LES IMPULSIONS AUX FUGUES ET AU VOL
bien complèlement, l'exécution est lente, par conséquent susceptible d'être suivie dans ses détails. Il n'y a pas d'ordinaire de grosses émotions de délires qui mettent du désordre dans l'expression des idées et des sentiments. Ce sont donc des cas tout à fait spéciaux pour l'étude et nous ne manquons pas une occasion de vous signaler leurs diverses variétés. Il s'agit encore de fugues chez ce jeune garçon, mais elles ne sont pas tout à fait semblables à celles que nous vous avons déjà décrites et méritent de nous arrêter un peu.
Voici un petit bonhomme de quinze ans, Go..., qui a l'air un peu débile, mais qui, au fond, n'a pasl'airabsolumentd'un mauvais garnement. Depuis deux ans, il s'est sauvé de chez lui plus d'une douzaine de fois. Il a fait différents voyages d'une durée variable. D'abord, de quelques journées seulement, puis de plusieurs semaines. Ce qui est plus grave encore, c'est qu'il a emporté dans ses expéditions de l'argent qu'il avait volé avant de partir, d'abord, les petites sommes contenues dans le porte-monnaie de sa sœur, puis le montant des factures qu'on l'avait envoyé toucher, une fois 68 francs, l'autre fois 3o4 francs. Voilà la fugue qui se complique et le premier sentiment c'est de dire que le cas relève de la police correctionnelle plus que de la clinique. Cela a été aussi au début de notre opinion et nous partagions l'avis des parents qui voulaient placer ce jeune voleur quelque temps dans une sorte de pénitencier. Cependant en étudiant un peu plus les détails de ses fugues, nous ne pouvons nous empêcher d'être frappé de leur bizarrerie, de leur absurdité et, sans être tout à fait convaincus, nous avons un peu pitié de ce pauvre diable.
Comment examiner les fugues? Dans beaucoup de cas, nous avons éprouvé une grande difficulté, c'est que le malade présentait l'oubli complet de son expédition. Cela même constituait un caractère essentiel des fugues hystériques. Ici, nous ne trouvons pas ce premier caractère : notre jeune homme, quand il rentre, la tête basse, raconte à peu près son expédition, il paraît en avoir conservé un souvenir très suffisant, les souvenirs d'ailleurs ont été contrôlés avec grand soin par sa famille qui a cherché à se rendre compte de l'emploi du temps et de l'emploi de l'argent, et ses récits ont toujours été trouvés exacts. C'est donc, d'après ses récits et ces vérifications, que nous pouvons voir comment les choses se passent.
Au début, à l'âge de i3 ans, il habitait à Chantilly. Sans rime
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ni raison, il partait seul, sans argent, parfois en chaussons et nutète, il restait sans manger un ou deux jours et marchait indéfiniment sur la route de Paris. Enfin, à bout de ressources il venait demander asile à une parente à la Garenne-Colombes ou bien rentrait aux environs de sa maison, se blottir dans quelque coin. De ces premières fugues, il n'avait du reste qu'un souvenir très vague : «J'ai marché droit devant moi sur la route de Paris, je suis rentré parce que j'avais trop faim. )) Il ne retrouvait qu'avec peine quelques détails. D'ailleurs, il ne demandait qu'à ne pas s'en préoccuper. Il a bien fait cela une quinzaine de fois ; plus tard, un an après, il prenait avant de partir le porte-monnaie de sa sœur, ou même l'argent de la caisse, Mais que faisait-il de cet argent, puisqu'il a eu quelquefois en volant ses patrons des sommes assez considérables, une fois 3oo francs ? Il est étrange de voir qu'il ne se procure avec cet argent aucun plaisir, il ne dépense rien pour son agrément, c'est à peine s'il se nourrit. Dans une journée voici ses dépenses pour la nourriture : pain o fr. 20, chocolat o fr. 20, bière o fr. 3o et il vit un jour avec cela.
