LES SCRUPULES DE VOCATION
tentement perpétuel. Elle raconte qu'elle a des souffrances horribles en accomplissant ce qu'elle appelle « ses devoirs d'état, )) c'est-à-dire en soignant son ménage, en veillant a la cuisine, en surveillant l'enfant et en recousant des boutons. Elle se figure avec naïveté que ce dégoût vient de son idée de vocation religieuse qui transforme en chose méprisable les occupations d'une femme mariée. N'est-il pas vraisemblable qu'elle renverse les termes : étant donnés son caractère si intellectuel et si peu pratique, son abaissement mental qui l'éloigné de la réalité, son besoin d'excitation mentale « de la petite fièvre d'enthousiasme » comme elle le dit, il n'est pas nécessaire de chercher bien loin une explication pour comprendre qu'elle ait horreur de recoudre des boutons. Cette difficulté des actions pratiques est fondamentale chez elle, et s'accompagne de sentiment de mécontentement de sa position, de l'idée qu'elle est « déplacée ».
Quand une femme de ce genre cherche à imaginer une autre position qui soit l'inverse de sa situation pratique de mère de famille, elle ne sait concevoir que la vie religieuse et il en résulte une alternative dans laquelle elle se débat : c'est en somme l'opposition entre Marthe et Marie, entre la réalité et le rêve qui a pris une forme symbolique en raison d'une manie chère à ces malades. Une preuve de plus, ce sont les circonstances dans lesquelles l'obsession a débuté ou plutôt s'est formulée : le début le plus grave a été au moment des fiançailles. Le mariage désiré par les parents et presque imposé ne lui souriait aucunement et ne correspondait pas du tout à ses aspirations imaginaires. C'est à ce moment qu'elle a senti sa vocation religieuse et qu'elle a commencé à s'interroger à ce sujet. Ces réflexions ne sont pas sans intérêt pour nous faire comprendre la nature de semblables obsessions qui se rattachent au fond du caractère du sujet bien plus que les obsessions hystériques.
Le traitement de cette malade a eu des elTets fort heureux ; l'isolement de son milieu qui lui paraissait pénible, le régime alimentaire, la suggestion excitante et rassurante, l'éducation de la volonté lui ont fait faire beaucoup de progrès. Mais il lui faut des efforts continuels pour les maintenir.
LLS OB!SESSIO>S. H. • 2^
38(3 LES OBSESSiOiNS DE LA HONTE DE SOI
Observation 172. — Obsession de la honte de l'alimentation. — Refus d'aliments, éreuiophobie, manie des pactes.
Voici un cas assez simple et assez fréquent mais qu'il est important de connaître, car il y a là une question importante de pratique médicale. Cette jeune fille de a/j ans, Cui..., en arrive peu à peu, depuis deux ans, à refuser complètement de manger. Ce furent d'abord des résistances survenant de temps en temps et qui ont commencé il y a très longtemps, à l'âge de i3 ou i4 ans. Puis elle imagina des prétextes fondés sur de prétendues maladies de l'estomac pour manger le moins possible, elle commença des plaintes sur le goût des aliments, sur la cuisine, elle prit des habitudes bizarres de changer la nature des plats qu'on lui servait : elle appelait du veau du mouton et réciproquement. Enfin, les résistances devinrent plus grandes, elle resta deux jours, huit jours sans manger ; depuis six semaines le refus est à peu près complet. C'est là un symptôme qu'on a tort d'appeler toujours de l'anorexie, car il ne comporte pas toujours la perte de l'appétit et qu'on a souvent proposé d'appeler sitieirgie (repousser les aliments). Ce symptôme est banal et amène bien souvent les jeunes filles chez les médecins neurologistes.
Vous savez que l'on parle presque toujours à ce propos d'anorexie hystérique, c'est quelquefois vrai, mais il est dangereux de généraliser. Rappelez-vous les principaux symptômes de l'anorexie hystérique: en premier lieu, la perte de la sensibilité spéciale de la faim avec anesthésie plus ou moins propagée aux organes de l'alimentation et qu'il faut rechercher sur la bouche, la langue, le pharynx, l'œsophage, l'estomac et même l'intestin. Cette anesthésie s'étend souvent aux régions de la peau qui recouvre les organes : ainsi nous avons souvent eu l'occasion de vous montrer que l'anesthésie de l'épigastre accompagne assez souvent celle de l'estomac, et que l'anesthésie de la peau du ventre accompagne l'inertie intestinale. Ces symptômes n'existent à aucun degré chez cette malade, il n'y a aucune région de la peau qui soit anesthésiée : la bouche est sensible et la langue distingue bien les saveurs. A-t-elle également conservé la sensation de la faim ? Cela est plus difficile à déterminer ; elle se plaint souvent de n'avoir pas
faim quand on veut la faire manger, mais n'est-ce pas là le résultat de son entêtement?
Il y a un petit fait dont l'importance est assez grande pour montrer la conservation de la faim et l'absence de l'anorexie proprement dite : c'est l'habitude de manger en cachette. Vous savez que le fait est connu depuis longtemps : beaucoup de ces jeunes filles qui se feraient tuer plutôt que de manger à table, se lèvent la nuit pour voler de la nourriture dans le garde-manger, et les parents en viennent toujours à laisser traîner des aliments çà et là afin qu'elles se nourrissent la nuit. Notre malade a tout à fait cette habitude, elle mangeait même de cette façon avec une certaine régularité, presque tous les soirs. C'est ce qui explique la conservation relative des forces malgré un refus apparent de tout aliment depuis six semaines. On a souvent répété que ce caractère de manger en cachette caractérise les hystériques. Ce n'est pas très juste; dans la grande anorexie hystérique, avec forte anesthésie, la faim est si bien supprimée que la malade ne songe jamais à manger. Quand nous voyons l'habitude de manger en cachette prendre un grand développement, comme dans le cas présent, nous devons déjà soupçonner qu'il s'agit d'autre chose que de l'hystérie.
Enfin vous connaissez ce symptôme curieux que présentent les hystériques anorexiques : l'exagération du mouvement, l'excitation motrice dont il n'y a ici aucune trace. La malade est plutôt inerte, rêveuse, et n'a pas cette agitation, cette belle ardeur au travail qui caractérise l'hystérique quand elle refuse de manger.
Ces remarques nous montrent donc qu'il ne s'agit pas d'un cas d'hystérie simple, le refus d'aliments ne dépend pas simplement d'une anesthésie qui supprime la faim, il est en rapport avec des résolutions et des entêtements, des idées. Ces idées sont ici assez confuses : la malade n'est pas très intelligente, et, en ce moment, elle se perd dans son délire. Les idées principales sont qu'elle peut bien vivre sans manger e;t que d'ailleurs il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'elle meure, sa présence dans le monde étant inutile, des idées vagues qu'elle a fait des vœux religieux qui lui interdisent l'alimentation, que si elle mange il arrivera des malheurs. Toutes ces idées se rattachent à un sentiment fondamental très curieux : la honte de manger. Depuis l'âge de 12 ou i3 ans, elle a ce sentiment : il lui semble que c'est laid, vilain de
manger, qu'on devrait se cacher pour le faire comme pour uriner. C'est là une des formes les plus importantes de ce groupe des hontes du corps qui jouent un si grand rôle chez les scrupuleux. La considération de cette honte de manger explique fort bien les manies de manger en cachette dont on arrive pas à rendre compte, quand on ne parle que d'anorexie proprement dite. Si on suit l'histoire des malades on voit qu'ils ont commencé par redouter les dîners de famille où l'on est nombreux, cju'ils ne voulaient pas aller dîner en ville, quils refusaient de manger devant des étrangers ; plus on considérera cette honte des fonctions organiques, plus on expliquera ces bizarreries de l'alimentation, de la respiration, de la miction même et surtout des fonctions génitales.
Nous ne voulons pas remonter au delà et chercher l'origine psychologique de cette honte de manger, c'est un point que nous avons déjà souvent discuté. Remarquez seulement que cette jeune fille croyait rougir en mangeant, qu'elle avait la peur de rougir ; ajoutez que comme tous les scrupuleux elle voulait rester petite fille et qu'elle avait la crainte de grandir vous aurez déjà remonté vers l'origine ; une étape plus haut vous trouveriez la timidité, la crainte d'être remarquée, la crainte d'avoir à faire un effort, enfin cette aboulie spéciale qui est en rapport avec l'abaissement du niveau mental. Un père probablement alcoolique, c'est tout ce que nous retrouvons comme étiologie.
