‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 111 sur 380 · SUBSTITUTION DES PHÉNOMÈNES SECONDAIRES AUX PRIMAIRES · texte numérisé non relu

SUBSTITUTION DES PHÉNOMÈNES SECONDAIRES AUX PRIMAIRES

un certain nombre d ouvrages philosophiques, les comprend assez bien et dans ses conversations montre un esprit assez large. Ses ruminations ressemblent aux questions obstinées des petits enfants qui ont la manie du « comment » et du « pourquoi ». D'autre part ses bavardages sont remplis par les plus basses superstitions : ce sont des raisonnements sur le diable et le bon Dieu, des petits marchandages avec le ciel et avec l'enfer dignes d'une religion de peuplade nègre. La malade sait fort bien que c'est stupide, elle se rend compte que c'est de beaucoup au-dessous de son niveau mental habituel, il en est ainsi chez tous et l'on peut dire que ces pensées semblent manifester un retour à l'enfance et un retour à la barbarie.

La rumination se rapproche aussi du rêve dont elle a le vague, la répétition monotone et l'incohérence. Un autre caractère du rêve qui se retrouve dans ces ruminations c'est' la déclamation. Le rêve, comme on sait, est déclamateur « une puce me pique, dit Descartes, et je rêve à un coup d'épée ». De même dans ces ruminations tout est pris au tragique; il ne s'agit que de mort, de crimes contre nature, d'infanticide, de pacte avec les démons. Il y a un contraste ridicule entre le fait et l'expression quand on entend Nadia s'écrier : « si je fais une seule fausse note dans mon morceau, je jure par l'âme de ma mère que j'irai en enfer ce soir et mon idéal aussi. » La déclamation qui est un grand caractère des maladies mentales domine dans le délire de persécution où la moindre offense prend L'aspect d'une cruauté inouïe, elle fait aussi le fond de ces ruminations où tout est grandi dans l'expression beaucoup plus que le sujet ne le pense en réalité.

Les idées qui envahissent l'esprit pendant la rumination représentent donc des idées d'un autre âge, des idées d'enfance, des pensées d'une civilisation ancienne et inférieure ou d'un milieu social plus humble, et des idées analogues au rêve. Ne puis-je pas dire en conclusion que ce sont des idées inférieures à celles que le sujet devrait normalement avoir dans les circonstances où il se trouve placé.

Les angoisses paraissent des phénomènes plus importants puisqu'elles donnent lieu à de grandes souffrances. Mais on peut remarquer que leur importance est plus apparente que réelle : ces grands mouvements viscéraux, ces palpitations du cœur, ces respirations rapides sont le plus souvent sans aucun danger et amènent moins de syncopes, moins d'évanouissements, moins de

2t)U LES AfîlTAÏlONS FORCÉES

tnaludics sérieuses que les émotions réelles et moins bruyantes. On connaît beaucoup de maladies produites par des émotions, mais il est bien rare qu'on les obseive après des agoraphobies ou des éreutophobies.

Ces émotions pathologiques, en effet, ne sont pas des émotions précises en rapport avec une situation réelle, ce sont les émotions les plus simples, les . plus élémentaires et les plu? abstraites en quelque sorte. Les angoisses se rapprochent de la peur qui est la plus élémentaire des émotions, qui existe tout à lait au début de l'évolution des sentiments. Et même, comme on l'a vu, l'angoisse n'est pas précisément de la peur, c'est une émotion encore plus élémentaire que celle de la peur. En réalité ce sont des convulsions viscérales très désordonnées, comme les mouvements eux-mêmes' dans les agitations motrices. On peut donc les considérer comme des phénomènes inférieurs au-dessous des émotions qui devraient réeMement se développer à ce moment.

En un mot, aux phénomènes primaires qui nesontcpas exécutés ou qui sont exécutés avec un certain trou])le se substituent dos phénomènes secondaires qui ont comme caractère essentiel d'être des phénomènes psychologiques exagérés sans doute, mais élémentaires, inférieurs, sans rapport avec la réalité extérieure et par conséquent tout à fait inutiles.

A côté de ces caractères essentiels de la crise se placent certains caractères apparents qui jouent un grand rôle dans les descriptions classiques des obsessions, la consen'a/ion de la conscience pendant la crise, l'irrésistihilité de- ces a<j;itations et la satisfaction consécutive à la fin de la crise. Ces cai'actères qui sont compris en général d'une laçon très vague nous semblent beaucoup moins importants que ceux qui viennent d'être étudiés. Il suffit de les signaler rapidement ici pour montrer qu'ils rentrent eii réalité dans un groupe do faits beaucoup phis vaste, celui des sentiments éprouvés par le sujet pendant les crises et qu'ils nous amènent à une nouvollo étude.