Une autre journée il se paie un repas de 2 fr. 10, le troisième il n'a que du pain et du chocolat pour o fr. 20 et pour o fr. i5 de la bière. Ce n'est pas une vie luxueuse et d'ailleurs le pauvre diable rentre toujours exténué et mourant de faim. Il n'achète rien d'autre. Mais alors que fait-il de son argent? Il s'en sert pour payer la diligence et le chemin de fer, car il est constamment en route. Dans une fugue, il va de Chantilly à Creil, il descend un instant seulement pour reprendre un billet de Creil à Amiens, puis d'Amiens h Arras,d'ArrasàLille, de Lille à Douai, à Armentières et il finit par échouer chez des amis près de Douai. Quand on le rencontre au milieu de sa route et qu'on veut le faire rentrer il s'échappe et continue à voyager tant qu'il lui reste quelques sous. Ces personnes de Douai ont voulu le faire rentrer et l'ont mis dans le train à Orchies. Il descend en route et reprend un train en sens inverse pour Calais. Une fois à bout de ressources, il rentre chez lui la nuit, vole le porte-monnaie de son père et reprend un chemin de fer jusqu'à Douai ou une autre fois jusqu'à Belfort. En un mot, ces fuites ne paraissent lui rapporter aucune satisfaction, tout son argent passe en circulation indéfinie; c'est déjà bien bizarre.
En outre, ce garçon semble extrêmement malheureux de ses mésaventures. On surprend de lui, à la fin d'une de ses fugues, la
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lettre suivante écrite à une parente : « Je suis encore parti ; vous dire pourquoi, je ne le sais pas, c'est quelque chose de supérieur à ma volonté qui me guide», et il demande humblement conseil, (c Faut-il rentrer chez ses parents qui vont le mettre dans un pénitencier ou faut-il s'ebgager directement comme mousse ? »
Enfin une dernière remarque qui ne repose il est vrai que sur ses paroles, c'est l'état subjectif dans lequel il se trouve pendant ses voyages. Il ne s'amuse de rien, il ne regarde même pas le paysage par les portières. Il est mal à son aise, il éprouve un sentiment de froid et cherche tout le temps à se réchauffer.
Ces faits, quoique évidemment peu précis ont frappé tous ceux qui l'ont connu et les directeurs des maisons pénitencières auxquels on l'a adressé sont les premiers à nous le renvoyer en disant qu'ils ne peuvent croire à la responsabilité entière de ce jeune malheureux. Nous sommes de leur avis. Etant donné ce que nous savons déjà des fugues, nous en retrouvons ici les caractères, il est vrai, incomplets : impulsion absurbe, sans rapport avec le reste de la vie, s'exécutant en elle-même assez correctement, dans un état d'esprit assez confus, sans que le malade puisse penser à autre chose qu'à la fugue qu'il exécute, souvenir persistant il est vrai mais probablement très incomplet. Ce n'est pas la fugue hystérique typique, c'est l'impulsion réduite chez ces malades obsédés que nous avons appelés des psychasthéniques.
Peut-on remonter à l'origine ? Celle-ci semble bien banale. C'est tout simplement la haine de l'étude ; ce pauvre diable ne pouvait rien apprendre à l'école. Il est même probable que les efforts d'attention lui étaient particulièrement pénibles, comme ils le sont encore aujourd'hui. Au début, ses fugues consistaient à se sauver de l'école tout simplement. Plus tard, il a continué quoiqu'il ne sache plus pourquoi il se sauve. On l'a retiré de l'école, il fait le métier qu'il a choisi, mais l'ancienne habitude reprend sous forme d'impulsion irrésistible. C'est que c'est évidemment un faible, un^débile quoique nous ne trouvions pas d'antécédents héréditaires. C'est un enfant qui n'est intelligent qu'en apparence. Il ne peut suivre une idée, il passe sans cesse d'un sujet à l'autre; il est totalement dénué d'attention. Ces esprits ne résistent à aucune impulsion, à aucune habitude. Il faudrait trouver pour lui une maison d'éducation qui ne fût pas précisément un pénitencier, où on le soumît à quelque occupation réglée. En même temps on empêcherait toute fuite pendant quelques an-
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nées. L'attention se développerait et riiabitude impulsive se perdrait.
Observation 190. — Impulsion au vol. — Exagération des instincts, manie du vol chez des animaux, manie du vol chez une enfant de sept ans.
A propos de plusieurs malades, nous avons eu l'occasion de vous parler des instincts naturels exagérés qui deviennent pathologiques par défaut d'équilibre. Cette supposition vous a paru un peu aventureuse quand il s'agissait d'un adulte, chez qui mille causes, des suggestions, des habitudes, peuvent développer l'idée fixe sans qu'on ait besoin de recourir à l'instinct. L'hypothèse devient beaucoup plus intéressante quand il s'agit d'enfants très jeunes. Voici à ce propos un cas très curieux que nous n'avons pas d'ailleurs la prétention de bien comprendre.