Quant au traitement, remarquez qu'elle mange depuis qu'elle est entrée à l'hôpital : le changement, l'émotion, l'ont déjà quelque peu secouée et ont fait remonter sa tension psychologique. Il est probable que cette forme de ses scrupules disparaîtra assez vite, mais nous craignons qu'elle ne soit remplacée par bien d'autres. '
Observations 178 et 174. — L'obsession de la folie. — Fréquence
très grande de cette obsession, cette idée n'existe pas chez les aliénés
' délirants, aboulie, défaut de confiance, inquiétude, honte de soi.
Nous voudrions, à propos de ces deux malades qui se ressemblent beaucoup, attirer votre attention sur une obsession intéressante qui n'a pas été bien étudiée. Nous voulons parler de l'obsession de la folie.
Le sentiment, la crainte de la folie, est un accident assez fré-
quent chez les obsédés ; cette première malade, Léo..., âgée de 36 ans, le présente au plus haut degré. Elle a l'idée fixe qu'elle va devenir folle, qu'elle va délirer, qu'elle va faire des folies. Cette seconde malade, Vof. .., âgée de 38 ans, présente un peu moins cette idée, mais elle l'a fréquemment h propos de son autre obsession, la peur du chien enragé. D'ailleurs elle a eu autrefois, à l'âge de i8 ans, une obsession que nous trouvons analogue, celle des crises de nerfs. Elle était tourmentée par l'idée qu'elle allait avoir des crises convulsives et délirantes. C'était à peu près la même chose que l'obsession de la folie de Léo... Un très grand nombre des malades que nous vous avons présentés ont eu cette même obsession de la folie. Rappelezvous en particulier quelques-uns de ceux qui présentent le symptôme de l'agoraphobie. Plusieurs analysent leurs terreurs en disant qu'ils ont le sentiment de perdre la tête, qu'ils ont peur de faire des folies. Plusieurs malades agoraphobes qui viennent actuellement se faire soigner dans le service sont tout à fait dans ce cas. C'est donc une obsession très fréquente.
Cependant si on y réfléchit, cette idée et ce sentiment sont assez bizarres. Ils n'existent guère chez les vrais fous. Le persécuté, le mélancolique qui parle d'échafaud, le maniaque qui hurle, n'ont pas souvent le sentiment de la folie. En effet, ces termes sont presque contradictoires, la folie n'est pas une chose qui se sente ; du moment qu'on la sent et qu'on l'apprécie, c'est qu'on n'est pas fou. Par conséquent, il doit y avoir un malentendu, quand ces malades nous disent qu'ils se sentent fous, qu'ils agissent comme des fous.
En quoi consistent leur sentiment ? Une première réponse facile consiste à dire qu'ils pensent à d'autres fous qu'ils ont vu et que la folie dont ils parlent n'estpas laleur, mais celle qu'ils ont pu apprécier. En effet, Léo.., rattache son idée fixe à la vue d'une folle qu'elle aurait rencontrée il y aune douzaine d'années; Vof... rattache sa crainte des crises délirantes à la vue d'une crise de nerfs. Ainsi l'obsession de la folie serait une obsession banale, due à un spectacle émotionnant. Ce n'est pas tout à fait notre opinion ; d'abord, pourquoi ces personnes-là sont-elles si fréquemment impressionnées par la vue d'une folie quelconque. Après tout il y a dans leur existence des circonstances plus émotionnantes que celle-là. Au lieu de se souvenir des malheurs qui ont pu leur arriver, ils se rappellent toute leur vie qu'ils sont entrés dans une Cour de
Sainte-Anne ou qu'ils ont vu un ivrogne délirer. Il y a déjà dans le choix de cette émotion quelque chose de spécial. En outre, nombre de ces malades, et en particulier les agoraphobes dont nous vous parlions n'ont jamais vu de fous et se sont fait spontanément une idée de la folie.
C'est qu'en effet cette folie dont ils parlent sans cesse est une folie imaginaire, c'est leur façon à eux de concevoir la folie. Cela consiste pour eux à faire les actes qui, à leur point de vue, leur semblent déraisonnables. Léo... a peur dans sa prétendue folie de faire du mal à sa petite fille, une agoraphobe a peur dans sa folie de se laisser enlever par un monsieur. La folie, pour eux, c'est, en somme, l'action qu'ils redoutent, l'action antipathique à leur caractère de mère de famille ou de jeune fille honnête. Nous en arrivons à nous demander pourquoi ils ont peur de faire des bêtises, car c'est là en somme leur idée fixe de la folie: c'est qu'ils se défient de leur propre volonté.
Reprenons l'histoire de Léo... qui est au fond dans les grands traits la même que celle de Volf. .. Depuis l'enfance, ce sont des inquiètes qui ont peur de ne pas satisfaire les maîtresses en classe, de ne pas bien faire la première communion, de ne pas bien travailler, qui souffrent d'un défaut continuel de confiance en elles-mêmes. Ce défaut de confiance, d'ailleurs, est justifié car elles manquent absolument d'énergie et de décision, elles hésitent indéfiniment et se laissent mener par tout le monde. Vous reconnaissez nos abouliques et nos scrupuleux. Ce que nous voulions vous faire remarquer, c'est que l'obsession de la folie n'est qu'une expression de leurs scrupules perpétuels.
Deux mots maintenant sur les détails propres à chacune de ces deux malades. Léo..., quia 36 ans, est obsédée depuis l'âge de i[x ans par cette idée de la folie qui la tourmente surtout lorsqu'elle a le sentiment de la solitude, de l'isolement moral. C'est vous dire que son scrupule prend facilement la forme d'agoraphobie.
Vof. .. a 38 ans, elle a eu une première crise à l'âge de i8 ans, consistant dans la peur d'avoir des crises délirantes. Cette première atteinte n'avait pas laissé beaucoup de traces dans l'esprit, l'inquiétude qui persistait toujours était devenue vague. Il y a un an elle fut mordue par un petit chien ; l'émotion fut vive mais l'obession ne se développa guère que six semaines après. Il nous faudra un jour revenir sur cette période d'incubation.
Depuis elle a un sentiment complexe de mécontentement, de honte d'elle-même. Cette morsure au pied la rend « différente des autres, diff'érente de ce qu'elle était autrefois, plus malheureuse que les autres ».
Ce n'est pas précisément la peur de la rage, c'est un sentiment qui se rapproche de la honte de soi-même et que la malade ellemême rapproche de la peur de la folie. Elle bavarde sans cesse en elle-même sur cette idée et se fatigue la tête par ses ruminations. C'est pourquoi nous avons rapproché ces deux malades en cherchant à étudier un caractère plus général de l'obsession. Plus on examine ces malades, plus on comprend qu'il n'y a pas lieu de séparer les diff'érentes phobies les unes des autres et qu'il y a dans toutes un fond commun toujours le même, l'inquiétude et l'aboulie.
Observations 175-180. — Obsessions de la folie. — Élat psychas- Ihénique à la suite d'un accouchement ; • — à la suite de l'allaitement, crises d'obsession ; — sentiment d'isolement, besoin de direction; — phobie des couteaux, angoisses ; — sentiment d'engourdissement, rachiatgie, sentiment de l'étrange ; — aboulie, inquiétude, agoraphobie à la. suite d'émotion.
Il suffit de vous présenter rapidement ces six malades pour confirmer une opinion que nous avons souvent exprimée devant vous sur la fréquence de l'obsession de la folie. Cette idée de la folie est celle qui exprime le plus simplement pour l'esprit du malade les troubles fondamentaux de l'abaissement de la tension mentale qu'il ressent, et les sentiments d'incomplétude qu'il éprouve si vivement.
