LES IDÉES OBSÉDANTES DES MALADIES
vice habituel : il y a là un état maladif tout spécial qu'il faut bien savoir reconnaître pour ne pas être embarrassé en présence de cas de ce genre. Len... ne se touche pas pendant quelques instants pour s'arrêter à la jouissance, comme dans les cas ordinaires : quand elle a commencé elle continue indéfiniment sans aucun plaisir, elle éprouve même des souffrances locales (elle s'écorche jusqu'au sang), elle se sent angoissée, elle est épuisée de fatigue. « Mais il faut qu'elle continue, il faut qu'elle ait le courage de pousser ses efForts jusqu'au bout, car si elle réussissait, elle serait soulagée, tandis qu'elle ne peut pas rester comme cela. » L'excitation devient de plus en plus pénible : la malade a des pleurs de rage, elle suffoque et elle veut cependant continuer toujours. Cela dure ainsi jusqu'à ce qu'elle soit complètement épuisée et qu'elle s'endorme. Comparez cette crise à celle que nous avons décrite à propos des efForts de vomissements chez ce malade qui avait besoin d'expulser une dernière gorgée de bile et qui se tordait toute la nuit en efforts pour la faire partir. C'est au fond exactement la même chose avec une localisation un peu différente. C'est une excitation motrice et émotionnelle sous forme d'efforts se présentant par crise à propos d'un sentiment d'incomplétude et d'une insuffisance fondamentale, soit de la digestion, soit des fonctions génitales.
Chez cette femme les choses n'ont pas tardé à aller plus loin, car un véritable délire est venu résumer et interpréter les troubles qu'elle éprouvait. Les idées obsédantes sont de deux sortes, d'abord les plus simples, des idées hypocondriaques : elle se croit malade tantôt à la poitrine, tantôt au cœur, plus souvent au ventre, elle réclame des soins et veut se faire opérer. Cette idée revient sans cesse à son esprit, quoiqu'elle en sente encore sinon la fausseté, du moins l'exagération. Remarquez la conduite de ces hypocondriaques qui par leur seule allure vous montrent bien la forme de leurs obsessions et le doute qu'ils conservent toujours. En se présentant à notre consultation elle demande à être auscultée, car elle craint, dit-elle, une maladie de cœur. Si cette malade croyait réellement avoir une maladie de cœur est-ce qu'elle serait venue se faire ausculter à la Salpêtrière ? Elle sait bien « que sa maladie de cœur a quelque chose de spécial... que c'est tout de même une maladie de cœur, mais que c'est en même temps une
maladie nerveuse ». Elle est la première à sourire pendant
qu'on l'ausculte, et elle serait bien étonnée si nous lui disions que
33 i LES IDÉES HYPOCONDRIAQUES
son cœur a quelque chose. A côté de ces obsessions hypocondriaques se développent d'autres obsessions qui sont plus graves. Len... a pris en haine son mari, elle se figure qu'il est la cause de tout, toujours a parce qu'il ne lui pas fait connaître la vie, parce qu'il est impuissant, parce qu'il n'est pas un homme comme les autres».
Vous ne serez pas étonnés si nous vous disons qu'elle rendait la maison un véritable enfer. Son mari, pour s'en débarrasser, l'a déjà envoyée dans un asile ; elle n'y est pas restée, car le délire n'était pas assez complet. Ces malades ont en effet une situation délicate sur les frontières de la raison et de la folie, plus souvent qu'on ne le croit ils versent dans le délire de persécution.
Observations i48, 149, i5o. — Obsession des vers intestinaux.
Il y a des obsessions que vous retrouverez plus fréquentes dans certains milieux ; comme ces idées obsédantes sont au fond le résultat d'une interprétation faite par le malade, il est tout naturel que ces interprétations soient en rapport avec les idées courantes du milieu où il se trouve.
Dans un milieu un peu élevé vous entendrez assez rarement parler de maladies causées par les vers, tandis que le peuple de Paris continue à s'y intéresser beaucoup. Cela vous explique que nous puissions ici réunir trois malades ayant la même obsession, ayant l'idée qu'ils sont rongés par des parasites. Cette femme de 42 ans, Bé..., porte une robe qui aune grande tache de malpropreté et d'usure sur le côté gauche du ventre, c'est qu'elle ne peut pas s'empêcher de frotter continuellement cet endroit. La raison en est qu'elle croit avoir un ver dans le ventre, c'est un ver tout spécial qu'elle appelle le ver araignée, « parce qu'il a des pattes velues comme une araignée. Ce ver remue avec des glissements froids, il se pelotonne à l'estomac, il étend ses pattes dans le ventre. » Ici elle rit en vous racontant tout cela, mais elle ne peut y penser sans trembler quand elle est chez elle. Elle passe des journées à s'interroger sur la présence du ver, et elle a à ce moment de grandes suffocations d'angoisse. C'est une pauvre femme mal élevée par des parents alcooliques, battue dans son enfance, nourrie d'une façon absurde, qui a perpétuellement souff'ert de l'estomac et de l'intestin. Elle a toujours alterné entre des diarrhées et des
constipations. Elle a souvent rendu les longs filaments de mucus desséché de la colite muco-membraneuse. Enfin pour comble de malheur, elle a eu, il y a trois ans, de la métrite, on lui a fait le curettage de l'utérus et l'ablation du col. C'est depuis ce moment qu'elle est complètement tombée dans un état de dépression, d'angoisse continuelle et que s'est peu à peu développée l'histoire du
Cette femme de 63 ans, Mor..., a aussi un ver qui a des mœurs singulières. « Ce ver remonte lentement jusqu'à la gorge, arrivé en haut, il donne un petit coup de tête dans la gorge, puis il redescend bien vite. Tout le temps elle le sent dans le ventre ou dans le dos, elle s'étonne que nous ne l'entendions pas grouiller. Cette pauvre femme a déjà souvent eu des crises de phobie ou d'obsession, on peut se demander si la forme un peu ridicule de cette dernière idée n'indique pas en même temps que l'état psychasthénique un certain degré d'affaiblissement sénile.
