Les aboulies professionnelles
Apres les aboulies sociales, les aboulies pour les actes de la profession se présentent très souvent. Nous avons déjà étudié des phobies professionnelles, presque toujours elles ont commencé par un « dégoût énorme du métier qui semblait plus fatigant que tout autre, ridicule, honteux...» (An... no) M. Bérillon et M. Bramwell citent un prêtre qui ne peut monter en chaire, un médecin qui ne peut faire une ordonnance*. Je trouve ce sentiment dans toutes les professions, chez l'ecclésiastique, le professeur, l'instituteur, le violoniste à l'orchestre, le maréchal ferrant, le maçon. C'est que le métier est encore l'ensemble des actions le plus considérable chez l&s hommes qui agissent peu. C'est là que l'aboulie commence à se faire sentir.
11 est intéressant de remarquer qu'une des premières aboulies qui aient été décrites, celles du notaire de Billod est une aboulie professionnelle, ce sont les actes de son étude que le malade ne peut plus signer'; ce n'est que plus tard que l'aboulie s'étend à d'autres actes.
l3. — L'aboulie et V inhibition.
Nous arrivons aux troubles les plus graves qui se présentent le plus souvent dans une circonstance bien déterminée, au début de ces crises de « phénomènes forcés » de ces ruminations, de ces agitations motrices ou de ces angoisses que nous avons étudiées dans le chapitre précédent.
D'ordinaire on ne considère ces crises qu'à un seul point de vue; au point de vue du développement anormal que prennent dans la crise des phénomènes secondaires : pensées, mouvements ou émotions. Si l'on veut bien y faire attention il y a dans ces crises un autre phénomène négatif, celui-là, mais encore plus important que le premies. C'est l'arrêt, la suppression complète de l'acte volontaire que les sujets étaient en train d'accomplir quanrf la crise a commencé.
On a vu en effet que très souvent ces crises commençaient à
I. Bramwfll, On imprrative ideas. Brnin, iSgS, p. 336. a. BilloJ, Maladies de la volonté p. 177.
propos d'actions. Ger... descendait chercher du bouillon, Nadia voulait me jouer un morceau de piano, Jean voulait mettre une lettre à la poste-. Or non seulement ces sujets se sont mis à délirer, à avoir des mouvements incohérents et des peurs, mais encore l'acte commencé s'est arrêté et n'a pas été accompli.
On divise souvent les obsessions en deux groupes distino-ués par M. Régis et acceptés par M. Séglas. D'un côté on place les obsessions impulsives dans lesquelles le sujet est poussé à - accomplir malgré lui des actes inutiles ou absurdes : briser tout faire d'interminables réflexions ou se laisser aller à des émotions. De l'autre on admet les obsessions inhrbitrices qui arrêtent une action, suppriment un phénomène en train de s'accomplir. Cette distinction peut être utile dans la pratique : chez quelques malades l'inhibition peut être plus remarquée et chez d'autres l'impulsion à l'acte pathologique peut être considérée comme plus pénible et mise en premier lieu. Mais ce ne sont là que des différences de point de vue. A mon avis ces crises présentent simultanément l'inhibition ou même l'arrêt et l'impulsion.
