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L'OBSESSION DE CÉCITÉ ET DE MORT

petit succès, dès qu'il peut faire un effort d'attention, il change complètement, il oublie ses obsessions et ses manies. Mais il retombe bien vite, et l'abaissement mental ramène tous les phénomènes. Il est mieux à Paris au milieu du monde qui l'excite un peu, il est plus mal dans l'isolement et dans le calme. On observe fréquemment chez les phychasthéniques, cette influence excitante et vivifiante de la vie de Paris. Un autre malade du même genre a des tics respiratoires avec angoisse, analogues à de l'asthme, dès qu'il a passé huit jours à la campagne. Il est guéri de ses angoisses respiratoires dès qu'il se retrouve à Paris au milieu de ses affaires. Toute l'évolution de la maladie de Jean se rattache ainsi aux idées que nous vous avons souvent exprimées sur le rôle considérable que joue l'inertie mentale, l'impuissance de l'action et de la pensée dans la formation de tous ces phénomènes secondaires, des agitations forcées et des obsessions. C'est là une indication pour le traitement, il lui faut non seulement des toniques physiques, mais des toniques moraux. Malheureusement, malgré tous nos efforts, il est bien difficile de le maintenir constamment à un niveau suffisant. C'est un spectacle vraiment triste que celui de ce garçon, très bon et très intelligent, complètement perdu par de pareils rabâchages.

Observation i58. — Obsession de cécité et de mort. — Sentiment de dépersonnalisation, maladie de Krishaher.

Cette vieille femme de 56 ans, Bul..., nous présente un cas bien bizarre qui soulèverait d'interminables discussions psychologiques. Nous ne pouvons que vous faire connaître rapidement une catégorie d'accidents assez rares sous cette forme. Cette bonne femme va vous expliquer ses souffrances car elle ne demande qu'à parler : « C'est épouvantable, c'est odieux, on n'a pas idée d'un supplice pareil, depuis deux mois, j'agonise, je suis dans un tombeau, le pire des tombeaux, je suis enterrée... C'est bien vrai, puisque je ne puis plus rien voir, rien que du noir, un noir d'encre. Quand on ne voit plus de jour, on agonise ; je ne suis plus vivante, je suis complètement morte. Je ne vois plus personne autour de moi, je suis absolument seule, ...rien ne vit, rien n'existe autour de moi, je suis seule dans le tombeau, sans lumière. Non, je n'existe

plus, je suis morte et morte dans les ténèbres, dans l'isolement complet, un isolement qui est épouvantable... » Elle bavarderait ainsi indéfiniment : interrompons-la seulement un instant pour constater qu'elle vit parfaitement, et, ce qui est plus curieux, qu'elle voit parfaitement clair.

Si nous lui demandons ce qu'il y a devant elle, elle va décrire tous les objets, reconnaître les personnes, distinguer les couleurs à n'importe quelle distance et dans toutes les directions : il n'y a aucun trouble ni de l'acuité visuelle, ni du sens des couleurs, ni du champ visuel. Quand on lui fait remarquer qu'elle voit très bien, elle se borne à changer un instant son langage: (( En ce moment, dit-elle, je vois à peu près,... ou du moins vous ne comprenez pas ce que j'ai, je ne puis pas me faire comprendre, ...mais dans cinq minutes je vais voir tout noir comme de l'encre, je vais être morte toute seule... » Et elle recommence les mêmes gémissements, en les mettant simplement au futur. Cette concession ne dure pas longtemps car, si on la laisse continuer sans faire de remarques, elle ya bien vite revenir au présent et se déclarer de nouveau morte dans le noir.

Quelle est cette singulière affection ? Peut-on dire que ce soit un délire ? Pas précisément, puisque cette bonne femme ne commet aucune absurdité et qu'elle, se comporte très bien dans les salles. Si on lui demande de chercher un objet, elle y va avec complaisance, et si maintenant même nous lui disons de retourner à son lit, elle va rentrer toute seule bien tranquillement à l'infirmerie tout en disant qu'elle est morte et qu'elle est dans un noir d'encre. C'est une idée qu'elle répète, sans y conformer sa conduite, et par conséquent sans y croire complètement. En un mot, c'est une obsession; mais cette obsession n'est pas l'expression d'un souvenir ou d'une idée abstraite, c'est l'expression d'un sentiment. Ce sentiment présente chez elle trois variétés principales : i° le senment de ne plus voir clair, de ne voir que du noir, 2° le sentiment d'être isolée de tous les êtres humains, 3° le sentiment d'avoir perdu sa personne et sa vie, d'être morte. Ces sentiments et ces idées obsédantes constituent un syndrome qui a été décrit d'une manière remarquable, en 1878, par Krishaber. Depuis on l'a souvent appelé la néçropathie cérébro-cardiaque ou la maladie de Krishaber. Cette maladie a été rendue célèbre par les psychologues et elle joue un grand rôle dans le livre bien connu de Taine sur l'Intelligence.

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