Enfin le ver de cet homme, âgé de 38 ans, Duh..., remonte encore plus haut: « Il va jusqu'à la racine du nez où il tressaute continuellement, puis il passe sous la paupière, et enfin il redescend dans le ventre. On dirait que ce ver tire des fils dans le nez et dans la tête. » Nous avouons avoir quelque peine à comprendre la genèse de ce ver. Cet homme a un trouble très net qui dure depuis trois ans, c'est un agoraphobe. Ce n'est que depuis quelque temps qu'il interprète ses troubles d'estomac et ses maux de tête par l'obsession du ver.
Observation i5i. — Obsession de la cécité.
Cette femme de 33 ans vient d'être atteinte d'une maladie cruelle pour une cause bien futile. Elle a assisté dernièrement à un concert et s'est trouvée placée non loin d'un des musiciens, violoniste, qui était aveugle. Elle a passé toute la soirée à considérer avec émotion cet aveugle. Le lendemain, elle a simplement demandé à son mari, sans autre explication, de la conduire chez un oculiste.
Celui-ci a examiné les yeux et n'y a rien trouvé d'anormal. Le jour suivant, nouvelle visite à un autre oculiste et quand on ré-
clame l'explication de ses inquiétudes, elle finit par avouer qu'elle se croit aveugle. Cette idée est des plus étranges, puisqu'elle semble en contradiction avec tout ce qu'elle fait. Cette femme va et vient, se sert constamment de ses yeux et se démontre perpétuellement à elle-même qu'elle y voit très clair. Elle n'en est pas moins de plus en plus bouleversée, elle refuse de manger, parle à peine, ne peut plus dormir, reste toute la journée à pleurer et à gémir. Les angoisses deviennent très grandes, et elle parle de se jeter par la fenêtre pour ne pas rester aveugle.
Il est bien difficile de trouver un trouble quelconque qui puisse justifier cette idée : la vue n'est aucunement altérée, la sensibilité des paupières est absolument normale, les quelques chatouillements que la malade prétend y ressentir de temps en temps sont plutôt la conséquence de ses frottements perpétuels. Il n'y a rien là qui ressemble à ces phénomènes locaux si fréquents chez les hystériques. Il n'y a là qu'un phénomène mental.
Il s'agit d'une famille très tarée qui compte des aliénés et des suicides. Cette femme molle, paresseuse, disposée sans cesse à se plaindre est le type de l'aboulique hypocondriaque. Elle vit dans une situation évidemment très fâcheuse pour son état d'esprit, à peu près abandonnée par son mari et très isolée, elle est obligée de dissimuler le chagrin qu'elle en ressent. Voici longtemps qu'elle est inquiète et angoissée à ce sujet. Il semble vraiment qu'elle a saisi avec bonheur cette occasion de donner un corps à ses inquiétudes, elle parait heureuse d'avoir trouvé une souffrance qu'elle puisse avouer et pour laquelle elle puisse se faire plaindre. Cette idée de la cécité, « d'un grand malheur irréparable, qui perdrait toute sa vie », s'est emparée rapidement de son esprit comme si le terrain était préparé. 11 y a eu là évidemment une émotion déprimante chez cette femme peureuse, qui a été impressionnée par la vue d'une infirmité, ce dernier choc a développé les angoisses et a résumé tout un ensemble de troubles précédents.
Il est intéressant de vous signaler une rechute chez cette malade un an après sa guérison. Les toniques, les injections de sérum, suivant la formule de Chéron, les occupations réglées, et surtout une direction assez sévère de l'esprit avaient très rapidement eu raison de la première crise. Un an après elle a dû assister à une petite opération faite à sa mère : émotion, dépression mentale, et immédiatement après recommence l'obsession d'être aveugle. Nous connaissons déjà cette disposition des psychas-
théniques à retomber immédiatement dans la même obsession dès qu'ils ont de nouveau un abaissement mental. Il est probable que les mêmes procédés arriveront assez vite à guérir cette nouvelle crise.
Observations i52, i53, i5Zi, i55, i56. — Obsession de la mort.
Nous voudrions étudier, sur ces cinq malades, une même obsession qui est d'ailleurs l'une des plus fréquentes, et profiter de l'occasion pour vous faire remarquer comment se forment ces obsessions psychasthéniques. Cette première malade, Sol..., âgée de 29 ans, présente un accident psychasthénique des plus simples. Elle vient de suivre son mari aux colonies où elle s'est trouvée complètement isolée de tous les siens. Elle a éprouvé ce trouble bien connu des jeunes femmes, le sentiment de l'isolement et de l'abandon, l'ennui d'un milieu différent auquel elle ne s'accoutume pas; puis, des pertes d'argent, le caractère un peu sombre du mari ont aggravé les choses. Elle présentait alors ce que nous avons considéré comme le premier degré de la maladie, l'état psychasthénique, avec inattention, aboulie, ennui. Dans ces conditions, elle a cherché elle-même ce qui expliquait son état maladif, elle s'est trouvé toutes espèces de maladies sans pouvoir préciser, et elle a fini par se mettre en tête qu'elle était exposée à une mort prochaine. Il n'y a pas de véritables angoisses, ni de rumination mentale ; elle se dit assez tranquillement qu'elle va bientôt mourir et que c'est triste ; d'autre part, comme elle est intelligente, elle s'étonne de ne pas mourir plus vite et elle se rend compte que son idée est absurde. Dès qu'elle est un peu plus gaie, grâce h quelque excitation, elle chasse l'idée; dès que la dépression revient, elle répète tout le temps qu'elle va mourir. Il y a des personnes de ce genre dont il faut connaître le langage pour en apprécier la valeur. Quand ils déclarent qu'ils vont être ruinés, cela veut dire qu'ils ont gagné un peu moins. Quand celle-ci dit aux autres et se dit à elle-même qu'elle va mourir, c'est comme si elle disait : « Je suis fatiguée. » Donc l'idée de mort est simplement dans ce premier cas l'expression d'uu état de faiblesse et d'abaissement mental.