Il y a un phénomène de supprimé et un autre qui prend un développement énorme à sa place. Voici un exemple qui montrera bien, je crois, combien cette distinction entre l'obsession inhibition et l'obsession impulsion est en réalité peu de chose et dépend d'un accident dans l'appréciation des malades. Le hasard a fait que j'ai eu deux malades ayant exactement le même accident, mais qui par suite du milieu où elles sont placée.s le dési- Sfnaient chacune d'une manière différente. Ces deux malades. Xvb... (209) et ^ k..., sont toutes deux incapables de tenir leur ménage ; un acte en particulier, est devenu impossible et provoque de grandes crises de rumination, c'est 1 acte qui consiste à paver les dépenses faites par la bonne : ni l'une ni l'autre ne peut se décider à régler ces comptes. Quand elles commencent î faire ce calcul, les hésitations surviennent, les doutes sur l'addition, les recherches, les craintes de voler la bonne, les angoisses, etc., et la crise de rumination ou d'angoisse dure plusieurs heures. Ce dernier fait constitue, si l'on veut, un gros phénomène impulsif, mais ce qu'il ne faut pas oublier c'est qu'il V a à côté un autre phénomène qui consiste en ce que la bonne n'a pas été payée, phénomène que l'on peut appeler iine inhibition. L une de ces malades est seule chez elle avec des enfants trop jeunes pour tenir le ménage à sa place, ce qui fait que l'on
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remarque principalement le phénomène négatil. La malade et sa famille se plaignent surtout d'uneimpnissancc, d]uu empêchement queXyb... ressent pour phyer sa bonne et on fait de cette maladie une obsession inhibitricc. Vk..., au contraire, est entourée de jeunes filles assez âgées pour avoir pris complètenîent la direction du ménage à la place de leur mère, on se résigne donc à ce que celle-ci ne paye pas la bonne ; mais ce qui paraît important, c'est qu'elle souflVede ses ruminations et l'on vient dire que Vk... a des impulsions à compter, à s'interroger, à parler toute seulet En un mot, la maladie apparaît plutôt chez l'une sous son aspect inhibitoire, chez l'autre sous son aspect impulsif, quoiqu'elle soit au fond exactement la même dans les deux cas.
Ce fait de l'arrêt plus ou moins complet de certains actes ou même de tous les actes est l'un dès phénomènes les plus essentiels de l'état mental de l'obsédé. On a beau dire qu'il a conservé la conscience intacte, il y a toujours une lacune considérable, c'est qu'il est absolument incapable d'accomplir un certain acte à propos duquel il a commencé la crise. Pendant sa crise d'agitation Nadia est incapable de jouer son morceau de piano ou de sortir de sa chambre, Ou de tourner son visage à la lumière, ou de manger son déjeuner, etc. L'acte supprimé varie suivant l'action que le sujet était en train d'accomplir au moment où la crise a commencé, mais il y en a toujours un de supprimé. Il en est de même pour Lise : «Dès que cette plirase est formée dans mon esprit, dit-elle, si je fais cette action, je donne mes enfants au diable, je n'y suis plus, ma volonté est arrêtée... i^) . Jean veut commencer à uriner, quand surgit dans son esprit la pensée qu'il n'est pas loin -d'une administration de pompes funèbres et qu'il a failli avoir affaire à ces tristes maisons à cause de ses masturbations, il a une grande crise de ruminations et de phobies ; mais en même temps c'est fini, il no peut plus ouvrir son pantalon et il ne peut plus uriner. Claire est ainsi arrêtée dans ses prières, dans ses repas, dans ses promenades, dans l'acte même d aller au cabinets, etc. « Il me prend des gènes pour agii% tantôt pour une action, tantôt pour une autre. »
Il semble, comme le disait M. Sautarel, dans une thèse sur l'inhibition génitale, « que le sujet essaye vainement de transformer une idée en un acte, que sa volonté n'est plus suffisante pour actionner son système moteur; les efforts qu'il .tente à cet égard n'aboutissent qu'à augmenter son trouble et son an-
goisse* ». C'est là un des oiaiids liuubles de lu maladie: quand il se présente chez les grands malades, il s'associe avec les autres troubles la rumination et l'angoisse, et c'est un problème important de savoir s'il faut le considérer comme la conséquence de ces agitations ou s'il faut le regarder comme un trouble primitif. Pour le moment, je me contente de signaler sa fréquence et sou importance parmi les troubles de la volonté que présentent ces malades.
là. — Les fa digues insurmontables.
Cette aboulie peut s étendre et supprimer un nombre d'actes encore plus grand sans déterminer en même temps ces crises d'agitation. Il s'agit d'un phénomène très curieux et encore assez peu connu que présentent souvent ces malades. Ce sont des crises d'épuisement accompagnées d'un senti-ment de fatigue tout à fait inouï.
