I. — Sentiments d'indifférence
Un malade, cité autrefois par Esquirol, s'exprimait ainsi : « Mon existence est incomplète, les lonctions, les actes de la vie ordinaire me sont restés, mais dans chacun d'eux il manque quelque chose, à sacoir la sensation qui Leur est propre et la joie qui leur succède. Chacun de mes sens, chaque partie de moimême est pour ainsi dire séparée de moi et ne peut plus me donner aucun sentiment. »
Les malades éprouvent, en effet, très souvent un mécontentement fort curieux à propos de leurs émotions et surtout à propos des émotions qui semblent déterminer les crises d'ap;itations forcées : qu'il s'agisse de l'émotion génitale ou de l'émotion de la colère, il leur semble que l'émotion s'arrête avant de devenir complète et qu'elle se transforme en une autre opération mentale, les ruminations, les tics et les angoisses. « Je ne peux pas, dit Lise, arriver au bout d'une émotion ou d'un sentiment, c'est là ce qui me donne des scrupules. » Cette appréciation des émotions et des sentiments est très générale et comme le phénomène a son importance, il faut en rapporter quelques exemples.
« Il me semble, dit Pot..., que je ne reverrai plus mes enfants, tout me laisse indiflerente et froide..., je voudrais pouvoir me désespérer, crier de douleur, je sais que je devrais être malheureuse, mais je n'arrive pas à l'être..., je n'ai pas plus de plaisir que de peine, je sais qu'un repas est bon, mais je l'avale puisqu'il le faut, sans y trouver le plaisir que j'aurais eu autrefois. Les joies ont fui, les peines aussi, je vais à l'enterrement de mon grandpère et je n'ai môme pas une crise de chagrin... Il y a une épaisseur énorme qui m'empêche de ressentir les impressions morales, qui m'empêche de sentir même de la peine. » On- retrouve ici à propos des émotions les mêmes expressions « du mur, de 1 épaisseur » qui servaient déjà à bien des malades pour caractériser le trouble de la perception extérieure.
Nem... n'est plus la même, elle ne s occupe plus ni de son mari ni de son enfant. «Je voudrais bien essayer de penser à ma petite fille, mais je ne peux pas, la pensé(^ de mon enfant me traverse àpeine l'esprit, elle passe et ne me laisse aucun sentiment)). « 11 me semble,, dit Brk...,que depuis un an je n'aime plus peisonne. » « Mes enfants me gênent, dit Xyb..., je ne suis pas poui' eux ce que j'étais
avant, je n'existe plus au point de vue maternel, je voudrais bien m'y intéresser, mais je ne veux pas. » « Autrefois j'étais peureuse, dit Gay... et vous n'auriez pas pu me faire entrer dans cette salle pleine de squelettes (le musée de la Salpêtrière) ; maintenant cela ne me fait rien du tout, je ne me sent même pas effrayée... tout m'est égal. » « Je n'aime plus les gens, dit Gisèle, il ne me semble pas que j'aime comme les autres, comme j'aimais avant ; j'ai l'impression qu'ils m'aiment mieux que je ne les aime. Je vis repliée sur moi-même comme une égoïste qui pourtant se détesterait. Je ne me fâche plus de rien, je n'ai plus peur de rien, je ne m'intéresse plus à rien, tout glisse sur moi comme sur une toile cirée, tout est émoussé.»
Voici les remarques de Glaire sur ses propres émotions : « les émotions s'arrêtent, ne se développent pas, elles se perdent et n'arrivent pas jusqu'à moi, une chose qui aurait dû m'effrayer me laisse calme, je n'ai pas de la peur, j'ai trop de calme ; j'éprouve quand même les joies et les peines, mais affaiblies... Il est très rare que je puisse rire, je souris mais je ne puis rire de bon cœur,.une joie comme une peine cela reste au loin, cela reste en l'air et c'est là ce qui me désole le plus, de n'avoir plus de cœur... Il se réveille quelquefois puis il retombe... Vous ne voulez pas croire que je n'ai pas de cœur, je n'ai que l'air d'aimer ma mère. Au fond tout m'est 'égal, je ne désire pas guérir, je suis insouciante, j'aimerais tant pouvoir avoir beaucoup de chagrin. Je voudrais être bouleversée, souffrir beaucoup: être si tranquille, si calme, cela m'effraie ».
On retrouve le même sentiment d'incomplétude des émotions dans le phénomène si complexe de la timidité. « Il y a des cœurs, disait très bien M. Dugas, qui ne savent pas adapter leurs sentiments aux circonstances... On peut prendre Amiel comme type quand il se plaint d'être devenu incapable de sentir : mon cœur n'ose jamais parler sérieusement, dit-il, je badine toujours avec le moment qui passe et je n'ai que l'émotion rétrospective \ »
On retrouve également ce sentiment d'émotion insuffisante dans le sentiment perpétuel d'ennui, si banal chez tous les psychasthéniques qu'il est inutile de rappeler leurs intarrissables gémissements à ce sujet. Chez beaucoup l'ennui est évidemment en rapport avec l'aboulie et l'aprosexie ; ils s'ennuient parce qu'ils ne
I. Dugas. La timidité. Revue philosophique, 1S96, II, p. 569.
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font lion. Mais jai été étonne de voir un profond sentiment (r»Mnuii chez des malades qui continuent cependant à s'occuper sulJisaniment. C'est que l'action et le travail ne leur donnaient pas «la sensation qui leur est proj)rc el la joie (jui leur succède». C'est qu'ils restaient toujours indilVérents et que, comme disait ti-ès bien l'un d'eux, « on s'ennuie de ne pas souffrir, aussi bien que de ne pas jouir ».
A ces sentiments d'incomplétude des émotions je rattacherai aussi un sentiment d'une nature un peu diiVérente, le sentiment que ces sujets ont à propos de leur sommeil.
Si le sommeil peut être lui aussi, comme on l'a vu, le point de départ des crises d'angoisses et d'agitation, on ne sera pas étonné de constater que dans certains cas il donne naissance aux mêmes sentiments d'incomplétude. Claire, comme beaucoup de ces malades, n'arrive pas à avoir u» sommeil complet, elle ne dort qu'à moitié, il lui semble toujours « qu'il y a une personne qui continue à penser aussi nettement que si elle était éveillée... Je n'ai qu'une personne qui dort, les antres veillent et rêvent et elles ne rêvent pas toutes la même chose » aussi continue-t-elle à éprouver la même inquiétude pendant le sommeil que pendant la veille.
Lise a le sentiment qu'elle dort à moitié, qu'elle reste à ruminer comme "pendant la veille ; au réveil elle a le sentiment d'avoir dormi d'une manière très incomplète. Quand elle va mieux, elle se réveille en sursaut, étonnée de dormir si profondément, d'une manière qui contraste avec son sommeil habituellement si incomplet.