Sentiment d'indécision
Un des sentiments essentiels de la volonté, c'est le sentiment de la résolution, de la décision. Ce sentiment, comme dit HôlFding, nous montre qu'une volition a réellement pris naissance, il distingue les possibles (le souhait et l'imagination) du réel (la résolution). « L'un des caractères particuliers de la résolution, forme la plus nette de la volonté, c'est que l'esprit s'y concentre ou s'y aiguise en regardant l'action possible comme la sienne propre. Avant d'exécuter réellement l'acte, nous le reconnaissons, nous le percevons comme faisantpartie de notre moi. Nous l'adoptons ou anticipons sur lui, nous considérons comme un acte achevé ce qui, vu du dehors, n'est encore qu'une simple possibilité. Par opposition à l'action interne exprimée par la résolution, la multitude des souhaits et des imaginations variables ne sont que de pures possibilités ^ » Il y a donc dans le sentiment de résolution un sentiment d'unité comme si une seule tendance avait persisté, un sentiment du développement de cette tendance qui devient plus forte qu'auparavant, un sentiment de personnalité puisque l'action est adoptée et nous semble dépendre de nousmème, un certain sentiment de plaisir v^ui accompagne la fin (l'une lutte et l'exaltation de la force.
Aucun de ces sentiments ne se développe naturellement chez les scrupuleux, ils n'ont jamais le sentiment d'ensemble, qu'ils
I. H. Hôffding. Esquisse d'une psychologie fondée sur l'expérience, traduction L. Poitevin, lyoo, p. 442 (F. Alcan).
276 LES STIGMATES PSYGHASTHÈNIQUES
sont décidés ou s'ils l'ont, ils le sentent l'aible et incomplet et ils ont constaninient peur de le perdre. Ka..., homme de 57 ans, que je choisis précisément parce qu'il n'a pas de véritables manies ni de vraies obsessions, veut que ses actions soient laites très vite, il est impatient d'en voir l'exécution a parce qu'il a peur que sa décision ne se maintienne pas, il est si rare qu'il en ait pris une. » Rt... (89), femme de 35 ans, n'arrivant jamais au sentiment de décision, se figure qu'elle n'ose pas prendre un parti. L'histoire de Tr... est amusante sur ce. point, elle nous présente comme une image concrète du sentiment d'indécision. Cette jeune fille que j'ai déjà citée à propos des manies d^ la délibération, a comme profession le modelage des fleurs en porcelaine : elle est laissée à son inspiration pour la forme et la courbe élégante des pétales. Le premier signe de sa maladie c'est qu'elle gagne moins d'argent dans sa journée, parce qu'elle fait plus lentement ses pétales de roses : en effet elle hésite toujours entre deux plis, ou deux courbes à adopter et elle ne sent plus comme autrefois que pour tel pétale donné le pli est définitif; elle dit très bien qu'ayant le pétale en main, même quand il devrait être terminé, elle continue à se représenter deux ou trois formes possibles etnonplus une seule comme autrefois. Ce sentiments'accompagne d'une sorte de petite douleur à la place du petit plaisir qu'elle avait autrefois à terminer un pétale et à le trouver joli.
Peu à peu le même sentiment envahit d'autres actes. Ayant un peu d'économies elle devait employer quelque argent à s'acheter un objet de toilette : « autrefois j'aurais su choisir et le choix fait j'aurais eii un plaisir ; je sens que je n'ai pas choisi, que je continue .à me représenter plusieurs objets à la fois etmême si j'en prends un, je n'aurai pas de plaisir. » Qel... remarque très bien elle-même que les décisions et les choix ne se terminent pas dans son esprit, que rien n'est fini et que cela est pénible. La même phrase se retrouve partout : « pas de terminaison, dit Gisèle. .. Je ne peux tirer la barre, dit Lod... Je ne puis me décider, ni prendre un parti, dit Lise : si je recommence la discussion, c'est parce que je sens qu'il leste deux idées ». Non seulement Nadia mais toutes les personnes de sa famille ont ce sentiment d'hésiter toujours, d avoir de la peine à se décider : (c j'ai beaucoup de volonté en théorie, dit Nadia, mais je suis trop (alignée p(uir avoir l'air d'en avoir » ; cesjeunes fillesonl lasingulicrc habitudede prendre des précautions contre elles-mêmes poiii- icndre leurs décisions
SENTIMENTS D'IXCOxMPLÉTUDE DANS L'ACTION 277
irrévocables. Quand lune d'entre elles avait pris ou à moitié pris une petite décision quelconque, bien insignifiante d'ailleurs, sur la couleur d'un ruban ou sur une lettre à écrire, elle devait le notifier à chacune de ses sœurs ou bien l'écrire sur un papier afin de ne plus pouvoir changer. Y a-t-il bien loin de cette habitude puérile aux serments et aux pactes ? Quant à Jean, c'est chez lui ladouleur d'une indécision perpétuelle : bien entendu l'acte est reculé jusqu'à ses dernières limites et à mesure qu'approche l'instantoù la décision va être inévitable, les souffrances augmentent; mais ce trouble est déjà chez lui tout à faitpathologique, il devient une manie de l'oscillation plus qu'un des troubles des sentiments. Aussi ces malades désirent-ils toujours qu'une autre personne ou même une divinité prenne les résolutions pour eux.' « C'est la responsabilité de mes actes que je ne peux pas prendre, dit Wo... je demande énormément d'avis, de conseils, et même si j'ai une opinion personnelle, je finis toujours par suivre ces conseils, c'est moins pénible que de me décider d'après moimême... » « Ah ! si je pouvais être toujours simple manœuvre, me dit un artiste Qsa..., obéir à quelqu'un qui me dispenserait de choisir... si quelqu'un me donnait toujours le plan, la place des figures, le reste irait bien, mais la décision, c'est atroce... » Je rattacherai aussi à ce sentiment une disposition curieuse à se représenter un changement imprévu de décisions. « Eh bien oui, c'est décidé, dit Jean, mais s'il arrive des circonstances graves, je ne sais pas d'avance lesquelles, qui m'empêchent de faire ce que je vous ai promis, il ne faudra pas m'en vouloir : vous savezbien que tout peut arriver. » Cette observation se trouve bien notée daïis un roman célèbre. « H pensait qu'à tout prendre ces engagements n'étaient que de la pure convention, sans signification précise, et que d'ailleurs personne n'était sûr du lendemain, et ne pouvait savoir s'il n'arriverait pas quelque événement extraordinaire qui emporterait, avec la vie, l'honneur et le déshonneur. Cette façon habituelle de raisonner bouleverse souvent les décisions en apparence les plus arrêtées*. »