Ce petit garçon de treize ans est le fils de la malade précédente, lui aussi a peur de mourir et le répète à chaque instant. Ici ce
â38 LES OBSESSIONS HYPOGONIDRIAQUES
n'est même plus de la dépression mentale, c'est de l'imitation. C'est un petit nerveux, somnambule la nuit, peut-être un futur hystérique : il se suggestionne en écoutant les doléances maternelles. Si la mère ne consent pas à exprimer autrement ses fatigues, il faudra lui retirer l'enfant.
Cette jeune fille de 21 ans,Ds..., est obsédée par la pensée de la mort mais d'une manière beaucoup plus grave. Cette pensée revient par accès, envahit l'esprit complètement pendant un ou deux jours; elle s'accompagne de grands phénomènes d'angoisse avec agitation et suffocation. Cette jeune fille appelle au secours, se suspend au cou des personnes présentes demandant en grâce qu'on la soutienne et qu'on la console.
Cette obsession n'est chez elle que l'aboutissant d'un assez grand nombre de phénomènes précédents. Quoiqu'il n'y ait guère d'antécédents héréditaires, elle a toujours été une névropathe. Peutêtre faut-il tenir compte de ce fait qu'elle est la dernière de six enfants, que la mère était épuisée et le père très âgé. Terreurs nocturnes dans l'enfance, règles tardives à 16 ans, tic des épaules à ce moment, puis, h. l'j ans, une série de phobies. La plus importante a été la peur des petites bêtes, qui se rattache aux manies de la précision, à la micromanie, aux manies de propreté. Non seulement, elle voulait se laver les mains toute la journée, mais elle avait la manie de se laver constamment le nez et les oreilles. » Une petite punaise aurait si bien pu s'y glisser. « Elle avait aussi la phobie des fonctions et surtout la phobie des fonctions intestinales : aller à la selle était pour elle une terreur. Bientôt, par une transformation intéressante, elle eut la manie de la perfection pour les selles et se rendait au cabinet cinquante fois par jour. Quand on essayait de diminuer ses manies, elle avait d'horribles angoisses ; depuis quelque temps surtout, ayant eu à passer des examens, elle avait lutté contre ses manies et les angoisses s'étaient beaucoup développées.
Ces angoisses étaient très pénibles, il lui semblait qu'elle suffoquait, qu'elle mourait. Bientôt la peur de l'angoisse devint la peur de mourir et aujourd'hui l'obsession de la mort accompagne chacune des angoisses quelles que soient les conditions qui la déterminent. Ainsi nous lui retirons un mouchoir qu'elle appuie sur son nez et nous voulons la forcer à respirer à l'air libre, c'est une lutte contre sa manie des petites bêtes : l'effort amène l'angoisse
et immédiatement elle a comme le sentiment de sa fin prochaine, ce qui augmente la terreur. L'idée de mort est ici l'expression de phénomènes antécédents d'angoisse et surtout de l'angoisse morale.
La quatrième malade, Bal..., est une institutrice instruite qui applique bien mal son intelligence. Elle a toujours été une rêveuse et elle a pris l'habitude des ruminations mentales : aboulique, indécise, jamais satisfaite, elle voudrait sans cesse être dirigée et elle est tourmentée par le sentiment qu'elle n'est jamais assez aimée. Elle a, depuis quinze ans, une série de manies mentales que nous connaissons bien et que nous avons déjà désignées sous le nom de manies de l'au delà. Elle ne vit pas dans le présent, mais elle se préoccupe toujours de ce qui va arriver après. Vous remarquerez à ce propos qu'il y a des psychasthéniques qui vivent dans le passé, d'autres qui vivent dans l'avenir, leur maladie consistant toujours à ne pas vivre dans le présent ; celle-ci a la manie de la recherche appliquée à l'avenir. « Comment sera mon cours demain? Est-ce que j'aurai des ennuis et si la journée de demain se passe bien, que sera celle d'après-demain ?» Cette manie est très fréquente. Nous avons vu il y a quelques jours une jeune femme d'une vingtaine d'années qui s'interrogeait avec angoisse sur la façon dont elle pourrait payer la robe de noce de sa fille qui avait dixhuit mois. Bal... en est venue à se préoccuper d'un avenir déplus en plus éloigné : « Comment se portera mon mari dans dix ans ? » Telle a été pendant longtemps une de ses questions préférées. « Combien de membres de ma famille seront encore présents dans vingt ans ? » Puis elle dépassa même ces échéances et elle en vint à s'interroger sur la vie future après la mort. Pendant plusieurs années, elle eut ainsi des ruminations sur l'immortalité de l'âme.
