.

Voici un cas beaucoup plus complet de la manie d'expiation dans lesquels les ruminations mentales prennent un grand développement, il se rapproche évidemment des obsessions religieuses, mais les idées fixes sont loin d'être complètes et il nous semble préférable de rapprocher ce cas des manies précédentes.

Cette jeune fille de 21 ans, Lod..., est très difficile à examiner et h interroger même quand on la prend à part ; elle serait bien incapable d'expliquer quelque chose devant vous. En effet, elle ne peut parler de sa maladie sans éclater de rire et sans se moquer constamment d'elle-même ; elle est hésitante et embrouillée,

elle se répète, se contredit, puis prétend que ses tourments sont des choses microscopiques et que cela n'est pas la peine d'en parler: ce qui ne l'empêchera pas, le lendemain, de recommencer toutes ses absurdités. Cette attitude et ce langage sont déjà caractéristiques. Elle ne peut arriver à aucune expression nette et définitive de son état parce qu'en réalité, comme nous le verrons, elle n'arrive jamais à un état psychologique complet et terminé.

Pour ceux qui l'ont observé pendant quelque temps, sa maladie semble consister en une sorte de rêverie perpétuelle et douloureuse qui se substitue à toutes les actions, et qui semble la rendre de plus en plus incapable de prendre part à la vie réelle. Pour analyser cette rêverie, nous la diviserons en deux phénomènes essentiels que nous sommes habitués à retrouver chez tous ces malades, le mécontentement ou la critique de l'acte et le travail d'expiation.

Cette jeune fille éprouve au suprême degré un sentiment de honte, de remords, à propos de tout ce qu'elle fait, de tout ce qu'elle pense. Si on admet son interprétation, ce sentiment serait justifié par une manie presque sacrilège qu'elle aurait de mêler la religion à tout ce qu'elle fait. Elle ne peut pas manger du pain sans penser que l'hostie est faite avec du pain et que par conséquent il faudrait être en état de grâce pour le manger. Elle ne peut passer devant une boulangerie sans avoir l'idée qu'elle passe devant une hostie sans saluer ; il en est de même si elle traverse un trottoir où elle a vu un crachat, passer outre c'est « comme si elle envoyait Dieu promener ». Elle ne peut s'habiller ou se déshabiller à cause de la présence perpétuelle de Dieu et parce qu'elle trouve quelque impudeur à se dévêtir devant lui, elle ne peut donner à boire à son petit chien car elle craint de souiller ainsi le vin de la messe, etc. Quand il ne s'agit pas de la religion, il s'agit de la morale ; elle ne peut jouer du piano parce qu'elle y prendrait du plaisir et qu'on ne doit pas s'abandonner à l'égoïsme. Elle ne peut aimer une amie parce que ce serait enlever à ses parents l'affection qui leur est due. En un mot elle a toujours de très bonnes raisons à donner du mécontentement qu'elle éprouve de son acte.

Nous croyons que ces raisons ne sont pas le véritable point de départ du sentiment de mécontentement : elles sont déjà l'effet d'une rumination, et une manie de dépréciation qui est déjà sur-

venue après un trouble plus fondamental. La vérité c'est que cette jeune fille est depuis longtemps paresseuse, inattentive, et qu'elle est devenue de plus en plus lente. Le fait le plus caractéristique de l'abaissement du niveau mental est, chez elle, la disparition du plaisir de l'acte : c'est un point sur lequel elle revient perpétuellement, car elle se plaint de ne pouvoir prendre plaisir à rien. Elle s'amusait autrefois à son piano, aujourd'hui elle ne peut plus se laisser aller à ce plaisir : des rêveries religieuses, des idées de culpabilité surviennent au moment où le plaisir va se développer ; elle ne peut se réjouir avec ses amies, en un mot elle ne peut arriver à aucun sentiment complet. C'est là ce qu'elle a le plus vivement remarqué, c'est cette absence de plaisir qui détermine le plus de mécontentement. Il en résulte qu'elle ne se sent jamais bien libre : « Même quand l'idée ne vient pas, il y a quelque chose qui me gêne : je ne me sens jamais libre, et c'est là ce qui me fait croire que j'ai toujours Dieu devant moi. 11 y a comme un point noir dans mon esprit, quelque chose de lourd qui l'empêche de me sentir libre. C'est pourquoi je ne peux pas renvoyer ces idées de religion qui s'appliquent sur tout. » On a observé que les distractions, les excitations vives lui font le plus grand bien ; si elle était vraiment obsédée par des idées religieuses, ces idées devraient au contraire surgir plus fortement dans un bal. Elle est distraite, dira-t-on ? Non, car il lui arrive au milieu du bal de penser à ses idées religieuses, de se les répéter et elle est toute surprise de voir que ces mêmes idées n'ont pas leur effet habituel et n'amènent aucunement la gène, l'absence de liberté. C'est que l'excitation a relevé l'activité au-dessus de ce sentiment d'automatisme, et les idées ne correspondant plus au sentiment paraissent insignifiantes.

