LINGOMPLÈTUDE DANS LES OPERATIONS INTELLECTUELLES
lin certain but, qui fait une certaine action. Aussi ce sentiment du renversement des représentations par rapport au but de l'action n'est-il pas sans rapport avec les sentiments dincomplétude relatifs à l'acte. Il faut ajouter, à mon avis, un sentiment de renversement de la position latérale des objets par rapport à la droite et à la gauche du sujet quand il marche ou quand il agit : ce qui devrait être représenté à droite est représenté à gauche et réciproquement et c'est ce qui donne au sujet l'impression qu'il marche en sens inverse. Ce renversement de la position latérale des représentations peut d'ailleurs s'observer dans les descriptions imaginaires qu'il fait des monuments. Quoique cela puisse paraître bizarre, je crois qu'il faut rapprocher ce sentiment pathologique de certains troubles de la perception et de l'action qu'on observe plutôt chez les hystériques comme l'allochirie, la lecture en miroir et l'écriture en miroir. Il y a là à mon avis une sorte d'allochirie des représentations. Quoiqu'il en soit de cette interprétation le sentiment de renversement de l'orientation survient subitement chez quelques malades de la même manière que le sentiment de déjà-vu et il rentre dans le même groupe des sentiments de perception incomplète.
Enfin, ces objets perçus vaguement, étranges, dédoublés, paraissent encore bien souvent se ?-apetisser et s'éloigner. Ce- sentiment • d'éloignement des objets se complique presque toujours d'un sentiment d'isolement, puisque le sujet se sent lui-même loin des choses et séparé d'elles. « Pour beaucoup, disait Krishaber, les objets paraissent se rapetisser et s'éloigner à l'infini. Le malade ne reconnaît plus le son de sa voix ; elle lui semble venir de très loin et se perdre dans l'espace sans pouvoir atteindre l'oreille des interlocuteurs dont les réponses sont difficilement perçues... » Dans sa thèse sur « le sentimentde déjà-vu», M. Bernard-Leroy remarque souvent que la fausse reconnaissance est accompagnée par le sentiment de petitesse et d'éloignement des objets*. « Tout s'éloigne de moi » répètent nombre de nos malades, les objets sont dans le lointain et ils deviennent petits, petits... » (Claire, Lise, We..., etc.).
Dans quelques cas rares, il peut se produire ici un trouble delà vision analogue aux spasmes d'accommodation bien connus chez les hystériques, mais le plus souvent il n'en est rien. Ces malades
I. E. Bernard-Leroy, L'i7/«S(on de fausse reconnaissance, 1898 (Paris, F. Alcan).
294 LES STIGMATES PSYCri ASTIIÉNIQUES
qui prétendent que les objets sont loin et petits les touclicnt à leur place et font des mouvements corrects pour les prendre dès qu'on leur demande de le liiire ; ils finisvsent par reconnaître que les objets sont restés semblables, mais qu'ils leur donnent l'impression d'être loin et d'être petits. M. Bernard-Leroy me semble bien déciire ce phénomène, quand il dit « qu'il s'agit moins d'un éloignement matériel que d'un éloignement moral, l'illusion visuelle se trouve sous la dépendance de l'impression d'éloignement, d'isolement, de fuite du monde '. Ces sujets ne reconnaissent plus le monde ordinaire, ils le sentent disparu, éloigné d'eux, séparé d'eux par une barrière invisible, par le voile, le mur dont nous avons déjà parlé, et ils traduisent ce sentiment d'une manière symbolique en parlant d'éloignement matériel et de petitesse.
Ce sentiment peut être poussé à l'extrême : l'un des sujets de M. Bernard-Leroy croyait « flotter dans -les espaces interplanétaires et se croyait séparé de tous les univers, dans une sorte à' isolement cosmique ». J'ai vu deux malades qui avaient des réflexions de ce genre. Gel... répète tout le temps qu'elle a quitté la terre et qu'elle est tombée dans une autre planète, elle voudrait bien revenir sur la terre où sont tous les siens. X..., femme de 3o ans, pendant six semaines, après une fièvre typhoïde, a eu l'impression qu'elle était « loin de la terre et loin du système solaire ». L'Arc de Triomphe qu'elle voyait de ses fenêtres était une copie de l'Arc de Triomphe terrestre « qu'ils avaient faite dans une autre planète ». On voit que ces interprc'talions délirantes auxquelles le malade croit plus ou moins viennent compliquer le sentiment de l'étrange et de l'éloignement.