Zb..., femme de 82 ans, présente un état psychasthénique à la suite d'un accouchement. « Je me dégoûte de moi-même, je me frappe de tous ces cauchemars, j'ai tout le temps l'idée que je suis complètement folle, dites-moi si je le suis tout à fait, j'ai peur de me jeter par la fenêtre avec mes enfants, j'ai peur de commettre des crimes : les nerveux et les fous font des crimes, et j'en ferai peut-être aussi, puisque je suis folle... »
Car..., femme de 28 ans, a déjà eu une première crise, il y a trois ans pendant qu'elle allaitait sa fille ; la crise s'est guérie en
deux mois. Les troubles viennent de recommencer à la suite de fatigues et à propos d'une querelle avec le mari. Les obsessions ne sont pas continues, elles réapparaissent par crises trois ou quatre fois par jour pendant une demi-heure ou deux heures. Les crises sont accompagnées d'agitation motrice, et la malade marche tout le temps en répétant tout haut ses ruminations ; comme cela arrive souvent quand il y a agitation motrice et grande agitation mentale, il y a peu d'angoisse proprement dite. La malade répète « que cela lui barre dans la tête, qu'elle n'est plus comme tout le monde, qu'elle est tout à fait folle, et qu'il faudra l'enfermer comme la petite R... qu'elle a vue à la Salpêtrière...^». L'histoire de la petite R... qu'elle a vue il y a quelque temps est évidemment insignifiante, d'autant plus que R..., une confuse stupide que nous avons eue dans les salles, ne montrait aucunement cette agitation, c'est une manière de dire qu'elle se sent drôle et qu'elle ne se sent plus maîtresse d'elle-même.
Cas..., femme de 62 ans, d'une famille où l'on ne trouve pas d'aliénés mais des goutteux, a déjà eu deux accès semblables à celui-ci : il est intéressant de remarquer que les trois accès se sont produits dans les mêmes circonstances à propos des mêmes sentiments moraux. A l'âge de 42 ans, elle vit son fils tomber à l'eau, on le retira à demi noyé, mais il survécut. La mère fut épouvantée et eut l'esprit traversé par cette idée : « Je vais rester seule. » Elle resta un mois sans manger et sans dormir répétant sans cesse « qu'elle ne pourra plus se conduire dans la vie parce qu'elle est isolée sans appui, qu'elle a perdu la tête, qu'elle est folle. » A l'âge de 45 ans, elle apprit la mort de sa mère qui, pourtant, n'habitait pas avec elle, nouvel accès de trois mois tout à fait identique. Enfin, il y a deux mois, sa fille cjui habitait avec elle vient de la quitter : « Cela m'a frappée de nouveau, j'ai eu la tête lourde, gênée, je ne suis plus libre de penser, quelque chose m'empêche de développer mes idées, je deviens indifférente à tout, il me semble que je suis seule au monde, comment voulezvous que je vive si je suis seule, j'ai besoin d'être dirigée puisque je suis à moitié folle, ma grande crainte c'est d'être folle, je demande à tout le monde si on me trouve déjà tout à fait folle ; si je ne le suis pas tout à fait, cela ne va pas tarder, puisqu'on me laisse seule. » Ici, c'est le sentiment d'isolement si grave chez les psychasthéniques qui est la source d'où sort l'obsession de folie.
Mrc..., homme de 46 ans, a toujours été un scrupuleux, indécis, mécontent de toute action qu'il vient de faire et regrettant toujours de ne pas avoir fait le contraire. Il a déjà eu, h plusieurs reprises, la phobie des couteaux : détail particulier il est fabriquant de couteaux, et il les fait toujours à bouts ronds, jamais pointus, tant pis pour les goûts de la clientèle. Il est depuis quelque temps plus fatigué surtout après des troubles digestifs qui ont amené un fort amaigrissement. Le voici pris d'angoisses à la pensée qu'il va devenir ramolli, qu'il va être fou comme ces malheureux qu'il a vus une fois dans un asile, il y a dix ans. « Cette idée me tourmente toute la journée et c'est elle qui détermine mes angoisses. » Nous pensons au contraire qu'elle est la suite naturelle des angoisses et surtout des sentiments qu'il ressent sur lui-même depuis longtemps.
Gru..., femme de 28 ans, a commencé les troubles psychasthéniques après la mort de sa mère, il y a trois mois : douleurs de tête, atonie de l'estomac, sentiment d'engourdissement et de fatigue douloureuse et rachialgie. Ce dernier symptôme a ici un petit intérêt, parce que certains auteurs qui voulaient trop séparer, à notre avis, la psychasthénie et la neurasthénie ont soutenu que les malades qui ont des obsessions et des angoisses ne présentaient pas ce symptôme banal de la rachialgie. L'état neurasthénique de celle-ci s'est rapidement aggravé, elle a des crises d'agitation dans lesquelles elle veut tout casser et pendant lesquelles elle bat son mari et ses enfants, des crises de suffocation et d'angoisse, surtout le matin au réveil. Depuis quelques jours, soit pendant l'agitation, soit pendant l'angoisse, elle se plaint de devenir folle : « J'ai la tête drôle, dit-elle, j'ai des idées bizarres : promettez-moi que vous ne m'enfermerez pas. C'est effrayant de devenir comme les fous, je préférerais mourir,' la mort ne me fait pas peur, j'étouffe en pensant que je vais devenir folle et je ne peux pas m'empêcher de le penser tout le temps.» Son mari se montre très étonné et nous répond qu'il ne comprend pas où elle a pu chercher une pareille idée, car, dit-il, elle n'a jamais vu de fous et on n'en parlait jamais devant elle.
Il n'en est pas de même chez cette dernière malade, Byp..., femme de 28 ans ; elle avait un frère à l'asile depuis bien des années, et elle allait le voir sans inquiétude. Il y a 18 mois, sans
avoir été prévenue d'avance, elle l'a trouvé mort et a dû s'occuper de son enterrement. Le lendemain, elle a été prise d'une crise de dépression mentale : elle sentait quelque chose de lourd dans la tête, elle s'est mise à répéter qu'elle voyait des gens avec une figure horrible, que les maisons lui paraissaient à l'envers, que personne n'avait plus l'air naturel, qu'elle était poussée à se jeter contre les murs, et que certainement elle devenait folle comme son frère. La crise s'est calmée assez vite, elle a recommencé les jours suivants, puis les crises sont devenues subintrantes et depuis quelque mois la maladie est constituée avec deux symptômes principaux : l'agoraphobie et l'obsession de la folie. Bien qu'il y ait ici, au point de départ, la vue d'un aliéné, nous ne rattachons pas l'obsession à ce spectacle. Cette femme a visité son frère pendant plus de dix ans sans avoir cette obsession, elle était simplement une aboulique et une inquiète. C'est l'émotion qui a produit rabaissement mental et qui a fait naître le trouble de la perception, l'apparence étrange des objets. Comme elle avait vu un aliéné, elle a traduit cette apparence étrange en l'exagérant, quand elle a dit que tout devenait horrible, que tout était à l'envers, qu'elle était folle, et tant que persiste l'abaissement mental avec les sentiments d'incomplétude, son esprit est poussé à reproduire la même interprétation, c'est ce qui a constitué chez elle l'obsession de la folie.
TROISIÈME SECTION LES OBSESSIONS DE l'aMOUR
Les obsessions amoureuses sont très fréquentes et se présentent le plus souvent sous la forme du regret passionné d'une personne qui a quitté les malades. Ces obsessions semblent au premier abord assez différentes des obsessions de honte. Cependant nous croyons juste de les rattacher au même groupe, car ces amours pathologiques dépendent presque toujours du besoin de direction, du besoin d'excitation, du sentiment de faiblesse et d'incomplétude, et par conséquent elles ont le même point de départ et la même nature que toutes les obsessions de honte.
Observatiox i8i. — Obsession amoureuse. — ■ Entêtement, obsession de la honte de soi.