Voyez cette gentille petite fille de sept ans, Han... N'est-ce pas bien dommage qu'elle manifeste une habitude bizarre qui nous fait penser, malgré nous, à une perversion de l'intelligence.
Depuis quelques mois, on s'est aperçu dans sa maison qu'une foule de petits objets disparaissaient mystérieusement: des clés, des anneaux, des peignes, des brosses à dents, etc. Une enquête a prouvé que c'était elle la seule voleuse. On a retrouvé de ces objets qu'elle cachait dans des petits coins. Pour beaucoup d'autres, il a été impossible de les retrouver. Naturellement, on interroge l'enfant, on la gronde ; on remarque alors qu'à ce moment sa figure change complètement. Vous voyez qu'elle est jolie, qu'elle a l'air éveillé, chez] elle, elle joue et elle bavarde tout le temps. Quand on parle des objets disparus la figure devient abrutie, les yeux grand ouverts restent fixes et il n'y a plus moyen d'en tirer un mot. Elle répond toujours que c'est elle qui a pris les objets, que cela elle le sait bien; mais après, si on lui demande pourquoi, où elle les a mis, c'est le mutisme le plus complet, ou bien elle répond : « je ne sais pas », et cela avec un air si abruti que toutes les personnes de la famille ont eu une impression que ce n'était pas une méchanceté normale.
En y mettant une patience énorme, en l'interrogeant à part, avec beaucoup de douceur, nous sommes arrivés à ce qu'elle se confie un peu plus. Elle a pleuré et a dit que ce n'était pas de
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sa faute, qu'elle était heureuse d'entasser les objets clans une belle cachette mais qu'elle oubliait où elle était.
Pour compléter le cas, n'oublions pas de vous dire que l'accident présenté par cette enfant n'est malheureusement pas nouveau et qu'elle a traversé une période tout à fait semblable, à l'âge de 3 ans juste, volant pour les cacher, des dés à coudre, des ciseaux, des crayons. Cela avait paru passer, puis cela recommence maintenant à l'âge de sept ans.
En écoutant cette histoire, vous ne pouvez vous empêcher de songer que cette enfant ressemble tout à fait à certains animaux, aux pies qui volent les objets brillants pour les amasser, au hamsters qui remplit ses galeries de provisions amassées de tous côtés. Elle se conduit comme les animaux qui ont des instincts de voler, d'amasser, de faire des provisions. La comparaison nous vient à l'esprit parce que nous lisions dernièrement une étude remarquable d'un psychologue américain, M. W. James, sur les instincts des hommes. Il soutenait, ce qui est très vrai, qu'on ne donne pas à l'instinct une place suffisante dans la vie humaine et il prétend qu'un de nos instincts les plus curieux, qui nous vient de l'animal d'ailleurs, est l'instinct de faire des provisions. De cet instinct, il tirait non seulement l'idée de propriété, mais la manie de la collection qui existe chez tous les enfants et qui plus tard joue un certain rôle dans l'esprit scientifique. Quoi qu'il en soit de ces théories, l'instinct de la collection est certainement l'un des plus curieux chez l'animal et chez l'homme. N'y a-t-il pas, chez cette enfant, un déséquilibre analogue à celui qui existe chez certains idiots avec développement excessif d'un instinct qui devient tout puissant et irraisonné.
Ce qui nous surprend cependant, c'est que l'enfant est intelligente, bien élevée, parlant deux langues, apprenant tout ce qu'elle veut. Espérons qu'il ne s'agit que d'une petite impulsion accidentelle et non d'un état d'imbécillité. Nous avons surtout demandé aux parents de la bien observer et de voir un peu son état quand elle accomplit ses vols. Peut-être aurons-nous plus tard plus de renseignements à vous communiquer.
Observation kji. — La folie morale. — Impulsion à menlir,
à voler, elc.
L'observation de cette jeune fille nous présente l'occasion de
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VOUS dii'e quelques mots d'un problème médical assez curieux, qui a fait autrefois beaucoup de bruit et qui est un peu délaissé aujourd'hui, quoique non résolu.