Malheureusement ces méditations altérèrent la foi de sa jeunesse, elle se mit à douter de cette immortalité et ce doute d'ailleurs s'accordait très bien avec sa maladie. A partir de ce moment, la mort lui parut beaucoup plus terrifiante, et ses ruminations d'avenir se fixèrent sur l'idée de la mort. En ce moment, elle ne pense plus qu'à cela. « Quand mourra mon mari ? Les vieilles gens se doutent-ils qu'ils sont près de la mort ? Ai-je dit à mon mari qu'il était plus vieux que moi et qu'il avait plus de chances de mourir? D'ailleurs, n'est-il pas possible que je meure avant lui? »
S40 LÈS OBSESSIONS HYPOCONDRiAQUËS
Il est h remarquer qu'elle n'est pas très angoissée, c'est ce qui arrive dans les véritables ruminations où l'agitation mentale est plus grande que l'agitation viscérale. L'angoisse, d'ailleurs toujours légère, ne vient que si elle veut se débarrasser de ces pensées absurdes, car il se produit alors une modification dans la dérivation.
Il y aurait plusieurs remarques intéressantes à faire sur cette malade. Une des plus curieuses c'est qu'elle présente, à un haut degré, l'alternance des troubles cérébraux et des troubles de l'estomac. Quand les ruminations se calment elle ne digère plus du tout, il y a atonie de l'estomac qui se gonfle et devient clapotant jusqu'à l'ombilic, puis il y a fermentation anormale, résorption de produits toxiques, migraine, acidité urinaire, etc.. Quand ces troubles se calment, les obsessions recommencent ; nous vous avons déjà signalé ces faits, nous les reverrons encore avec plus de détails. Pour le moment, nous remarquons seulement que chez cette malade l'obsession de la mort est le développement d'une manie mentale de l'au delà.
Enfin, cette cinquième malade. Ml..., femme de 5o ans, est arrivée à la même obsession de la mort par un tout autre mécanisme. C'est une femme qui a toujours été nerveuse et impressionnable, mais qui en somme est restée bien raisonnable jusqu'à ces dernières années. Il y a trois ans, elle eut le malheur de perdre sa fille unique âgée de 26 ans et en fut bouleversée. Elle commit alors une grosse sottise : elle voulut aller habiter avec son mari à peu de distance du cimetière de campagne où on avait inhumé sa fille, et elle fit bâtir sur le tombeau un petit monument assez élevé pour qu'elle pût facilement l'apercevoir de sa fenêtre. Ceci fait, elle se renferma dans cette campagne fort isolée et de sa fenêtre envoyait le bonjour à son enfant en regardant le tombeau. Tout cela est-il bien raisonnable? Est-ce qu'il n'y avait pas déjà des troubles à ce moment? Cela est possible mais la pauvre dame prétend qu'elle restait à ce moment bien tranquille et en bonne santé. L'année dernière, au moment où commençaient les troubles de la ménopause, elle eut à subir une petite opération chirurgicale. Elle resta troublée, plus faible qu'à l'ordinaire et plus inquiète. C'est à ce moment qu'à sa grande surprise, elle commença à s'appliquer à elle-même cette idée de mort dont elle s'entretenait depuis des années à propos de sa fille et
maintenant ce sont des crises d'angoisse avec terreur de mourir qui la prennent à tout instant du jour et de la nuit.
Il est intéressant de relever la diversité de ces origines pour une même obsession. Il n'en est pas ainsi, croyons-nous, dans l'hystérie. D'ordinaire, quand les hystériques rêvent à la mort, c'est qu'elles ont vu mourir quelqu'un, la suggestion est simple et reproduit un événement précis.
Dans nos cinq observations, il n'y en a qu'une où il y ait eu au début un spectacle véritable de la mort et encore, dans ce cas, n'est-ce pas l'image de la mort de l'enfant qui constitue l'obsession, mais de longues réflexions à propos d'un tombeau. Chez toutes les autres malades il n'y a jamais eu d'émotion causée par une mort véritable ; chez chacune l'idée de mort se forme par un mécanisme différent, chez l'une à propos de sentiment de faiblesse, chez l'autre à propos d'angoisse, chez la troisième à propos de réflexions sur l'au delà. Cela nous montre bien comment les obsessions sont un aboutissant de tout un travail mental, qui peut prendre des formes très diverses. C'est pourquoi nous les considérons plutôt comme une expression des troubles antérieurs et non comme le résultat d'une suggestion simple.
Observation 157. — Obsessions hypocondriaques. — Masturbation, algies, phobies, obsessions, hallucinations symboliques, hypocondrie, etc.
Ce malade, Jean, âgé de Sa ans, que nous désirons vous présenter le plus rapidement possible, constitue dans la pathologie des obsessions, le cas le plus remarquable, le plus extraordinaire que l'on puisse imaginer. Il est à peu près impossible de le décrire d'une façon suffisante, ou plutôt cette description occuperait un cours d'une année et ne laisserait aucune place aux autres malades. Et cela, pour une excellente raison : c'est qu'il représente à lui tout seul la pathologie tout entière des psychasthéniques. Il n'y a pas au cours de cette maladie un symptôme, une algie, une phobie, une manie, une impulsion, une obsession dont vous ne puissiez trouver immédiatement un bel exemple dans l'histoire de ce pauvre garçon. Il en résulte que pour vous décrire son observation, il faudrait refaire tout notre enseignement de cette
année et recommencer, avec de bien plus grandes complications, toutes les descriptions qui ont déjà été faites sur cent autres malades. Nous ne pouvons reprendre ce travail', et nous nous bornerons à une indication rapide des innombrables phénomènes pathologiques que présente ce malade vraiment exceptionnel.