Cette jeune fille, Byl..., âgée de 21 ans, est amoureuse : il semble que ce soit là une chose bien naturelle et que nous ayons grand tort de nous en mêler. Cependant, il est bon que vous sachiez que tous les amours ne sont pas normaux, et que très souvent ils peuvent être aussi pathologiques qu'une phobie ou une obsession. Depuis longtemps on a admis chez ceux que l'on appelait les dégénérés des obsessions amoureuses, des érotomanies, M. Magnan les a particulièrement étudiées. Vous savez qu'il les divisait en trois classes, suivant que l'amour était plus matériel ou plus idéal, les manies de masturbation, les manies erotiques proprement dites avec désir sexuel, et les érotomanies idéales, les passions de ces malheureux amoureux d'une étoile. Cette distinction est intéressante, elle ne permet peut-être pas d'expliquer facilement la genèse de ces obsessions. Si nous laissons de côté les masturbations qui sont des tics, des agitations élémentaires, nous croyons que les autres classes s'entremêlent bien souvent et nous pensons qu'il y a lieu de tenir compte, pour répartir les cas qu'elles embrassent, des diverses conditions psychologiques dans lesquelles se développent ces amours. Ce premier cas que nous
étudions aujourd'hui est aussi le plus simple, l'amour ne joue ici qu'un rôle secondaire. Il est comme les jalousies, comme les idées de folie une expression d'un sentiment fondamentale et d'une obsession plus profonde et plus simple.
Voyons comment les faits se sont passés. Cette jeune fille, arrivée à l'âge de 21 ans il y a quelques mois, vint un beau matin faire à ses parents ahuris une singulière déclaration. Elle leur déclara qu'étant majeure et libre d'elle-même, elle voulait épouser le garçon jardinier de la maison. Elle leur apprit que déjà plusieurs fois elle était sortie la nuit de sa chambre, et qu'à l'aide d'une échelle elle était montée dans la chambre de ce garçon, qu'ils étaient fiancés et que le mariage devait avoir lieu le plus tôt possible. Le garçon jardinier, tout en affirmant qu'il avait respecté la jeune fille, confirmait ces belles déclarations. Quand on voulut les séparer l'un de l'autre, ce furent de grandes scènes, et Byl... déclara qu'elle userait de tous les moyens légaux pour arriver à la conclusion de ce mariage. Nous sommes consultés par les parents sur le caractère d'un acte semblable, quelle opinion allons-nous donner?
La jeune fille est en ce moment très réticente ; à toutes nos cj'uestions elle répond qu'elle n'est aucunement malade, que nous ne pouvons pas sans raison la faire passer pour folle, et que sa résolution est inébranlable. Avant de l'interroger de nouveau, il faut nous rendre compte un peu mieux de son histoire. Les parents, sans être malades, ne sont pas normaux : le père est un aboulique extrêmement indécis, presque continuellement mélancolique ; la sœur aînée est franchement une psychasthénique, avec des maux de tête, des maux d'estomac, des troubles de l'attention, des manies mentales de précision et des phobies, en particulier des phobies des fonctions et surtout des phobies de la parole. Notre sujet lui-même a toujours été plus que bizarre, d'une timidité et d'une sauvagerie extrêmes, cette jeune fille n'a pu rester dans aucune pension, elle avait pris même la résolution de mourir de faim, si ses parents ne l'en retiraient pas. Elle a toujours eu des crises d'entêtement formidable, dont il était absolument impossible de la faire sortir. Ces entêtements sont, comme vous le savez, une autre forme de l'aboulie. Depuis longtemps, par suite de sa sauvagerie, elle refusait de voir du monde ; mais vers 17 ans, elle commença à refuser d^ sortir et de se montrer dans la rue. Elle donnait à ce propos des explications bizarres : « Je ne
suis pas une jeune fille comme les autres, je suis laide, j'ai une figure de chat ; vous ne voyez donc pas comme cela est honteux de faire sortir une jeune fille comme moi. Je suis un monstre, tout le monde se retourne quand je passe, c'est pour moi un supplice de me laisser voir ainsi. » Et il fallait se résigner à des scènes inouïes pour obtenir qu'elle prît un peu l'air au dehors. Dans ces conditions la voici qui déclara il y a deux ans qu'elle voulait entrer au couvent de la Trappe, et qui, pendant quelque temps, s'entêta dans ses idées religieuses. Cependant elle ne poussa pas son projet jusqu'au bout, mais elle resta triste et continuait à répéter : « Je suis un pauvre être à part, pas intelligente, laide, pas capable de tenir mon rang, etc. » Depuis quelque temps, elle était en apparence plus calme, et c'est à ce moment qu'elle a lancé sa déclaration de fiançailles.
Nous commençons déjà à être édifiés : toute l'histoire antérieure est bien nette : aboulie, timidité, entêtement, phobie de la rue, et une grande obsession de la honte de soi, portant à la fois sur le corps et sur l'esprit. Que vient faire le mariage avec le garçon jardinier au milieu de tout cela ? Il est infiniment probable qu'il se rattache à tous les troubles précédents.
Forts des renseignements précédents, nous avons été plus capables de faire parler cette jeune fille, en la prenant à part et peu à peu elle a fini par tout raconter : « Que voulez-vous, nous a-t-elle dit, je fais tout à contre cœur, je n'ai de goût à rien, je fais tout mal, j'offense le bon Dieu, je ne dois pas être consolée,
laissez-moi devenir ce que je pourrai » Nous voici encore en
plein dans la honte de soi, elle avoue qu'elle n'a pas eu le courage de se retirer au couvent de la Trappe, elle ne se sentait pas une vocation suffisante. Vous voyez encore le scrupuleux qui ne va pas jusqu'au bout des actions. Elle ne savait plus que devenir, désirant le mariage et pensant qu'elle ne pouvait pas se marier avec un jeune homme de son rang, elle a cherché un mariage inférieur, et le garçon jardinier lui paraissait offrir une solution admirable au problème qu'elle se posait : « Elle se mettrait à faire la cuisine, elle se présenterait comme domestique, puisqu'elle n'était bonne qu'à cela. Pendant plusieurs mois, elle a même essayé de ne plus se laver les mains pour être plus à son niveau... M Vous n'avez plus maintenant aucun doute, ce n'est pas à proprement parler un amour. L'amour n'est ici qu'une expression de l'obsession plus profonde qui est la honte de soi. Il est
vrai que peu à peu elle prétend avoir fini par s'éprendre un peu de ce garçon, c'est possible ; mais ce n'est pas l'essentiel et le sentiment de honte reste le fait fondamental.
Il n'en est pas moins vrai qu'en présence d'un cas de ce genre le médecin est fort embarrassé : il est évident que ces fiançailles sont absurdes et qu'elles constituent un acte nettement pathologique. Il est bien difficile de laisser cette jeune fille continuer cette folie qui ne peut avoir que des conséquences désastreuses. D'autre part, comment nous y opposer sérieusement ? Ainsi qu'elle le dit, elle est majeure et va faire les sommations légales, et il n'y aurait qu'un moyen radical, c'est de la faire interner. Mais il est bien dur de prononcer l'internement contre une jeune fille de 21 ans, uniquement pour un acte de ce genre. C'est là une question très délicate : si cette jeune fille avait montré une très grande résistance, nous aurions été extrêmement embarrassés. Heureusement, et c'est d'ordinaire ce qui arrive dans les délires des scrupuleux, elle était plus convaincue en apparence qu'en réalité. Elle a fini par nous dire que, laissée à elle-même, elle n'est pas bien sûre si elle aurait le courage d'aller jusqu'au bout. Son entêtement était surtout exagéré par la résistance des parents. Nous espérons, en nous adressant à l'obsession fondamentale de la honte, modifier ces conceptions secondaires.