Cette jeune fille. Sol..., qui a i6 ans et demi, est-elle une malade au sens ordinaire du mot ? Est-il légitime de vous la présenter? Elle n'a, il faut se hâter de le dire, aucun trouble apparent ni du mouvement, ni de la sensibilité ; nous insistons sur ce point, qu'elle n'a pas l'ombre d'un stigmate d'hystérie. Elle n'a pas de troubles de l'intelligence, du moins si on entend par là la perception, la mémoire, le langage sous leur forme élémentaire. Elle n'a pas d'idées fixes, ne délire en aucune manière et peut causer avec nous très raisonnablement. En un mot, elle n'a rien du tout de pathologique.
Voyez cependant ce qui se passe dans cette famille. On s'est aperçu qu'elle volait de l'argent à ses parents ; cet argent elle prétend l'employer à acheter des cadeaux à ses amies, en réalité, on ne sait où il passe. C'est qu'en effet, elle ment continuellement de la façon la plus invraisemblable. Elle a un aplomb extraordinaire qui trompe tout le monde et elle en profite pour raconter des choses inouïes. Dans ses récits elle cherche à faire le plus grand tort à ses parents, à sa mère surtout ; ainsi, elle va expliquer partout que sa mère a un amant, que cette mère la livre elle-même à des hommes qui la violent, que ceux-ci lui ont donné une maladie vénérienne et qu'elle est allée se faire visiter par un médecin, etc., puis elle invente que son père a fait des banqueroutes frauduleuses. Elle raconte cela de tous les côtés, dans les ateliers où on essaye de la faire travailler. Nous disons : « On essaye », car jusqu'à présent on n'a pas réussi à lui faire faire quelque chose. On la renvoie de tous les ateliers comme paresseuse, insubordonnée et mettant le désordre partout. Jusqu'à présent, elle semble ne pas avoir eu une mauvaise conduite au point de vue génital, car elle est jeune et très surveillée ; mais elle cherche à faire des attouchements à son petit frère et il est bien probable qu'elle a de mauvaises habitudes. En résumé, paresse incurable, refus de travail, mensonges à un degré invraisemblable, surtout mensonges calomnieux, dépravation et vol.
Que pensez-vous de tout cela ? Est-ce absolument naturel ? Le médecin doit-il s'en désintéresser et la renvoyer au moraliste ? La famille est parfaitement convenable, son petit frère, élevé dans le même milieu, est très raisonnable. Ce ne sont ni les exemples,
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ni l'éducation qui luiont manqué. Il faudrait admettre que c'est par un acte de liberté pure que cette fillette, seule de la famille, se laisse aller à tous ces désordres : nous ne croyons plus à une liberté semblable. D'ailleurs la petite paraît désolée de toutes ces sottises ; elle les regrette autant qu'elle le peut, il ne semble pas qu'il y ait là choix bien prémédité, il est bien plus vraisemblable qu'il y a là un désordre mental. Les progrès de la clinique psychiatrique nous ont tout justement conduits à ne plus admettre l'entière responsabilité des enfants de ce genre.
Quel est le genre de troubles qu'elle présente ? Un grand nombre d'aliénistes ont cru nécessaire d'inventer pour ces cas une catégorie spéciale. Griesinger, en Allemagne, inventait pour eux le nom de folie morale. Il y a toute une littérature sur cette folie morale ; nous vous signalerons le travail de Brierre de Boismont, 1869, les leçons de Krafft-Ebbing, 1871, (Moral Wahnsinn), Mendel (die Moralische Wahnsinn, 1876), Reimer (Moralisches Irresein, 1878), Dagonnet (Folie morale, 1878), Savage (Moral insanity, 1881), Verga (Follia Morale, 1881), Hollander (Moral insanity, 1882), Hughes (A Case of moral insanity, 1882), Wright et surtout Maudsley (le Crime et la Folie), Motet (la Folie morale, i883), puis toute l'école des criminologistes italiens : Lombroso, Garofalo, Ferri, Livi (Folie morale), etc. Les travaux qui ont le même titre deviennent plus rares dans ces dernières années, mais vous le voyez, il y a toute une époque, de 1860 à i883, où un très grand nombre d'auteurs en France, en Allemagne et en Italie, adoptent pour désigner un groupe de malades la même expression de folie morale.