La malade ne s'en tient pas à ces sentiments d'incomplétude même accompagnés de la manie du symbole religieux. Elle éprouve un tel sentiment d'agacement qu'il lui faut essayer de sortir de cette situation pénible et la voici qui invente la nécessité d'une expiation pour réparer cet acte précédent. (( Je ne puis pourtant pas continuer à offenser Dieu, je ne puis pas passer tout de suite à autre chose..., il faut qu'il y ait entre l'idée mauvaise et les autres actes une petite chose pour satisfaire Dieu. » Au fond il y a encore là un phénomène d'aboulie, la difficulté à passer directement d'un acte à un autre, le besoin de multiplier les intermédiaires. Elle invente donc une expiation, mais ici encore elle se

contente d'une expiation symbolique, d'un petit mouvement de la tête ou des bras, d'un petit acte absurde. Par exemple, elle devra, après avoir mangé sa soupe, tourner trois fois sa cuiller dans son assiette vide. « Si les convives la trouvent bête, tant mieux ce sera un acte d'humilité. » Si elle a essayé de s'amuser dans la matinée avec une amie, il faudra s'efforcer de s'ennuyer l'après-midi avec ses parents.

Malheureusement, les choses sont loin de se présenter avec cette netteté que nous sommes forcés d'ajouter en expliquant la maladie. Presque toujours la résolution de se soumettre à une expiation est aussi vague que le trouble initial lui-même. Lod..., qui n'était pas du tout convaincue d'avoir donné à boire à son petit chien le vin de l'eucharistie, trouve idiot de se soumettre à une punition pour cela ; dans son esprit elle esquisse un sentiment de protestation. Ce sentiment qui, lui aussi, n'est pas net laisse encore l'impression de mécontentement, paraît gêné, et voici encore la manie du symbole religieux qui recommence. « C'est comme si elle s'était moquée de Dieu. » A la suite, nouveau besoin d'expiation : puis le cycle recommence indéfiniment. Cette hésitation l'agace de plus en plus et prend toujours le caractère d'irréligion. « Voici que je joue à la balle avec l'idée de Dieu, il faut au moins recommencer cette discussion sans y mêler l'idée de Dieu », et elle recommence, en effet, mais de la même manière, bien entendu, et il n'y a pas de raison pour qu'elle termine jamais cette rumination. Il faut qu'on l'en tire de force, alors elle est furieuse, parce qu'on la force de se lever sans avoir conclu. « Faut-il donc que je laisse mes idées en litige ? » Ces ruminations se produisent perpétuellement à tout propos. On lui donne un joli chapeau qui lui plaît, elle ne s'abandonne pas au plaisir « parce qu'il faut d'abord remercier Dieu et compenser la coquetterie par un acte d'humilité. Mais est-il raisonnable de remercier Dieu pour un chapeau, c'est le rabaisser, il faut expier pour avoir mêlé Dieu aux choses matérielles. Le médecin a dit que cela était tout à fait égal au bon Dieu, mais le médecin n'est pas prêtre et, même s'il était le pape, il ne pourrait pas la dispenser de cette expiation parce qu'elle lui a mal expliqué la chose: c'est là qu'est son crime ; elle a mal expliqué au médecin, par égoïsme, pour se faire dispenser par lui d'expiations légitimes, etc., etc. ».

On comprend facilement la conséquence de semblables ruminations, c'est que toute la vie est remplie par ce travail aussi péni-

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