Nos prévisions se sont heureusement réalisées, et nous croyons être parvenus à éviter à cette jeune fille une grosse sottise. Chose singulière, nous avons été consultés en même temps pour trois cas à peu près du même genre, relatifs à des jeunes filles qui s'entêtaient à faire des mariages évidemment absurdes. Le premier cas nous a surpris en nous prenant au dépourvu, et nous avons eu tort de répondre aux parents que cette question ne nous regardait guère, et- nous ne savons ce qui est arrivé. Dans le second cas, il s'agissait d'une hystérique qui avait évidemment une idée fixe délirante : elle était facilement hypnotisable et a été fort bien guérie par la suggestion. Dans le troisième cas, il s'agissait de cette scrupuleuse Byl. . . et les choses étaient beaucoup plus délicates. Nous avons d'abord eu un succès facile en la faisant entrer à l'hôpital, en la soignant comme une malade. Elle a été très surprise de se voir traitée, sinon en folle, au moins en malade par des gens qu'elle trouvait en apparence assez raisonnables. Le changement, l'étonnement de rencontrer de la bienveillance
l'ont secouée, et en quelques jours elle a perdu les sentiments d'incomplétude fondamentaux, elle s'est jugée plus sainement et elle a renoncé à son mariage insensé. Les parents ont eu le tort de la reprendre aussitôt et elle n'a pas tardé à avoir une rechute. Nous avons recommencé le traitement en la traitant avec plus de sévérité, en la forçant dans des séances régulières d'exercer son attention, sa volonté, sa mémoire: un simulacre d'hypnotisme et de suggestion qui n'a jamais abouti nous a rendu service. Les progrès ont été plus lents, mais plus sûrs, elle a perdu son hésitation, sa timidité, sa honte d'elle-même, et elle a oublié plus sérieusement l'amour qui en était la conséquence. Un petit détail singulier : lorsqu'elle était déjà tout à fait bien, ses parents ont éprouvé le besoin de la mener se confesser, et l'émotion lui a causé immédiatement une jaunisse qui a d'ailleurs guéri en huit jours. C'est un des cas les plus nets d'ictère émotif que nous ayons vu. Cela indique l'extraordinaire sensibilité de son système nerveux. Il faudra bien des précautions pour qu'elle se maintienne sans rechute plus ou moins grave.
Observations 182 et i83. — Obsession amoureuse par besoin de direction. — Antécédents héréditaires, désordres, excentricités, direction sévère, sentiment d'isolement.
Si l'on veut un jour entreprendre une psychologie bien difficile, la psychologie de l'amour, il faudra connaître bien à fond nos malades scrupuleux, car ils fourniront les types de toutes les variétés de l'amour. Cette pauvre femme pleure son amant, elle est inconsolable de son départ et présente à ce propos tous les troubles de l'obsession continuelle. Vous voyez son aspect, ses costumes en désordre et de couleur voyante, son fard, ses cheveux teints. Il semble qu'elle ait une" existence toute spéciale et que son regret amoureux trouve une explication toute naturelle dans son besoin d'une vie de désordre. C'est cependant là tout le contraire de la vérité.
Ce n'est pas tout à fait de la faute de la pauvre fille, si elle est excentrique et de mauvaise tenue ; son père était un grand buveur très exalté ; du côté de sa mère, l'aïeule, la grand'mère, la tante, trois cousins germains ont été aliénés. Quant à la mère elle n'était folle qu'au moment de ses règles et elle n'a été enfermée à l'asile
que trois fois. La pauvre femme a le droit d'être bizarre : dès la puberté, a quatorze ans, elle se montra complètement déséquilibrée, manie du suicide, morphinomanie, fugue, mariage absurde, abandon du mari, divorce, maison de correction, etc., etc.
Elle finit par rencontrer, à l'âge de vingt-deux ans, un individu intelligent qui la trouva jolie, s'intéressa à elle, en fit sa maîtresse à la condition qu'elle eût une tenue convenable. Il la traita d'une façon paternelle et sévère, il supprima la morphine, l'alcool, toutes les manies et tous les désordres; en un mot, il exigea la vie d'une petite bourgeoise rangée. Elle accepta tout avec délices, elle eut une conduite admirable, et se trouva la plus heureuse des femmes: « Ce sont les seules années de ma vie où j'aie pu dormir. » Vo^ez la suppression de l'insomnie comme des autres troubles nerveux par l'effet de la direction. Que l'on ne pense pas, comme on le soutient aujourd'hui, qu'il s'agit uniquement de phénomènes génitaux, elle avait fait avant ce moment et elle fait encore depuis le départ de l'amant tous les excès avec satisfaction complète. Au contraire, elle avait infiniment moins d'excitation sexuelle pendant cette période et elle a raison quand elle nous dit qu'elle ne tenait pas du tout à l'amant à ce point de vue et qu'elle aurait eu exactement la même santé, même sans relations sexuelles. En un mot, c'était une déséquilibrée aboulique qui se portait bien, parce qu'elle était tenue et bien dirigée, voilà tout.
Il y a deux ans, son amant l'a quittée pour se marier ; il l'a laissée à l'abri du besoin, elle s'est tenue assez tranquille pendant quelque temps par souvenir de lui, puis tous les désordres ont recommencé, l'alcool, le haschich, la morphine, l'éther, etc., toutes les débauches possibles ont de nouveau envahi sa vie. Un désordre inimaginable en est résulté, et au milieu de tout cela se développe une obsession perpétuelle du besoin de son ancien amant, un regret fou, angoissant, qui fait qu'elle l'appelle partout, sans oser cependant le rechercher. Elle ne demande qu'une chose c'est de ne plus penser à lui, elle prétend que cette pensée est la cause de toutes ses soufï'rances, quand en réalité l'inverse est bien plus vrai. L'obsession amoureuse a ici une forme spéciale et elle est l'expression d'un besoin de direction extrêmement fort chez une déséquilibrée, tout à fait incapable de se conduire elle-même.
La même forme d'obsession amoureuse se rencontre très fré-
quemment chez les obsédés ordinaires qui ont été soulagés ou guéris par l'influence d'une personne. Voici une femme de /ioans, Mii..., dont nous ne dirons que deux mots. C'est une ancienne obsédée avec phobie des couteaux et obsession d'homicide à forme banale. Elle a rencontré il y a un an un individu qui a prétendu la guérir par l'hypnotisme. Il ne l'a pas hypnotisée du tout, vous savez qu'on ne parvient pas à ce phénomène chez les psychasthéniques ; il l'a remontée et l'a dirigée en exerçant son attention, il l'a presque guérie ; mais la pauvre femme ne peut plus continuer. Elle est mariée, elle n'a aucune envie de quitter son mari, d'autre part l'hypnotiseur ne veut à aucun prix se charger d'elle et n'a jamais songé à la prendre comme maîtresse. Cependant, elle sent qu'elle ne peut plus se passer de lui, elle va le voir constamment si bien qu'elle se fait renvoyer. Une obsession amoureuse toujours par besoin de direction a remplacé la précédente.
Observation 184. — Maladie de l'isolement. — Obsession amoureuse, cessation de direction.
Voici bien le cas le plus bizarre de ces besoins de direction chez ces pauvres débiles. Cette pauvre femme, Ck..., âgée de 4i ans, est en ce moment absolument affolée par toutes sortes d'obsessions hypocondriaques; elle a des souffrances invraisemblables de tous les organes, des maux de tête, des fatigues, des maux de reins, des angoisses avec le sentiment qu'elle ne guérira jamais, des troubles du sentiment de la personnalité, elle sent la peur de perdre son moi, l'incapacité de fixer l'attention ou la volonté, le sentiment perpétuel de dédoublement, « de lutte lamentable en elle-même, de division d'un pauvre être qui se cherche )), d'émotivité, d'angoisse, de manie d'indécision et d'interrogation, etc., etc. C'est une sorte d'affolement où tous les symptômes psychasthéniques se mélangent confusément et s'excitent les uns les autres. Qu'est-ce qui a déterminé un pareil désordre ?
Antécédents ordinaires, névropathe émotive aggravée par la fièvre typhoïde à vingt-trois ans, par les accouchements, par l'influenza, série d'obsessions antérieures, en particulier la crainte du suicide et la phobie des cordes. Cette femme est surtout très malheureuse depuis la mort de son mari qui l'a laissée isolée a
trente-deux ans. A l'âge de trente-cinq ans, elle rencontre dans son petit village une ancienne maîtresse qu'elle avait eue à la pension : cette femme, de dix ans plus âgée qu'elle, était une malade du même genre avec des manies de propreté et la saleté comme conséquence, très désordonnée et égaleuient très malheureuse. Ck... remarqua les manies de son ancienne maîtresse, elle lui en fit des reproches, la gronda, l'encouragea doucement, et la força à se tenir proprement.
Celle-ci, de son côté, comprit bien les faiblesses de Ck..., elle calma ses appréhensions, la força à se risquer dans les rues, supprima ses phobies. Les voici ravies l'une de l'autre : elles se dirigent et se soutiennent mutuellement, comme l'aveugle et le paralytique, et grâce à cet appui mutuel elles restent parfaitement raisonnables pendant cinq ans.