Qu'entendent-ils par là ? C'est que la moralité suppose le développement de certains instincts qui peuvent être lésés isolément tandis que le reste de l'intelligence demeure intact. Nous avons de la peine à adopter aujourd'hui cette interprétation. Il n'y a pas une faculté morale particulière susceptible d'avoir des maladies. Il est bien plus juste de supposer chez ces sujets des maladies banales des autres fonctions psychologiques et d'attribuer aux circonstances la forme que prennent ces troubles. A notre avis on pourra trouver des hystériques, des scrupuleux, des épileptiques qui prendront l'apparence des fous moraux. Il suffit que les circonstances dirigent dans le sens du désordre moral leur extrême suggestibilité.
En somme, cette jeune fille n'est normale qu'en apparence. Si elle
ne travaille pas, ce n'est pas uniquement par paresse, c'est qu'elle ne peut aucunement fixer l'attention. Si elle ment, ce n'est pas tout à fait qu'elle le fait exprès, en voici une preuve : sa mère a découvert un journal de jeune fille où elle raconte pour elle-même les événements de sa vie et qu'elle voulait tenir secret. Ce journal personnel est rempli de mensonges abominables. Est-ce qu'elle veut donc se mentir à elle-même et quel en sera le bénéfice ? La vérité c'est qu'elle rêve et qu'elle est en plein dans le romanesque. Ce qui dirige ses rêves, c'est, d'un côté, une vanité extravagante et, de l'autre, l'imitation. Une camarade à l'atelier a dû être visitée par un médecin, il lui semble beau d'être dans le même cas, de là toute une rêverie sur sa mère qui l'a livrée, etc. La plupart de ces vols, au moins ceux qu'on a pu connaître, ont réellement pour but de faire des cadeaux, à tort et à travers.
En un mot, tous ces désordres moraux résultent de lacunes dans les facultés de la volonté et de l'attention, d'un état permanent de rêverie et de suggestibilité. Cet état se retrouve dans différentes maladies. Il se peut qu'il s'agisse ici d'un début d'hystérie quoique les symptômes physiques ne soient pas encore accentués, mais il est bien probable que la maladie se caractérisera plus tard.
En un mot, nous profitons de l'occasion pour vous faire remarquer que le plus souvent la folie morale n'est pas une entité. Il nous semble vraisemblable que les cas de ce genre se rattachent à des classes connues : les imbéciles, les psychasthéniques, les épileptiques ouïes hystériques.
Observation 192. — Dipsomanie. — Etat alcoolique, conscience du danger, désir de la guérison, crises de dipsomanie, intermédiaires entre l'ivrognerie et la dipsomanie.
Si nous présentons ce pauvre homme, ce n'est pas parce que son cas a le mérite de la rareté, il est au contraire d'une triste banalité, c'est parce qu'il nous suggère quelques réflexions intéressantes.
Ce pauvre homme vient déjà régulièrement depuis six semaines, se plaindre tout simplement de boire trop chez le marchand de vins. En effet, l'abus des boissons alcooliques détermine chez lui certains troubles trop faciles à diagnostiquer, une gastrite avec
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brûlure très douloureuse à l'estomac, de la pituite le matin, des états congestifs de la face, du pharynx, même des bronches, puis des troubles nerveux, tremblement généralisé, trouble encore passager dans le mouvement des membres inférieurs qui devenaient tantôt douloureux, tantôt « comme morts», des troubles du sommeil, des cauchemars, etc. En un mot, il est facile de constater un état d'alcoolisme déjà assez avancé, qui ne tarderait pas à déterminer des accidents. Déjà la mémoire et l'intelligence ont considérablement baissé, déjà le mouvement des membres inférieurs est gêné, les accidents du côté du système nerveux sont évidemment à redouter, sans compter les troubles de la digestion.
Tous ces troubles s'expliquent d'ailleurs facilement par l'habitude de ce brave homme d'aller absorber trois ou quatre litres de vin en dehors des repas, sans compter bien entendu les petites gouttes diverses aux repas ou ailleurs. Ce malade prétend user peu de l'alcool, mais boire surtout du vin, une chopine à la fois et continuer jusqu'à une demi-ivresse tous les jours.
Puisqu'il vient consulter lui-même, qu'il connaît très bien ses symptômes, leur signification, leur pronostic, qu'il est même plutôt disposé à l'exagérer, puisqu'il sait très bien la cause des accidents et les rattache lui-même à tous ces litres de vin plus ou moins alcoolisés, bus en dehors des repas, il n'y a qu'à lui donner un conseil bien simple, celui de cesser de boire et l'état alcoolique, heureusement encore bénin, disparaîtra probablement très facilement : c'est là une consultation qui ne semble pas difficile.
