Eclipses mentales
Je voudrais signaler à propos de ces troubles de l'attention un phénomène très curieux dont on verra bientôt toute l'importance. Simone vient se plaindre d'éprouver souvent un singulier arrêt de la pensée. Tout d'un coup elle s'arrête au milieu d'une conversation et reste un petit moment sans parler puis elle se retrouve, quelquefois elle continue sa conversation comme si rien n'était arrivé et ses parents sont seuls à avoir remarqué la petite interruption ; souvent elle reste un peu troublée et a besoin de quelques. efforts pour savoir oîi elle en était. Ce fait me parait d'autant plus curieux que chez cette jeune fille il a précédé de quelques mois et comme annoncé l'arrivée des grandes obsessions de la honte du corps qui ont pris pendant longtemps un assez grand développement. Le même fait se présente chez Gisèle, grande scrupuleuse. Suivant son expression « elle perd ses idées », mais il paraît, à ce qu'elle prétend, que c'est là un phénomène Iréquenl dans sa famille et que ses frères ont aussi l'habitude de perdre de temps en temps leurs idées.
t. Krafft-Kliiiii;, Psyrhialric. Iradiicl. \^\\-. p. ^^^.
a. Ribol, Les Maladies de hi volont.'r p. fig ( l'aris, F. Alcan).
La diminution de l'aUentioii peut donc aller chez quelques-uns jusqu'à des éclipses de la pensée comme la diminution de la volonté arrive à l'inertie complète.
L'étude des émotions et des sentiments de ces malades serait, je crois, particulièrement fructueuse, parce qu'elle expliquerai! beaucoup d'autres faits, mais on trouve toujours la même dilllculté ; les troubles qui se présentent et qui sont incontestables sont-ils les résultats des idées absurdes du malade, sont-ils créés par son délire ou sont-ils. antérieurs à ce délire et lorment-ils le lond naturel de la maladie ? Bien souvent les malades eux-mêmes rattachent le trouble de leurs émotions à une sorte de retenue qu'ils supposent presque volontaire, c'est ce que font souvent les. timides : « Il v a en moi, disait Amiel*, une raideur secrète à laisser paraître une émotion vraie, à dire ce qui peut plaire, à •m'abandonner au moment présent, sotte retenue que j'ai toujours observée avec chagrin... mon cœur n'ose jamais parler sérieusement, je badine toujours avec le moment qui passe et j'ai 1 émotion rétrospective. Il lépugne à ma nature réiractaire de reconnaître la solennité de l'heure où je suis, un instinct ironique fjui provient de ma timidité me tait toujours glisser légèrement sur ce que je tiens sous prétexte d'autre chose et d'un autre moment... La peur de l'entraînement et la défiance de moi-même me poursuivent jusque dans l'attendrissement. » Cet arrêt des .-^tMitiments est-il vraiment une retenue par crainte de l'entraînement, ou bien au contraire cette prétendue retenue n'est-elle pas inventée pour l'expliquer ?
Le même problème se pose à propos des idées de scrupule qui semblent être la raison de cet arrêt des émotions. Lod... se plaint d'une chose qui l'énervé au plus haut point, c'est qu'elle ne peu! plus s'amuser, se réjouir, prendre du plaisir de bon cœur à quelque chose. Quand l'excitation agréùble arrive et que le plaisir va survenir, elle est arrêtée, ne peut plus se livrer au sentiment quel qu'il
!. \miel. Journal intime. I, p. i5l.
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soit, il faut qu'elle pense à autre chose et ses idées ordinaires, ses problèmes surgissent: il faut qu'elle les résolve d'abord, avant de continuer la jouissance. Un chapeau lui plaît-il, aussitôt surgit l'idée que c'est une satisfaction égoïste. Veut-elle passer outre, elle a des remords comme si « elle avait l'idée d'envoyer la religion promener ». Écoute-t-elle une comédie au théâtre, il lui faut « remettre droites ses idées sur Dieu » avant de s'intéresser à la pièce. Elle ne peut prendre plaisir à la musique qu'elle joue, il faudrait d'abord se débarrasser de l'idée qu'elle pense mal de Dieu. Elle a une amie qu'elle aime beaucoup et ne peut se laisser aller au plaisir de l'aiï'ection, au simple plaisir de l'embrasser, car il lui vient l'idée qu'elle aurait bien pu l'embrasser sur les lèvres et que ce serait contraire à la pudeur.
En écoutant ce langage, on est porté à penser qu'elle est surtout délirante, que c'est elle qui se supprime ses plaisirs à cause des scrupules qui les persécutent, et on est tenté de lui dire: « Ne pensez plus au bon Dieu et à la morale et vous vous amuserez. »
La question est plus délicate, car cet arrêt du plaisir se retrouve chez beaucoup de malades qui n'ont pas précisément des obsessions ni des phobies à ce sujet et dont les émotions s'arrêtent cependant de la même manière sans qu'il y ait une idée . déterminée ni une angoisse pouvant servir de prétexte à cet arrêt. Chez beaucoup des idées surgissent et pullulent après cet arrêt mais sans avoir aucun rapport avec l'émotion antécédente, chez d'autres l'arrêt de l'émotion n'est suivi d'aucun trouble particulier. Il semble donc qu'il existe chez ces malades un trouble fondamental des émotions et des sentiments indépendant des autres phénomènes que nous venons d'étudier.
D'autre part, on voit se développer chez beaucoup de ces malades un grand nombre de sentiments spéciaux que l'on ne rencontre pas au moins au même degré chez les individus normaux. Chez quelques-uns ces besoins ou ces amours bizarres sont accompagnés par des phénomènes intellectuels, des obsessions du même genre, mais chez beaucoup il n'en est pas ainsi et les sentiments anormaux se développent en dehors des réflexions du sujet presque à son insu. Ces sentiments sont voisins des sentiments d'incomplétude qui viennent d'être étudiés, mais ils ne sont pas identiques à ces phénomènes : ce sont plutôt des altérations des sentiments naturels qui existent chez tous les hommes. Ces remarques nous conduisent à étudier dans les para-
graphes suivants ces modifications primitives des émotions et des sentiments.