La maladie est franchement héréditaire, quoique l'on ne constate pas parmi les ascendants de maladie mentale bien déterminée : il s'agit évidemment d'une évolution fatale de la famille dans un sens déterminé. Le grand-père paternel, sans avoir été précisément un malade, était déjà un hypocondriaque et un mélancolique. Il avait parmi ses frères et sœurs des nerveux et des bizarres. Le père est un homme très distingué, intelligent et travailleur ; mais son caractère inquiet et timoré est évidemment anormal. Il prend par moment des humeurs noires qui touchent de bien près à des crises d'obsession, enfin il est atteint de la goutte.
Jean fut évidemment anormal depuis son enfance : craintif, consciencieux à l'extrême, épouvanté par le plus petit reproche, d'une maladresse pratique invraisemblable, vivant replié sur luimême, étranger à tout, il ne put jamais s'adapter à la vie de collège et fut toujours la victime de tous ses petits camarades. L'éducation que lui donnèrent ses parents, ne contribua pas peu à augmenter ses troubles du caractère. On le soignait trop minutieusement, on ne lui laissait aucune liberté que d'ailleurs il ne demandait pas. A i8 ans, une domestique le conduisait encore au lycée et le recherchait, jamais on ne le laissa se débrouiller un peu tout seul. Aussi resta-t il toujours tremblant, renfoncé en luimême, paralysé devant la q,ioindre difficulté, et surtout devant la moindre personne.
Le malade fait débuter ses troubles principaux vers l'âge de quinze ans, au moment où il prétend avoir pris l'habitude de la masturbation : il conserve encore aujourd'hui un remords terrible de ces premières fautes auxquelles il attribue tous ses maux. Il se peut que ces mauvaises habitudes l'aient quelque peu affaibli, mais nous ne pouvons pas croire qu'elles aient déterminé à elles seules sa maladie ; la prédisposition héréditaire, l'éducation
I . Ce malade est l'un de ceux qui ont été le plus souvent cités dans le premier volume de cet ouvrage ; nous ne donnons ici qu'un résumé de son observation qui permettra de coordonner les différents détails déjà indiqués.
ont joué un rôle bien plus considérable. Quoi qu'il en soit, ces masturbations avaient déjà quelques caractères anormaux : d'abord elles étaient faites avec une naïveté, une inconscience des phénomènes sexuels absolument invraisemblable chez tout autre ; ensuite, il s'y mêlait déjii des phénomènes de fétichisme, des associations d'idées bizarres. Il avait un fol amour, très vague d'ailleurs, pour une femme de chambre assez laide et louche qui le traitait en enfant. Le mouchoir de cette femme de chambre déterminait des excitations, et il s'en frottait brutalement le nez pendant les masturbations, c'est de là que viendra plus tard la terreur de se toucher le nez et de se moucher.
Quelques mois après ces débuts, il fut pris, à la suite d'une masturbation, d'un phénomène très remarquable sur lequel il insiste beaucoup. Il s'était fatigué et était parvenu non sans peine à l'éjaculation ; à ce moment, il sentit « quelque chose de cassé dans sa tête, comme si tout se voilait dans l'univers, comme s'il y avait un abaissement énorme de ses forces et de sa vie. » Ce sentiment détermina une terreur folle 'avec idée de la mort subite, et il fit le serment de ne plus recommencer un acte si dangereux. Il a tenu parole, et maintenant, plus de quinze ans après, il est encore saisi d'une terreur inexprimable à la pensée de l'acte sexuel et de la masturbation.
Vous comprenez l'intérêt que nous attachons à cette crise singulière, depuis ce moment tant de phénomènes étranges lui ont succédé, que l'on est trop disposé à l'oublier. Dans notre hypothèse, cette crise de terreur à la suite d'une masturbation constitue le véritable début de la maladie ; c'est à ce moment qu'a eu lieu la chute de la pression cérébrale, analogue à ce qui se passe chez les épileptiques, chute qui a dû être énorme et dont il ne s'est jamais relevé. C'est depuis ce moment-là qu'il n'est plus à son niveau, qu'il se sent au-dessous de lui-même, qu'il est devenu incapable d'utiliser l'intelligence qu'il avait apportée en naissant : à partir de ce moment, il va y avoir des oscillations sans doute, des périodes de dépression plus grande ou plus faible, mais nous ne croyons pas qu'il soit jamais remonté au niveau normal.
L'année suivante fut remplie par des tristesses, des maux de tête, sans accidents mentaux bien nets ; c'est la dépression pure et simple de nos psychasthéniques. Puis commencent des inquiétudes, des préoccupations relatives aux femmes et en particulier relatives à cette femme de chambre qui l'avait impressionné.
344 LES OBSESSIONS IlYPOCOîNDRIAQUES
A 19 ans, son confesseur h qui il se plaint, est stupéfait de son ignorance ; il croit de son devoir de lui donner quelques notions puériles sur les sexes, sur les organes de la génération, sur la naissance.