Un malheur terrible a tout perdu : une domestique renvoyée s'est permis de lancer contre ces deux vieilles femmes une accusation détestable. Leur amitié singulière qu'elle n'était pas capable de comprendre lui a paru louche et elle l'attribua à des motifs inavouables. Désespoir des deux femmes, remords, scrupules, et pour conserver leur réputation qu'elles croient sottement compromise, séparation. Vous en voyez le beau résultat. Allons, ce serait faire œuvre pie que de réconcilier ces deux pauvres femmes qui s'aidaient mutuellement dans la vie et qui sont devenues indispensables l'une à l'autre.
Observation i85. — Obsession amoureuse. — Besoin de direction et besoin d'excitation.
Les obsessions amoureuses ne semblent pas toutes relever d'une explication aussi simple que les précédentes, le besoin d'être aimé ne se confond pas toujours avec le besoin de direction. Il est nécessaire de distinguer ces nuances si l'on veut entrer dans la psychologie de l'amour et dans l'interprétation des obsessions.
Voici en effet une femme de 3i ans, Sim..., dont l'état mental serait peu clair si on se bornait à la comparer aux types précédents. C'est aussi une amoureuse folle, malade parce qu'elle a été renvoyée par son amant. Ce sont les mêmes scènes de désespoir, la même pensée perpétuellement fixée sur le même sujet,
elle croit sans cesse parler avec ce personnage, elle ne s'occupe que de lui et se désintéresse de toute la vie réelle. Elle rêve qu'elle peut se dévouer pour lui, le sauver de grands dangers, être la chose la plus infime auprès de lui. « Je voudrais être un encrier de son bureau, pour le voir, l'entendre »
Elle a des impulsions à retourner chez lui pour se faire renvoyer de nouveau, elle ne mange plus, elle ne dort plus et au milieu de tout ce désordre elle a conservé la conscience claire du ridicule et du danger de cette passion ; mais cette lutte augmente seulement sa souffrance. Sur tous ces points elle est absolument identique aux cas précédents.
Mais où la différence commence, c'est quand on examine sa conduite antérieure, et le genre de service qu'elle demandait à son amant. On ne peut plus dire qu'il s'agisse d'une femme toujours déséquilibrée, incapable de se conduire seule, qui a trouvé chez l'amant une direction nécessaire et qui retombe dans le désordre parce qu'elle est seule. Loin de là, c'est une femme en apparence très bien équilibrée qui travaille beaucoup, qui dirige des employés, qui est même connue comme sachant se faire obéir de tous et comme capable de mettre tout en ordre. Ces facultés de direction d'elle-même et des autres étaient parfaitement développées avant qu'elle ne connût son amant ; elles n'ont pas été modifiées pendant qu'elle le fréquentait, elles subsistent encore aujourd'hui et il est bien évident que son amant ne l'a jamais dirigée. Vous voyez donc que ce besoin angoissant de voir une personne déterminée ne semble pas répondre à la même lacune que précédemment et qu'il y a des variétés dans le besoin d'être aimé.
Avant d'étudier l'état mental de cette malade, nous voudrions dire quelques mots sur celui de sa mère à laquelle elle ressemjjle beaucoup. La mère de Sim... qui vient de mourir il y a peu de temps a laissé dans l'esprit de tous ceux qui l'ont connue un souvenir terrifiant. Il paraît que la pauvre dame était absolument épouvantable : elle avait la manie de l'autorité poussée jusqu'au délire, elle ne tolérait pas chez ses parents, chez son mari, chez aucune des personnes qui l'approchaient, un geste, un mot, une idée qu'elle n'aurait pas dicté.
Elle s'occupait de tout, avec une activité fiévreuse et en apparence assez raisonnable, elle voulait que tout fût organisé par elle, jusque dans les plus petits détails, et se livrait à des scènes de violence dès qu'elle sentait la moindre divergence. Elle battait
le mari et les enfants, s'ils faisaient mine de lui résister, elle insultait grossièrement tout le monde et se montrait en un mot d'un égoïsme implacable.
Mais en même temps, et c'était le côté comique de la situation, elle avait un besoin également fou d'être aimée par tout le monde et plus elle avait martyrise les gens, plus elle aurait voulu être aimée d'eux. Si bien que le sujet ordinaire de ses conversations était toujours le même: ce elle s'épuisait de fatigue, disait-elle, pour ses enfants, pour toute sa famille et n'était pas aimée en retour. » Si une personne, une de ses filles surtout, manifestait la moindre affection pour une autre personne, elle devenait jalouse et souffrait cruellement. Ce sentiment s'exerçait surtout à propos de son fils. Elle avait pour lui une passion folle qui n'était guère payée de retour. Elle lui faisait des cadeaux, le comblait de prévenances, lui faisait vraiment la cour à un tel point que ce jeune homme peu respectueux quitta la maison en disant que les façons de sa mère à son égard étaient répugnantes. Vous voyez donc déjà chez la mère un caractère très curieux, très amusant à analyser, fait d'autoritarisme avec apparence de volonté forte et de besoin d'être aimé.
Nous retrouvons chez la fille un caractère analogue, avec une légère atténuation ; elle a un souvenir si odieux du caractère de sa mère qu'elle réduit ses instincts autoritaires de peur de lui ressembler.
Il y a, chez ces personnes, un premier point que nous avons déjà analysé, c'est le caractère autoritaire : nous avons montré déjà à plusieurs reprises que la force de la volonté n'y est qu'apparente. Ce sont des gens dont les croyances, l'attention, la volonté ne peuvent subsister que dans un milieu moral spécial, caractérisé par une grande uniformité, que la contradiction fait souffrir en détruisant leur synthèse mentale si instable et si difficile à rétablir. Chez Sim... comme chez sa mère, on retrouve bien des signes de cette faiblesse de volonté, la difficulté qu'elle éprouve pour prendre goût à ce qu'elle fait, la rêvasserie perpétuelle, les manies mentales, le besoin de la perfection, les doutes, les scrupules, etc. Mais si nous comprenons leur autoritarisme, on peut se demander ce que signifie leur besoin d'être aimé : puisque ces gens-là obtiennent dans leur milieu l'uniformité morale qu'ils désirent par la violence, puisqu'en réalité ils parviennent à ce qu'ils veulent, puisque d'autre part ils ont une force
suffisante pour mettre ainsi de l'ordre dans leur vie, que demandent-ils aux autres quand ils veulent être aimés ?
Il est évident que le besoin de direction existe tout de même chez eux; ils sont volontaires, mais avec effort; ils maintiennent l'ordre dans leur vie en se torturant eux-mêmes et ils voudraient au moins, sur certains points, se laisser aller. Sini... depuis sa première enfance a eu une série de passions folles pour des maîtresses, des camarades et quelques-unes de ces lettres expriment assez bien ce sentiment. Permettez-nous d'en reproduire des passages à titre de document psychologique. « Aussi loin que je me souvienne, nous dit-elle, toutes les sottises ou toutes les bonnes actions que j'ai pu commettre viennent de la même cause, une aspiration à un amour parfait et idéal où je puisse me donner tout entière, confier tout mon être à un autre être, Dieu, homme ou femme, si supérieur à moi que je n'aurais plus besoin de penser à me conduire dans la vie, ni à veiller sur moi. Trouver quelqu'un qui m'aimerait assez pour se donner la peine de me faire vivre, quelqu'un à qui j'obéirais aveuglément et en toute confiance, sûre qu'il m'éviterait toute défaillance et me mènerait tout droit, très doucement et avec beaucoup d'amour, vers la perfection, qui m'élèverait avec lui toujours vers le bien et le beau où j'aspire et ne puis parvenir n'ayant pas la force d'éviter les tentations Combien j'envie l'amour idéal de Marie-Madeleine et de Jésus : être le disciple ardent d'un maître adoré et qui en vaut la peine ; vivre et mourir pour son idole, croire en lui sans aucun doute possible, tenir enfin la victoire définitive de
l'ange sur la bête me tenir dans ses bras si enveloppée, si
petite, si blottie sous sa protection, et tellement à lui que je n'existe plus... » N'est-il pas curieux de relever des paroles d'une telle humilité et d'une telle douceur chez des personnes horriblement exigeantes et autoritaires. On voit bien comment leurs façons autoritaires ne sont qu'un masque pour dissimuler leur faiblesse : elles seraient trop heureuses .d'être toujours très douces, si tout l'univers ne pensait que pour elles : c'est malgré elles qu'elles sont méchantes. On retrouvera cette même douceur infinie chez les fanatiques religieux qui veulent être adorés de leurs victimes quand ils les brûlent. On peut donc dire qu'en partie le besoin d'être aimés que l'on constate chez ces malades a la même origine que précédemment.