En dehors du sentiment de fatigue constant, il v a chez eux de véritables crises de fatigue. Ces crises surviennent chez" Fz... à la suite du coït, chez Gisèle à la suite de grand trav;ùl pour une cérémonie, chez Jean à la suite des efiorts d'attention, chez la plupart des malades, Nadia, Lise, Brk... (2;^) à la suite des efforts qu'elles ont faits pour triompher de leurs idées obsédantes : c'est un des accidents que l'on est exposé à déterminer dans le traitement de ces maladies. Le sujet se sent tout à fait épuisé : « c'est, dit Jean, une horrible fatigue, à croire qu'on va tomber évanoui, qu'on va se coucher par terre. » « C'est une fatigue à m'en trouver mal, dit Brk..., il y a un. tel poids sur mes membres et sur mes yeux et sur mon estomac que je deviens incapable de rien faire. » Le fait est que dans ces cas les malades deviennent incapables de rien faire, ils restent couchés ou se traînent sur des fauteuils pendant des heures et des jours. Nadia, Gisèle ne bougent presque plus pendant plusieurs jours et sentent leurs sens engourdis, « toutes les !?ensations dans du coton (Gisèle) ».
Les autres Lise, Brk..., se traînent péniblement et n'ont même plus la force de penser à leurs obsessions, elles ne pensent à rien.
I. Sautarel, Contribution à l'étude des obsessions et en [inrtictdier ù l'inhibition ijénil'di-. Thèse de Bordeaux. 1897, p. 9^.
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C'est môme pour Brk... une sorte de bonheur que cette absence d'idées « après tant d'agitation de l'esprit il y a un grand bien-être à ne penser à rien». le... non seulement ne pense à rien mais il trouve du plaisir à ne pas faire le plus petit mouvement. « Si dans son lit une position fausse ou le contact d'un objet lui est pénible il aime mieux supporter cette gêne indéfiniment plutôt que de faire le moindre mouvement pour l'écarter. »
En général ces crises qui sont en rapport avec un effort précédent et une fatigue durent peu et le malade ne tarde pas à reprendre plus d'activité et en même temps malheureusement il retrouve son agitation physique et morale.
i5. — Les inerties.
Enfin au dernier terme, l'aboulie s'étend encore, les malades n'attendent pas que l'acte soit rendu impossible par une inhibi-, tion, une crise ou une fatigue, ils se souviennent de la difficulté qu'ils ont éprouvée pour agir, ils. l'exagèrent par l'imagination et en arrivent à ne plus rien faire du tout. On remarque bien vite que tous ces malades ne savent plus rien faire, restent des journées entières sans aucune occupation : « je n'ai plus de gont à rien..., je tiens les objets en main sans rien faire.., je ne puis plus avoir aucune occupation... » (Ce I24), Cht..., Mio... (208), Vob... (ig/i).
Ceux qui avaient un travail finissent par le cesser, Sy... ne peut plus coudre, ni même s'occuper à lire, Ver... cesse absolument de travailler et n'accepte plu5 aucune occupation. Cat... qui était instituteur désire rester au lit sans rien faire ; si on ne le force pas à se lever, il reste au lit sans bouger. Ce désir de rester couché se retrouve très souvent, il caractérise Chy..., Za... (216), Xyb... (209), etc. Presque tous restent immobiles des heures entières et passent leur vie assis dans un coin.
Plus la maladie se prolonge, plus elle s'aggrave et plus on voit augmenter cette inertie caractéristique, si bien qu'à la fin les grands malades ne peuvent plus quitter leur chambre, ne peuvent plus recevoir personne et achèvent leur vie dans l'isolement et l'immobilité,
La volonté active s'est montrée troublée dès le début de la vie : on notait d'abord l'indolence, l'irrésolution, la lenteur, les retards, la faiblesse des efforts, le désordre, la maladresse, l'inachèvement,