Ces révélations bouleversent le pauvre diable au lieu de le rassurer, et nous voyons commencer une terrible maladie qui a duré six ans, c'est la période de l'algie du gland. Probablement par suite de réflexions sur les anciennes masturbations, le gland devient douloureux, c'est-à-dire qu'il devient le point de départ d'épouvantables angoisses. Quand on le touche, quand l'urine passe, quand les vêtements le frôlent, ce sont des douleurs épouvantables avec irradiation à la poitrine et au cœur. Tous les traitements, toutes les lotions, toutes les pommades sont appliquées sans succès. Le malade prend des manies invraisemblables dans la façon de s'habiller : sa chemise, son caleçon, son pantalon, tous ses vêtements sont truqués, attachés par des épingles d'une manière spéciale. Il invente des règles pour uriner, il détermine une secousse spéciale du ventre et des reins pour faire sortir sa verge sans y toucher, etc. Nuit et jour il rêve à son martyre et combine de nouvelles précautions ; à un certain moment, cette algie du gland s'est compliquée de troubles de la miction et il se rendit même malade en s'exerçant à la rétention d'urine. Tous ces troubles diminuèrent sans disparaître jamais vers l'âge de 26 ans, parce qu'à ce moment se développèrent d'autres phénomènes pUis intéressants.
Nous entrons dans la période des manies mentales et des obsessions qui dure encore depuis sept ans. Toutes les manies possibles se développèrent simultanément ou successivement, et deuxgrandes obsessions vinrent peu à peu envahir l'esprit relatives à deux femmes qui alternent dans les tourments du malheureux. Ces brèves indications que nous venons de résumer nous indiquent rapidement l'évolution et le développement graduel de la maladie.
Voyons dans l'état actuel les phénomènes morbides qui sont le résultat de tout ce travail. Nous constatons d'abord tous les troubles physiques du neurasthénique, l'atonie gastrique et intestinale avec les alternances de constipation et de diarrhée, tous les troubles de la nutrition qui lui donnent toujours très mauvaise mine et le laissent très maigre, quoiqu'il mange plutôt fortement, les sensations de fatigue qui sont chez lui tout à fait exagérées et qui lui font croire qu'il va tomber évanoui, les maux de tête, particuliè-
rement localisés à la fontanelle postérieure, avec des irradiations en cercle autour de ce point qu'il décrit avec complaisance, et dont il fait le point de départ d'hallucinations symboliques.
En second lieu, l'état aboulique domine évidemment la situation : ce garçon toujours très lent, en retard pour toutes les actions, demandant des préparatifs interminables pour la moindre des choses, d'une timidité et d'une sauvagerie inouïes, ne peut arriver à aucun acte : « Partout je suis inquiet, gêné, effrayé de la moindre chose, pas une action qui ne présente d'énormes difficultés, w Les troubles de l'attention sont parallèles, il ne peut jamais se fixer sur rien, sauf sur ses gémissements, il ne peut tolérer aucun travail mental qui provoque à son avis des troubles énormes, il a un sentiment perpétuel d'étrangeté, d'ahurissement, comme s'il ne pouvait jamais arriver à quelques notions de la réalité. D'ailleurs, ces modifications de l'esprit d'une si longue durée donnent un aspect très curieux h cet homme de 02 ans ; il est naïf, innocent, sans aucune notion de la vie pratique, d'une maladresse extraordinaire, il est évident comme il le dit « qu'il voit tout sans voir » et qu'il est incapable de se conduire.
Cependant, et c'est là ce qui fait le côté le plus curieux de ce personnage, il est très loin d'être inintelligent ; il parle bien, trop facilement même quand il s'agit de son mal, il a le raisonnement très délié, et très subtil quand il l'applique à ses ruminations. Il montre une grande délicatesse de sentiments, et vraiment quand il s'agit de l'interprétation psychologique des idées et même des caractères il montre beaucoup de finesse. C'est tout à fait étrange de voir ces hommes qui, à certains points de vue, sont de parfaits imbéciles et qui à d'autres points de vue ont une intelligence plutôt supérieure. On dirait un grand enfant, très bien doué, très fin, mais qui n'a aucunement vécu, c'est une intelligence de trente ans avec une expérience de six ans.
Il sent lui-même, avec une étrange acuité, les défaillances de son esprit, et il a un sentiment de mécontentement tout à fait typique : « Je sens, dit-il, une décadence intellectuelle qui n'est pas de naissance, car je n'étais pas comme cela... Tout cela a baissé... Vous ne pouviez vous figurer combien je voudrais la pleine possession de moi-même, de la mesure avec laquelle je suis né. Plus je vais, plus j'ai soif de comprendre, plus j'ai le désir passionné d'enlever ce voile, ce nuage, tout ce que vous voudrez qui sépare
mes malheureuses pensées de l'extérieur, m Ce sentiment d'incapacité le pousse à exagérer sa faiblesse et h se faire plus sot qu'il n'est, il n'ose rien juger, il n'ose même pas avoir son opinion sur un palais de l'Exposition ou sur un spectacle quelconque : « Cela me passe par-dessus la tète. » 11 fait semblant de ne rien comprendre aux choses de la nature et de la vie. Il a un perpétuel sentiment d'infériorité par rapport aux autres, ce qui fait que pour le plus petit prétexte, il est humilié. 11 a une disposition à se croire perpétuellement trompé, «comme s'il était toujours le dindon de la farce », et cette pensée joue un rôle dans la plupart de ses obsessions. Ces divers sentiments l'amènent à une résignation morne, il a peu à peu supprimé toutes les relations, tous les plaisirs, et il en arrive à un véritable ascétisme dont les rapports avec la maladie du scrupule sont ici bien curieux. Nous croyons que ces quelques phénomènes, son aboulie, son inattention, son défaut de perception de la réalité avec tous ces sentiments exag-érés d'humilité qui s'y rattachent sont les phénomènes fondamentaux de sa maladie. Bien souvent, il constate que les obsessions et les phobies s'arrêtent, qu'il ne sait plus par quoi il est tourmenté, mais qu'il n'en a pas moins un état indéfinissable et affreux qu'il appelle « l'état implicite ». C'est un état vague qui est immuable, perpétuel « qui surplombe l'esprit comme une couche de plomb ». Cet état est justement l'abaissement du niveau mental en dehors des obsessions.