Mais l'explication n'est pas suffisante, parce qu'en réalité l'a-
mant de Sim... ne remplissait pas du tout ce rôle de direction .morale, ne lui donnait aucun conseil et ne dirigeait rien du tout. Il faut arriver à un autre fait très important chez ces malades. Pourquoi donc le mari de cette femme qui est très raisonnable et très énergique ne lui suffit-il pas ? C'est que ce mari a eu peu d'éducation, qu'il est peu instruit et peu brillant, qu'il lui parle peu et qu'il ne l'amuse pas : « Seule je m'ennuie, mon mari ne fait pas travailler ma tête suffisamment, il ne sait rien, il ne
m'apprend rien, il ne m'étonne pas Je me connais moi-même,
j'ai épuisé le cercle de ce que je peux penser, j'ai besoin qu'on me donne de nouvelles idées, de nouvelles impressions, d'autres émotions, mon mari n'a que du bon sens ordinaire, cela m'assomme... Un mari devrait toujours être supérieur à sa femme. » Et surtout, le mari étant très bon, très dévoué avec elle, « il ne sait pas me faire souffrir un peu. On ne peut pas aimer quelqu'un qui n'est pas capable de vous faire souffrir. »
D'autre part, qu'est-ce que l'amant a donc été pour exercer sur elle une si vive impression ? Voyez cette description toujours dans une des lettres de la malade : « C'est un homme étonnant, jamais je ne lui ai vu une minute de trouble, d'émotion, de pitié, de bonté, de laisser-aller; toujours maître de lui, persifleur, taquin, et froid à vous faire mourir de chagrin. Avec cela un toupet, un sang-froid, une finesse d'esprit et une vivacité d'intelligence qui me faisaient perdre la tête ; il avait le talent de vous arrêter au moindre élan et de vous faire rentrer dans la gorge toute phrase un peu sentimentale, tellement que, n'importe quelle torture morale ou quelle humiliation il m'ait infligée, jamais je n'ai pu verser une
larme devant lui » En somme son amant a étonné cette petite
femme, ce qui n'était pas bien difficile ; il lui a exhibé des théories philosophiques et politiques qu'elle n'avait jamais entendues dans son milieu ; en outre, il a trouvé le moyen de la faire soufirir en la traitant avec une brutalité sans égale, elle qui était toujours habituée à tant d'égards. Enfin il faut bien ajouter quelque chose des phénomènes génitaux proprement dits que l'on veut considérer souvent comme essentiels. Et bien si on se place au point de vue de la sensation précise, cette femme reconnaît, avec regret il est vrai, qu'elle n'a jamais été satisfaite par son amant, qui n'avait aucun égard pour elle et ne se préoccupait que de lui-même. Elle avait la satisfaction bien plus complète dans son ménage. Mais il y avait autour de cette sensation bien autre chose, la peur, le
remords, une émotion intense qui lui serrait la gorge et qui rendait la chose beaucoup plus pimentée qu'avec son mari. « Surtout je n'avais pas ce sentiment si pénible de prévoir exactement le geste qui va arriver à chaque moment. » Ce qu'il y avait de plus important dans l'amour n'était pas l'amour, mais des émotions et surtout la nouveauté.
En un mot, quelle différence y a-t-il entre le mari et l'amant ? Le mari n'apportait pas d'idées nouvelles, pas plus que de gestes nouveaux, il n'étonnait pas, ne faisait pas souffrir, n'émotionnait pas. L'amant était nouveau dans ses actes et dans ses idées, il étonnait, il émotionnait et il faisait souffrir. Tout cela peut se résumer par le terme A' excitation. Ce que l'amant apportait c'était une excitation violente qui ne tenait pas uniquement à l'acte sexuel mais à tout un ensemble de phénomènes physiques et moraux.
L'excitation est un phénomène essentiel chez les abouliques : ces malades se sentent toujours déprimés et ils souffrent de cette dépression. Sans doute ils arrivent à se rendre la vie tolérable en étant autoritaires, en rendant homogène le milieu où ils doivent vivre, en se faisant diriger ; mais ils restent malheureux, parce qu'ils ne peuvent pas relever leur niveau mental jusqu'à obtenir la jouissance du présent, ce qui est le seul remède de l'ennui. Ils ne savent pas se tendre eux-mêmes, et alors ils cherchent cette tension de tous côtés ; s'ils la trouvent dans l'alcool ou dans la morphine, ils seront alcooliques ou morphinomanes, s'ils la trouvent dans l'amour divin et dans l'émotion religieuse, ils auront un délire mystique, mais s'ils trouvent dans une personne humaine cette cause d'excitation ils seront amoureux et quand cette personne les abandonnera, ils auront les mêmes désordres qu'un morphinomane privé de piqûre, et l'obsession amoureuse ne tardera pas à se constituer.
Cela est tellement vrai que cette femme a déjà passé par plusieurs tentatives de ce genre, elle a eu de l'exaltation religieuse, et retrouvait dans la communion la même excitation qu'elle a cherchée ensuite dans les rapports avec son amant. Sa mère qui était identique, vous le voyez, a eu des passions folles pour la littérature, et s'excitait par la poésie. Celle-ci a déjà eu les mêmes passions pour le travail, c'est maintenant le même phénomène qui s'est passé quand elle a cédé à ce personnage. Nous croyons que notre interprétation est plus large et plus réelle que celle qui, dans une pareille aventure, rattacherait tous les phénomènes à des troubles du besoin sexuel.
Observations i86 et 187. — Obsession amoureuse. — Besoin , d'excitation, besoin de direction.
La plupart des cas d'obsession amoureuse rentrent dans l'une ou dans l'autre des interprétations précédentes. Cette femme de 89 ans, Tkm..., est une type de besoin d'excitation. Elle a eu pendant cinq ans pour amant, un littérateur assez intéressant qui l'a associée à ses travaux. « Il avait, dit-elle, une vie si riche et il était si tyrannique, je ne pouvais m'occuper que de lui et je ne pouvais penser à autre chose. » Depuis qu'elle s'est trouvée délaissée, elle n'a plus d'intérêt dans la vie et se laisse aller à une dépression énorme qui amène les angoissses et les scrupules.
Inversement voyez l'observation de cet homme de 3i ans, Bs..., affolé, présentant la plus grande agitation motrice avec des angoisses, essayant le suicide, parce qu'il est renvoyé par sa maîtresse. Il cherchait bien auprès d'elle un peu d'excitation, c'est un scrupuleux génital qui n'a pu pratiquer à peu près l'acte génital qu'avec cette femme. Mais il le pratiquait fort rarement, et ce n'est pas là ce qui lui manque le plus. Cette femme l'a forcé à travailler, lui a fait apprendre un métier, lui a fait faire des œuvres intéressantes: elle l'a retiré de la nullité où le maintenait son aboulie. Il retombe dans l'inertie, dès qu'il se trouve abandonné à lui-même.
Vous voyez que les deux besoins se confondent dans certaines observations, c'est que la direction de la volonté et l'excitation de l'activité mentale sont deux choses très voisines qui se présentent souvent ensemble.
Observation 188. — Obsession d'être une enfant. —
Agitations motrices, angoisses, besoin d'être aimée.
Voici une bien singulière obsession qui paraît amusante, ce n'est pas cependant une simple curiosité, elle nous montre bien comment se forment ces idées obsédantes, comment elles prennent pourpoint de départ certains sentiments anormaux qui caractérisent l'état mental des scrupuleux.
