Bernartl L;':-nv. op. cit., p. i6q
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véracité des sens, de la priorité du toucher, sens direct au niiliou des sens indirects... » qui s'est développée chez Mb... à ce propos.
Une expression dont les malades aiment beaucouj) à se servir pour désigner ce trouble de leurs perceptions est celle de /-eVe, quoique ce soit, bien entendu, une simple métaphore ainsi que le remarque M. Dugas, car il n'est pas du tout certain que l'on ait un sentiment semblable dans le véritable rêve. Tous répètent comme Lo... : « je vis dans le rêve, dans les espaces, je ne sens pas les choses de ce monde. » « ,Te vois tout au travers d'un voile, d'un brouillard, j'entends parler comme si j'étais dans un rêve » (Dd...). « Je ne distingue vraiment pas bien ce que j'ai vécu et ce que j'ai rêvé » (Gisèle). Pendant de longues périodes Nadia répète qu'elle se sent drôle, quelle se sent- comme dans un rêve perpétuel. »
Les événements les plus graves ne les sortent pas toujours de leur état de rêve. On a commis la sottise énorme de marier Lo... : elle semble n'avoir rien compris à ce qui s'est passé, elle reste toute surprise qu'on l'appelle Madame et ne peut parvenir à comprendre que tout cela n'est pas un simple rêve.
Il y a même des malades qui vont encore plus loin dans ces sentiments d'incomplétude de la perception extérieure et qui ont le sentiment d'avoir perdu tout à fait certaines perceptions. Btu..., une femme de 56 ans, dont l'observation est tout à fait remarquable pour l'étude de la maladie de Krishaber, répète constamment : « Je suis enfermée dans un tombeau... quelle horreur que l'isolement absolu ! Il n'y a personne, personne autour de moi. Je ne vois que du noir, un noir d'encre, même quand il y a du soleil je ne vois rien, rien que du noir. » Il est toujours surprenant en examinant de tels malades de constater qu'ils n'ont absolument aucun trouble de la vision, qu'ils distinguent tous lus plus petits objets et les reconnaissent sans hésitation. Hot..., jeune fille de 17 ans, arrive en se plaignant d'être aveugle. '< Est-ce que je pourrai encore voir clair, est-ce que je pourrai guérir et voir clair ? » En réalité elle lit lès plus petites lettres du tableau de Wecker à la distance de 5 mètres. Ret... va chez tous les médecins qui traitent les oreilles et prétend être sourde quoique on ne constate aucune surdité objectivement. Co sont déjà des obsessions qui se développent à propos des sentiments d'incomplétude de la perception.
L'I.NCO.MPLÉTUDE DANS LES OPERATIONS INTELLECTUELLES 2'3.i
^. — Sentiment de la dispa'-ition du temps.
A côté de ce trouble de la perception des événements dans l'espace, il est juste de placer un fait analogue à pi'opos du temps.
Les éludes sur les sentiment-s des malades à {)ropos du temps pendant lequel se déroulent les phénomènes seraient à mon avis •des plus intéressantes ; elles ont été très rarement faites car elles sont forts dilliciles. On constate au premier abord les laits les plus incohérents chez les différents malades ou chez le même sujet. Il faut, à mon avis, séparer les appréciations qu'ils portent pendant qu'ils sont malades, sur leur état de santé anté.ieur ou sur les phénomènes de leur période de maladie.
Quand le malade songe à son état de santé antérieur à l'époque où il était bien portant, où il avait le sentiment du réel, il me semble disposé à le reculer énormément dans le temps, à avoir à ce propos un sentiment exagéré du cours du temps. Voici comment s'exprime un malade de Krishaber : « Il me semblait être transporté extrêmement loin de ce monde et machin;dement je prononçais à haute voix ces paroles : je suis bien loin, bien loin. Je savais très bien cependant que je n'étais pas éloigné, je me souvenais très distinctement de ce qui m'était arrivé, m, lis entre le moment qui aAait précédé et celui qui avait suivi ms)n attaque, il y avait un intervalle immense en durée, une distance comme delà terre au soleil... » Si on se place exactement dans la même situation et si on interroge le sujet sur le temps écoulé depuis son état de santé jusqu'à l'état actuel de maladie, it répond comme le malade Krishaber. « Ma jeunesse heureuse est séparée de moi par des siècles, dit Claire. » « Ma crise n'a commencé en réalité que depuis trois jours, me dit Kl..., mais c'est une éternité, il va si longtemps que je suis étonnée de me souvenir de ce que je faisais avant d'être malade. » Est-ce bien là un sentiment du temps, n'estce pas le môme sentiment diéloignement qui poussait le sujet à mettre des espaces intinis entre lui et les choses réelles. Il se sépare de sa vie réelle antérii^ure par des siècles, comme tout à l'heure il séparait son corps de la terre et du système solaire.
On trouve des sentinicMits qui portent plus «îxactement sur le temps quand on prend la précaution de ne pas sortir de la période de maladie et même de la période pendant laquelle la maladie est restée la même.
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J'ai noté ce détail avec soin dans mon observation déjà publiée de Bei... Cette jeune liUe atteinte du sentiment de dépersonnalisation se plait^nait qu'elle avait perdu le sens du temps, elle ne comprenait pas la signification des mots : hier, aujourd'hui, demain; la journée s'écoulait si n qu'elle eut compris comment, elle croyait toujours être au même moment, « hier, aujourd'hui, demain me paraissent la même chose, comme un grand vide, » elle pouvait se rendre compte de ce trouble bizarre en le comparant à ce qu'elle éprouvait autrefois quand elle faisait correctement la distinction des divers moments du temps ^ Beaucoup de malades sont du même genre. Ver..., PI... (20) et par moments aussi, Nadia : il est clair que cette dernière ne se rend pas compte de l'éloignement des années, elle reste toujours exactement la même et quoiqu'elle ait trente ans, elle croit être restée tout à fait comme une enfant.
Lise a fait sur ce' point des remarques plus nettes : elle est surprise delà façon dont letemps s'écoule pendant qu'elle est malade : « Les heures passent tout à fait sans que je m'en aperçoive, je reste trois heures à méditer et quand je me secoue j'ai le sentiment que je ne me suis laissée aller que cinq minutes à peine. J'ai été très malade toute cette semaine et en revenant vous voir j'avais l'impression de sortir de chez vous, je ne puis pas me figurer qu'il y a huit jours d'écoulés... Pendant mes périodes de maladie, le temps est toujours très court... s'il existe... ou plutôtje n'en sais rien, il me semble qu'il n'y a plus de temps quand je suis très malade... » M. Fouillée disait déjà « même chez l'homme, il y a des cas maladifs où toute notion du temps semble disparue, oîi l'être agit par vision machinale des choses dans l'espace sans distinction du passé et du présent* ».
On explique ordinairement ces faits en disant que le sujet s'absorbe dans le sentiment du présent. Quoiqu'il soit difficile d'avancer sur ce point autre chose que des hypothèses je seiai disposé à dire que mes malades perdant la notion du temps d'une manière bien plus complète, parce qu'ils perdent le sentiment du présent. Pendant la durée de leur crise, quand la perception ne donne que de l'irréel ou du passé, ils n'ont point le sentiment du
t. Névroses fit Idées fixes, II, p. 63.
2. Yo\ù\\(;c,Jnlrodu«Mon à la genèse de Vidée de Temps, par Guyau, 1890 (Paris F. Alcan).