Ces sentiments se compliquent bien vite, il a d'abord le besoin de direction, il voudrait constamment être remonté, il a le besoin de se plaindre, de raconter ses misères. Il a le sentiment qu'il ne les raconte jamais assez bien ; quand il a parlé avec volubilité pendant une heure, il supplie qu'on l'écoute encore un quart d'heure, puis encore un autre, il ne s'arrêterait jamais. Il est bouleversé si on hésite quelque peu dans les conseils qu'on lui donne ; il veut être commandé et obéir comme un petit enfant; un de ses rêves serait d'être toujours considéré et aimé comme un petit enfant.
Dans ces conditions, se sont développés d'innombrables phénomènes analogues à ceux que nous avons décrits sous le nom de phénomènes de dérivation. Nous ne pouvons énumérer tous ses tics : il met sans cesse les doigts dans le nez, il s'arrache les ongles, il écarte les jambes l'une de l'autre par saccades, etc. Presque tous ces tics ont eu ou ont encore une signification symbo-
lique, il lève à demi son bras droit au-dessus de sa tète, comme s'il cherchait constamment à l'appuyer contre un objet élevé. « Cela représente que j'ai un appui moral, que je me repose sur quelqu'un de plus grand, de plus fort que moi à mon côté. »
Les algies ont joué dans sa maladie un rôle énorme ; en dehors de cette grande maladie du gland qui a duré six ans, il a toujours conservé des souffrances dans les parties génitales, il marche à petits pas, surtout au tournant des rues « de peur qu'un mouvement brusque ne détermine un frottement psychique de la verge qui est si angoissant. » Il a eu de nouveau une crise d'algie épouvantable, parce que, dans une ville d'eaux, un médecin imprudent a exigé qu'il se lavât les parties ; il a à chaque instant des régions de la peau qui deviennent douloureuses, c'est-à-dire qui deviennent le point de départ d'angoisse, parce que la robe d'une femme les a frôlées dans le tramway. Il a des algies de l'estomac quand il a mangé d'un pain qui, par association d'idées, lui fait penser à telle ou telle dame.
Les phobies qui viennent ensuite portent d'abord sur les fonctions : bien entendu, il n'est pas question de l'acte génital auquel il ne peut même pas songer, mais il a des angoisses pour deux grandes opérations qu'il appelle lui-même « le mouchage et l'urinage. » Cela ressemble tant, dit-il, à l'acte sexuel ; un peu plus cela me donnerait une de ces jouissances si dangereuses. « Il a ensuite des phobies pour tout ce qui de près ou de loin peut lui rappeler les femmes et surtout celles dont il est obsédé, phobie des repas servis par une domestique, phobie des tramways, des voitures où il pourrait avoir une femme comme voisine, phobie des mouchoirs, des souliers, parce que l'un d'eux portait le chiffre 42, l'âge d'une dame qu'il a remarquée. Il a des phobies pour une foule de nombres qui sont ainsi devenus dangereux par association d'idées. Puis nous retrouvons les phobies classiques des couteaux, des rasoirs, des épingles, etc. Il a à la fois l'agoraphobie et la claustrophobie : « Ce qu'il redoute le plus dans les grands espaces, c'est la campagne, parce qu'il n'y a pas de médecin spécialiste pour le secourir. Le parc Monceaux à Paris lui fait autant d'effet que la campagne : il n'est pas difficile sur les analogies. Pour lutter contre cette terreur, il faut qu'il porte sur lui des adresses et des renseignements ; il a eu une crise terrible un jour qu'il s'est aperçu dans la rue qu'il avait oublié ses cartes de visites : « S'il était tombé par terre, on l'aurait transporté à la
Morgue. » Il a peur des salles fermées pour d'autres raisons, parce qu'il lui faut toujours pouvoir sortir facilement de l'endroit aj où il entre; ce besoin assez général chez les psychasthéniques tient, croyons-nous, au trouble de la volonté qui empêche ces malades de prendre jamais une décision définitive. Il entre dans une église ou dans un théâtre sans savoir si oui ou non il a l'intention ferme d'assister h l'office ou à la représentation : il veut pouvoir sortir s'il lui prend fantaisie de changer d'idées. C'est une des raisons, nous l'avons dit, qui rendent malades les psychasthéniques quand ils sont fiancés et qui les font presque toujours éluder l'acte définitif du mariage. Ajoutez des phobies innombrables de tout ce qui rappelle les maladies ou la mort, des cimetières, des cérémonies funèbres, des employés des pompes funèbres. Il ne peut dans son pays, traverser la place de l'Hôtelde-Ville entre neuf heures du matin et cinq heures « parce que le bureau des décès est ouvert et qu'il le croirait ouvert pour la déclaration de sa propre mort ».
D'ordinaire, comme nous l'avons vu, le grand nombre des phobies ou des phénomènes angoissants diminue les manies mentales ou les ruminations et inversement. Jean constitue une exception sur ce point, car il a toutes les manies mentales : manie de la répétition, manie du retour en arrière, manie de pousser à l'extrême, manie de la précision (arithmomanie), etc., etc. Parmi les plus remarquables chez lui, il faut citer les manies de la précision : il faut qu'il sache exactement le degré de température de l'eau dont il se sert, il faut qu'il compte les battements de son cœur, ses respirations, etc., il compte toujours par groupe de quatre, incapable de s'arrêter au milieu d'un de ces groupes et terrifié quand il doit passer sur quelques chiffres redoutables, or il y en a des quantités^, 12, i4, 20, 22, l\'] , etc. Il a à ce propos une extraordinaire mémoire des chiffres et des dates ; on dirait qu'il s'est constitué une sorte d'éphéméride à son usage. Telle date du mois, c'est sa dernière masturbation, telle autre la naissance de la femme de chambre louche, telle autre la mort du mari de la cousine de la femme de chambre, vient ensuite la date du jour où pour la première fois nous l'avons fait uriner; correctement, etc. Il a ainsi des anniversaires mémorables pour tous les jours de la semaine et presque pour tous les jours de l'année.