Malheureusement, le malade nous répond qu'il connaît très bien ce conseil, qu'il le trouve excellent, qu'iljuge nécessaire de le suivre, mais qu'il n'en peut rien faire parce qu'il n'a pas la force de résister à sa passion.
« Le malade : J'ai beau me faire à moi-même toutes les menaces possibles : si tu bois tu vas être ivre devant le patron, tu seras renvoyé dans la misère avec ta famille, tu vas perdre ta santé, être paralysé des deux jambes, devenir fou à Sainte-Anne, tu vas te damner, aller en enfer tout de suite. Eh bien, en me disant tout cela, j'entre dans le cabaret. Et tenez en vous quittant je vais y aller. »
En racontant cela il exprime un désespoir curieux, qui paraît sincère. Il est épouvanté de sa situation ; il en a très peur et il semble bien être impuissant à s'arrêter. D'ailleurs quelque chose
prouve sa bonne volonté : c'est qu'il fait de véritables efforts pour se faire guérir. Il a entendu parler, comme tout le monde, de ce fameux sérum anti-alcoolique qu'on obtient en rendant des chevaux alcooliques et en prenant leur sérum. Il a été se faire piquer etil n'a renoncé au traitement que parce qu'il a constaté son peu d'efficacité. Il est donc vrai qu'il veut ne pas boire et que cependant il s'alcoolise tous les jours de plus en plus.
Cet état est en lui-même assez curieux. Nous connaissons bien une maladie classique où le malade boit d'une manière que l'on qualifie d'involontaire : c'est la dipsomanie. Mais il est admis que cette maladie se présente par crises pendant lesquelles le malade boit d'une façon solitaire, avec une sorte d'inconscience jusqu'à ce qu'il tombe abruti et qu'ensuite il est sobre pendant quelque temps. Un de nos malades disait à ce propes qu'il faisait ses neuvaines. Celui-ci présente bien l'un des caractères de la dipsomanie, c'est qu'il boit seul, sans gaieté. Il refuse toujours d'accompagner des camarades, mais l'instant suivant il s'en va seul à un autre cabaret. Il boit d'une façon abrutie en se rendant mal compte de ce qu'il fait ou bien en se gourmandant et en se faisant des menaces. Mais, d'autre part, un autre caractère manque tout à fait: il ne boit pas par crises, il boit continuement depuis l'âge de aS ans jusqu'à maintenant. Ce seul caractère suffit d'ordinaire pour faire de lui un simple ivrogne et non un dipsomane d'après les classifications habituelles.
Nous serions moins rigoureux: il Y a beaucoup d'exagération théorique dans les enseignements classiques sur les obsessions etles impulsions. Il est admis, par exemple, que les obsessions, celles du scrupule par exemple, se présentent par crises, avec des intervalles de rémission et cependant l'une de nos malades n'a jamais changé d'état pendant douze ans.
Un phénomène n'en reste pas moins une impulsion automatique parce qu'il est continu et régulier. En réalité, il y a d'innombrables intermédiaires entre l'ivrogne qui désire volontairement se saouler en bonne compagnie et le dipsomane tout à fait aliéné. Il y a graduellement de moins en moins de volonté, c'est-à-dire de pouvoir d'arrêt et de plus en plus d'automatisme jusqu'à l'inconscience complète et l'amnésie. Notre homme est à l'un de ces échelons et nous serions même disposé, vu son désespoir et ses efforts, à le rapprocher du bout de l'échelle et à dire que c'est une forme atténuée de la dipsomanie. Ce qui justifie encore ce dia-
gnostic c'est qu'il a toujours été un nerveux, un impulsif. Un dur métier de mécanicien sur une locomotive a créé le besoin et l'habitude de l'alcool qui est devenu l'objet d'une impulsion irrésistible ; ces remarcjues à elles seules seraient déjà intéressantes pour nous montrer le rôle que jouent les troubles mentaux chez tous ces ivrognes qui travaillent si bien à la dégénérescence de la race. Il faut ajouter encore deux mots sur une tentative de traitement. Ce pauvre homme s'est mis en tête que l'hypnotisme le guérirait, il le demande avec instance. Ce serait une b'elle chose de o^uérir un ivrogne et nous ne pouvons pas lui refuser d'essayer. Cet essai n'est pas absolument ridicule, d'abord le malade y croit, cela seul suffirait pour lui donner peut-être le point d'appui qui lui manque pour résister à son impulsion. Ensuite nous avons souvent insisté sur un fait curieux, sur la grande analogie de l'état mental alcoolique et de l'état mental hystérique. Dans certains cas de délire alcoolique on constate toutes les suggestions, tous les actes inconscients comme dans un beau somnambulisme hystérique. Depuis six semaines nous avons essayé trois ou quatre fois de l'endormir. Nous notons un petit engourdissement avec trémulation des paupières, un peu de catalepsie, c'est-à-dire un petit début d'hypnose. Le résultat thérapeutique est très beau, la première fois il a résisté 5 jours et la seconde 8 jours à l'impulsion qui le pousse au cabaret. Avec un peu de bonne volonté il peut arriver à se sauver ainsi lui-même.