En premier liou, le caractère insignifiant des opérations secondaires est jusqu'il un certain point appiôoié par le sujet lui-même

qui semble se rendre assez bien compte de l'inutilité et de l'absurdité de telles opérations. C'est là ce qu'on appelle la conservation de la conscience pendant la crise.

Faut-il entendre par là que le sujet sait comme nous que ces mouvements, ces efforts, ces procédés de perfectionnement, ces recherches mentales n'ont aucun sens et que ce sont des rêves puérils ? Évidemment non, car alors il n'aurait aucune maladie ; s'il arrivait à la négalicm nette et définitive sur un point, il aurait terminé ce premier acte qui est le point de départ de tout le reste et il n'aurait pas de rumination. En réalité il n'arrive jamais à cette négation, car il nous demande toujours, comme il se le demande à lui-même : Est-ce que je suis maudit à cause de mes serments? Est-ce que je ne dois pas chercher à faire mieux"? Est-ce qu'il n'y a pas de danger? Ce qu'on appelle conscience de la rumination ne doit pas être pris dans le sens de négation de la rumination.

Faut-il entendre par cette conscience de l'ojbsession que les fonctions psychologiques restent intactes pendant cette période ? Nous aurons à étudier ce problème en détail dans le chapitre suivant, mais dès maintenant la réponse est probable. Peut-on considérer comme i-ntact l'état mental d'un sujet qui ne peut parvenir au terme des actes volontaires, des croyances, des émotions qu'il commence et qui remplace ces actes par des opé^-ations inutiles et absurdes ? Il est bien probable que la conscience dans ce sens n'est pas conservée.

La conscience que le malade a de la valeur de ces phénomènes secondaires me semble consister simplement en ce tait qu'il ne se livre pas complètement à ces opérations, qu'il n'est pas complètement envahi par l'agitation, par l'interrogation, par l'angoisse. L'opération lui semble incomplète et il ne se laisse pas aller à un véritable délire. Il critique ces opérations, il en est mécontent comme il était mécontent des opérations primaires ; il applique ses manies du doute à ses ruminations elles-mêmes. Nous retrouvons ici les mêmes sentiments d'insuffisance qui existent partout mais qui ici rendent service au malade en l'empêchant de délirer complètement.

Un autre caractère présenté presque toujours en second lieu semble avoir plus d'importance, c'est Virrésistihilité du processus mental pathologique. Ces trois opérations secondaires ; les mou-

vements, les runiiuntions, les angoisses sont toujours représentées comme s'imposaut au sujet d'une manière irrésistible, Zwangsvorstcllungeu disait Westphal, Zwangsprocessus disait M. Meschede, diathèse d'incoercibilité psychique, ■ disait M. Tanzi'. M. J. Donath de liuda-Pest- avait même proposé pour réunir tous ces faits le nom bizarre d'anancasmes (àvây^c/;).

Ce caractère est pourtant moins clair qu'on ne se l'imagine. Veut-on dire parla que ces phénomènes sont déterminés, qu'étant données certaines circonstances physiologiques et psychologiques qui en sont les conditions, ils ne peuvent pas ne pas se produire ? Mais c'est là simplement l'expression de la loi générale du déterminisme à laquelle sont soumis tous les phénomènes sans exception, qu'ils soient pathologiques ou non. Pourquoi ne pas dire aussi que le syllogisme, la colère, la mélancolie ou la démence sont des swangsprocessus ?

Veut-on dire par là que ce sont des opérations qui amènent toujours régulièrement à leur suite l'exécution d'un acte auquel pense le sujet ? Si l'on parle d'homicides, de suicides, de vols, d'actes véritables, c'est-à-dire d'actions qui modifient la réalité donnée, peut-on dire que les obsédés présentent des impulsions irrésistibles? En aucune façon : ces malades, qui n'arrivent pas à exécuter les choses les plus simples, exécutent encore bien moins les actions complexes et invraisemblables dont ils ont l'idée. Nous avons yu que les obsessions des scrupuleux n'aboutissent jamais ni à l'exécution matérielle, ni à la croyance, ni à l'hallucination ; en ce sens elles ne sont donc aucunement irrésistibles.

Veut-on dire, que les opérations dont l'exécution est régulière et nécessaire ce sont ces opérations secondaires et inférieures, tics, agitation motrice, efforts, ruminations, émotions angoissantes ? Cela semble ainsi un peu plus juste, car ces processus secondaires se déroulent en effet assez fréquemment et régulièrement dans les conditions que nous avons indiquées. Est-ce là une nécessité particulièrement absolue qui mérite à la rumination mentale le titre d'irrésistible qu'on n'a pas 1 habitude d'appliquer à une crise d'hystérie ou d'épilepsie ? En aucune façon : ces processus peuvent se transformer les uns dans les autres, si je m'op-

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