Ces manies se rattachent aussi à un autre trouble qui, chez lui,
est bien caractéristique, la manie de l'association des idées. Les associations d'idées sont chez lui si nombreuses, si surprenantes, si compliquées qu'il est impossible de les considérer comme naturelles. Il souffre à l'estomac : i° parce qu'il a mangé du pain ; i° qui vient d'un boulanger ; S'' qui a été indiqué a sa mère par un monsieur ; 4° dont la femme est morte le jour ; 5° qui était l'anniversaire du jour; 6° où il a commencé l'obsession; 7° relative à Charlotte. Il ne peut plus approcher des kiosques de journaux parce que ceux-ci contiennent des journaux qui ont autrefois relaté la mort peu convenable d'un grand personnage. Il ne peut tolérer la durée de trois quarts d'heure, pour rien au monde il ne resterait à table trois quarts d'heure, il ne resterait assis, ou il ne marcherait trois quarts d'heure; ne lui at-on pas dit que le même personnage était resté trois quarts d'heure avec une femme avant de mourir ? Cela suffit pour rendre cette durée terrifiante, etc. Il est évident que c'est lui qui cherche ces associations d'idées, c'est une des conséquences de son attention maladive constamment appliquée à certaines catégories de phénomènes.
La manie du symbole lui fait représenter toutes ces idées par des images qu'il appelle des hallucinations ; il voit la femme de chambre qui rit aux éclats ou bien il sent des fluides envoyés par une dame de son pays quand il se tourne dans cette direction. Ce ne sont pas de véritables hallucinations, elles sont loin d'être complètes et d'être objectives, ce sont des métaphores et des symboles qu'il invente pour préciser ses tourments.
La manie des précautions sera représentée chez lui par la manière compliquée dont il attache sou caleçon, son pantalon, par ses études sur la direction de son lit, par le choix minutieux de sa place à table, etc. La manie de la conjuration lui fait inventer une foule de formules pour repousser les tentations et les dangers, c'est ce qu'il appelle des syllabes de clôture. Le son « té, té, té, té, » répété quatre fois comme abréviation du mot assez, est un procédé souverain contre les velléités de masturbation. Dans les cas graves, il lui faut murmurer : « Allons, assez de phénomènes. » Bien entendu, il aura des serments et des pactes : « Si je consens à entrer là, que j'aie ma tentation de masturbation. » Mais la plus grave des manies sera celle de l'oscillation et de la délibération. A propos de chaque action, il a d'interminables hésitations : chacun des deux partis est repré-
sente par une image symbolique, la femme de chambre le pousse d'un côté et Charlotte le pousse de l'autre ; il oscille indéfiniment, et cette oscillation devient extrêmement pénible et angoissante. Il est horriblement malade, quand il cherche ce qui est préférable d'une douche ou d'un bain : « Que je fasse blanc, que je fasse noir, dit-il tristement, j'aurai toujours ma petite mesure de phénomènes. » Le plus fâcheux, c'est qu'il arrive toujours en définitive à ne rien faire et à se priver de tout, l'ascétisme et l'inertie sont toujours les termes vers lequel se dirigent ces malades de la volonté.
Il n'est pas étrange que dans ces conditions ce pauvre garçon en soit venu à concevoir une foule de pensées obsédantes qui expriment plus ou moins bien ces innombrables tourments. Il y a quelques obsessions plus ou moins sentimentales qui jouent un grand rôle dans sa vie. Il a la pensée constamment dirigée sur deux femmes : l'une, cette femme de chambre louche, qui est surtout représentée comme se moquant de lui et qu'il croit voir rire, l'autre, une dame âgée de ses relations que nous avons appelée Charlotte et qui est censée déterminer des sensations erotiques en lui envoyant des fluides dans les jambes. Ce ne sont que des obsessions, car il sait fort bien la fausseté de semblables idées ; mais il y rêve sans cesse, se les représentant dans tel ou tel coin de son cerveau, les mêlant à toutes les opérations de sa vie, les faisant intervenir à tout propos. Chez luide telles obsessions sont bien voisines des idées fixes de persécution, il ne peut s'empêcher de croire que la femme de chambre lui veut du mal, et il a malgré lui un sentiment que les employés des pompes funèbres sont de mauvaises gens, capables de souhaiter sa mort. Ce qui domine évidemment chez ce pauvre garçon, ce sont les obsessions hypocondriaques et surtout les obsessions génitales; cellesci se rattachent chez lui à la terreur qu'il a des fonctions sexuelles au point de vue de la santé beaucoup plus qu'au point de vue de la moralité. 11 est obsédé non seulement par la pensée de la mort mais par la pensée de toutes les maladies possibles, hernies, diabète, affections cardiaques et surtout par la terreur de la méningite. Nous pouvons à peine arriver à lui faire lire dix lignes d'un journal ; il a bien confiance en nous, mais il ne peut pas comprendre pourquoi nous l'exposons ainsi à une méningite terrible.
Sa maladie présente quelques oscillations: dès qu'il est un peu excité, remonté par un encouragement, par un bon conseil, par un