Nous venons de prier le malade de sortir et nous pouvons vous dire que nous ne sommes pas aussi rassurés sur sa guérison. Le résultat que nous avons déjà obtenu ne prouve malheureusement pas grand'chose : si on veut hypnotiser ce pauvre homme ou faire semblant de l'hypnotiser tous les jours pendant une heure ou deux, on l'empêchera certainement de toucher à une goutte de vin aussi longtemps qu'on le voudra. Mais quand le médecin, plutôt que le malade, sera fatigué de ces séances peu intéressantes, il recommencera. Ce sont toujours des gens qui auraient besoin de la volonté d'autrui.
Observation 190. — Crises de dipsomanie. — Crises de dépression, heureuse influence de l'ivresse, impulsion à boire, exécution complète de l'impulsion dipsomanique.
Par opposition avec le malade précédent, qui se rapprochait de
l'ivrognerie vulgaire, voici un clipsomane classique. La même maladie exactement semblable existait chez le grand-père maternel ; les parents semblent avoir été indemnes de troubles nerveux bien caractéristiques.
Cet homme de 3o ans, D..., a toujours été très nerveux : il était particulièrement sujet à des crises <( de dépression » depuis l'âge de i5 ans. « De temps en temps, dit-il, il me semble que je m'effondre... » Ace moment, sa volonté toujours faible diminue encore, « il n'est plus bon à rien », il ne sait « même plus lire », c'est-à-dire qu'il ne peut plus faire attention à ce qu'il lit. « Tout lui paraît confus et étrange et cet état, ajoute-t-il, est intolérable. »
Pendant longtemps, jusqu'à l'âge de 22 ans, il a supporté ces crises pénibles avec résignation ; il restait ainsi aplati quelquefois pendant deux heures à peine, quelquefois pendant plusieurs jours. Il avait bien le sentiment vague qu'il lui faudrait une excitation quelconque pour le relever, « il aurait voulu faire une excentricité, quelque chose qui l'émotionnât et le tirât de cet état », mais en réalité il ne faisait aucune sottise et l'état se dissipait peu à peu.
Vers l'âge de 22 ans, il vécut dans une université d'Allemagne et fut entraîné par ses camarades à faire des excès de boisson. Ces ivresses répétées eurent un résultat remarquable, celui de dissiper les crises de dépression et de lui enlever ce sentiment horrible de chute profonde, si bien qu'une idée vague germa dans sa tête, c'est que l'ivresse était un remède souverain contre ses tourments.
Depuis ce moment, ses crises ont changé de nature : quand il se sent déprimé, il est envahi par l'idée obsédante de la boisson, il lutte, il hésite, il ne se décide pas du tout à se griser, il veut seulement se soulager et diminuer le sentiment horrible de dépression qu'il éprouve. Il boit à contre-cœur, seul, sans plaisir, sans conviction, mais il boit, et bientôt il ne peut plus résister, il dépense tout l'argent qu'il a sur lui, met sa montre au Montde-Piété, emprunte d'une manière absurde et finit par un état d'hébétude complet qui amène d'ordinaire la fin de la crise.
Il faut remarquer ici un caractère important des dipsomanies : c'est que l'impulsion s'exécute et semble même s'exécuter jusqu'au bout, puisqu'on finit par ramasser ces malheureux ivres morts. Ce caractère est remarquable parce qu'il existe très rarement au même degré dans les autres obsessions. Un très grand nombre de scrupuleux répètent tout le temps qu'ils se sentent poussés