Cette femme de 32 ans, Qi..., aune attitude tout à fait caractéristique : elle est extrêmement gênée et ne sait comment se tenir, elle parle à peine et pour nous parler, elle tient les yeux fermés. De temps en temps elle éclate de rire, c'est probablement tout ce que vous pourrez voir de son état, car nous n'espérons pas qu'elle se décide à expliquer devant vous ce qui la préoccupe le plus. Il nous a fallu beaucoup de peine et de patience pour le lui faire avouer quand nous étions seuls avec elle.
Elle a toutes sortes de troubles nerveux, des crises d'angoisse, où elle perd la respiration, des rires, des pleurs, des agitations qui la poussent à marcher indéfiniment ou à courir. Certaines de ces agitations sont singulières et ne ressemblent pas tout à fait aux mouvements incoordonnés qui existent d'ordinaire dans l'angoisse.
Elle saute, elle danse, elle rit aux éclats, elle aime à se dépeigner et à faire flotter ses cheveux sur ses épaules, elle coupe ses cheveux pour les rendre plus courts. En un mot, elle joue absolument comme une enfant. C'est là la grosse histoire: cette femme de 32 ans est obsédée par l'idée qu'elle est une petite fille de dix à douze ans. Elle sait bien que cette idée n'est pas juste, elle la trouve ridicule ; aussi se cache-t-elle la figure dans les mains pendant que nous en parlons, aussi fait-elle tous ses efforts pour la dissimuler devant certaines personnes. Quand elle se trouve en particulier avec ses beaux-parents, elle se tient raide et guindée, elle serre les lèvres pour ne pas rire. Mais quand elle peut un peu se laisser aller seule, devant son mari ou surtout avec son petit garçon, elle veut sauter à la corde, jouer à cache-cache, faire des niches, et cela la rend si contente, si agitée. D'ordinaire, son attitude est une sorte de moyenne entre les deux tendances, elle exprime cette lutte entre les deux sentiments ou mieux entre les deux âges. De là ces rires, ces yeux fermés, ces grimaces, cette gêne de tous les mouvements que nous avions tant de peine à comprendre, de là aussi cette souffrance qui vous est bien connue et qui résulte toujours de la lutte contre une idée obsédante.
Quelle singulière idée, direz-vous, comment cette femme lourde, et en somme d'un âge déjà sérieux, une mère de famille, arrive-t-elle à se tourmenter de ce désir fou d'être un enfant de dix ans ? Au premier abord vous avez envie de dire que c'est là un hasard quelconque, une circonstance agissant comme une suggestion qui lui a mis entête cette idée baroque. Comme nous étudions
depuis longtemps un grand nombre de psychasthéniques obsédés, nous faisons une autre remarque: cette idée est rare en tant qu'obsession, c'est la première fois que nous la voyons devenir franchement maladive et gênante mais elle est très fréquente, sous forme de sentiment vague, dans l'esprit de beaucoup de nos scrupuleux. Ils nous disent bien souvent qu'ils ne se sentent pas vieillir ou qu'ils ne veulent pas vieillir, qu'ils seraient heureux de rester petits enfants, qu'il faut les considérer comme tels, qu'ils sont encore enfants par bien des côtés. Nous avons vu que tous les sentiments des scrupuleux, sentiment d'automatisme, de fatalité, de devoir, de gêne, d'amour de l'indépendance, de remords, etc., peuvent chez tel ou tel sujet s'exagérer et devenir une obsession. C'est ce qui est arrivé chez cette femme pour ce sentiment banal d'enfantillage.
Mais il faut remonter plus haut; pourquoi ont-ils tous ce sentiment ridicule ? Elle nous le dit très bien, ce Je voudrais qu'on me trouve gentille, j'ai peur d'être laide comme un pou, je voudrais qu'on me câline, qu'on me caresse, je voudrais tant qu'on m'aime. On ne m'aime pas bien, voilà mon malheur, je ne suis jamais sûre qu'on m'aime bien. Il faudrait non seulement m'aimer bien, mais surtout bien me le dire, me le dire tout le temps et bien me faire sentir que c'est vrai. » Nous voilà ramenés à un sentiment que nous connaissons depuis plus longtemps, le besoin d'être aimé qui produit, vous le savez, les grandes obsessions amoureuses. Il a eu ici une conséquence plus drôle, il a produit l'obsession d'être petit enfant pour être aimé et câliné comme un petit enfant.
Il est facile de remonter plus haut, mais ici nous n'insistons pas car c'est une analyse que nous avons faite vingt fois. Le besoin d'être aimé se rattache chez les scrupuleux à trois origines : 1° à la peur de la lutte, ils désirent ne pas avoir d'ennemis contre lesquels il faudrait faire effort, ils veulent être dans un milieu sympathique : vous rappelez-vous cette pauvre femme qui préférait mourir plutôt que d'être mal avec son concierge. 2° Ce sentiment se rattache au besoin d'être dirigé : ils veulent qu'on s'occupe d'eux perpétuellement, qu'on leur indique tout ce qu'il faut faire. Cette brave dame souffre horriblement de la solitude; quand elle marche toute seule, elle titube, elle en oublie son chemin : « je marche dans le vague, il me semble que je n'ai plus d'idées, je sens que tout devient drôle, » sentiment, vous le devinez, qui peut être souvent le point de départ d'agoraphobie. S** Ce
besoin d'être aimé a aussi comme point de départ le besoin d'être excité. Ces gens qui ont une dépression perpétuelle, en souffrent et ils ont besoin d'être perpétuellement excités au delà de leur tension habituelle. De là, des manies de l'alcool, des manies de l'excitation génitale, etc., et quand certaines personnes leur procurent cette excitation physique ou morale ils s'y attachent désespérément. Chez cette malade, ce sont les deux dernières causes qui ont agi le plus, elle trouve que son mari est trop sérieux, qu'il est toujours absent. « Il lit son journal le soir, il ne la fait pas jouer, il ne l'amuse pas», autrement dit, il ne l'excite pas, il ne la remonte pas. De là ce besoin d'être plus dirigée, plus excitée, d'être aimée parquelqu'un.
Au delà que trouverons-nous? l'inquiétude, qui a commencé dès l'enfance, quand elle s'effrayait de la sainte vierge et du diable. Le défaut de croyance ferme, elle ne sait pas si elle croit ou non à la religion, elle hésite ; la timidité qui la rendait malade dès qu'il fallait parler à quelqu'un ; le défaut de volonté, d'attention, la rêverie sur le passé, etc..
Nous ne pouvons avoir aucun renseignement net sur les antécédents héréditaires, mais comme nous voyons qu'il n'y a aucune maladie capable d'expliquer cet état psychasthénique, comme cet état a débuté dès l'enfance, il est probable qu'il est héréditaire. C'est un trouble du caractère qui en évoluant dans certaines périodes de dépression arrive à déterminer l'obsession. Ce que l'on peut faire de mieux pour elle, c'est de la rassurer et de lui donner, pour un moment au moins, une illusion de la sympathie.
Une des pensées les plus fréquentes chez les psychasthéniques, c'est la pensée du crime. Il faut bien remarquer que dans cette maladie il ne s'agit pas du crime d'autrui qui serait dirigé contre le sujet, comme cela arrive constamment dans le délire de persécution. Il s'agit presque toujours de crimes commis par le sujet lui-même, ce sont en somme des pensées d'auto-accusation. Ces pensées se présentent sous deux formes principales, tantôt le malade se sent poussé à commettre des crimes, tantôt il se demande s'il n'en a pas commis dans le passé : c'est l'obsession à forme d'impulsion ou l'obsession à forme de remords. Dans tous les cas, il est important de remarquer le rapport étroit qui unit ces obsessions criminelles aux sentiments d'humilité, de honte, d'incomplétudes qui caractérisent les psychasthéniques.
PREMIÈRE SECTION LES OBSESSIONS DU CRIME A FORME d'iMPULSION
Observation 189. — Impulsion aux voyages et impulsion au
vol. — Fugues, diagnostic des fugues^ impulsion consciente sans amnésie, aboulie, fuite de l'école.
Vous savez, d'après nos cours de ces dernières années, que nous nous intéressons beaucoup au phénomène des fugues chez les névropathes. Sans doute, ce n'est là qu'une forme de l'idée fixe impulsive parmi tant d'autres, mais c'est une forme qui nous paraît particulièrement instructive. L'idée s'exprime, s'exécute