‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 21 sur 380 · I. D'' Thulié, La manie raisonnante du D' Campagne · texte numérisé non relu

I. D'' Thulié, La manie raisonnante du D' Campagne

7'i LES IDEES OBSEDANTES ET IMPULSIVES

dans leur reprcsentadon hallucinatoire, dans le dogrc de croyance qui les accompagne.

i. — Ldi permanence et l'évocation de l'obsession.

Un certain nombre de caractères séparent les idées pathologiques de nos scrupuleux des idées ou des pensées d'un homme normal, ce sont ces caractères qui les rendent obsédantes.

Au premier rang il faut placer la durée de ces préoccupations. La durée de ôes obsessions chez les scrupuleux peut être extrêmement longue. L'idée du démon chez Lise, l'idée sacriièsfe et obscène chez Claire existent chez chacune au moins depuis 12 ans. Il en est de môme pour la plupart des obsessions que j'ai signalées, leur durée se compte toujours par années. D'ailleurs, si l'on en croit M. J. Falret, les obsédés de ce genre conserveraient toute leur vie la môme idée malgré des rémissions apparentes. On peut dire que certaines idées se prolongent chez nous tous et qu'un savant peut poursuivre un problème pendant 20 ans. Ce caractère n'est donc pas absolument décisif. Cependant il a une certaine impoitance relative : étant donnés la nature des esprits et le sujet de ces idées, on doit reconnaître que d'ordinaire chez des esprits de ce genre une telle idé^ ne devrait pas durer 10 ans. Lise est. une femme intelligente et instruite : il n'est pas vraisemblable que son attention soit naturellement employée pendant 10 ans à méditer sur l'idée de donner ses enfants au diable. D'ailleurs tous ces malades s'en étonnent eux-mêmes et ne comprennent pas pourquoi ils restent si longtemps sur le même sujet qu'ils trouvent euxmêmes insignifiant et grotesque. Il y a donc déjà dans la durée un élément pathologique qui donne à l'idée un caractère pénible et obsédant.

Le second caractère, \a féqiience des rr'pefi/ions est ici plus net encore. Claire prétend qu'elle a 200 fois par jour son image de l'hostie et du membre viril. Lise est convaincue que sa préoccupation est perpétuelle et ne l'abandonne même pas pendant la nuit. Celle-ci a en elï'et le sentiment que toute la nuit elle rêve au même problème et elle se réveille le matin avec le sentiment de n'avoii pas cessé d'y penser. Nous verrons par l'étude de certains malades comme Jean que môme au momciil où l'idée semble dis-

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parue do la conscience elle subsiste cependant. Ce malade nous répète qu'il pense à sa dame d'une manière « implicite ». Même quand elle est à peu près guérie et tranquille, Gisèle sait bien que son idée, ses remords de vocation ne sont pas loin, « cette idée me gratte toujours, le regret de la vocation religieuse c'est le chat qui dort, il ne faudrait pas m'amener à y penser un peu, tout ne demande qu'à recommencer ». On voit donc que ces idées réapparaissent très souvent dans l'esprit, ne disparaissent même jamais d'une manière complète.

Ici encore on peut dire que l'attention volontaire peut maintenir notre esprit sur un même sujet. Cela est bien rare et il faudrait au moins que, par son intérêt, par l'importance que l'esprit lui accorde, une pareille prolongation de l'attention pût se justifier. 11 est loin d'en être ainsi dans nos exemples.

Cette durée, cette permanence de l'idée ne doit cependant pas être considérée comme un phénomène tout à fait automatique qui se prolonge de lui-même. Le sujet prétend bien que l'idée vient d'elle-même, qu'elle persiste quoiqu'il ne fasse rien pour la conserver, quoiqu'il souhaite de tout son pouvoir sa disparition. En réalité il nous trompe ou il se trompe lui-même. Lise veut être soignée et guérie, cependant elle est très agitée à la pensée qu'elle pourrait être hypnotisable. C'est qu'elle a bien peur que pendant le sommeil hypnotique on n'efface complètement son obsession, elle y tient au fond et ne veut sacrifier que « ce qu'elle a d'exagéré ». Quand elle va réellement mieux et que l'idée a une tendance à s'effacer « il faut qu'elle cherche à. v repenser pour être tranquille, je ne puis pas me décider à n'y plus penser ». En réalité pendant que je m'efforce d'effacer ces idées elle fait « un effort horrible pour ne pas les perdre et elle ne peut s'empêcher d'être heureuse quand je ne réussis pas ». Dans un léger état hvpnotique qu'on détermine sur elle et dont je reparlerai, j'essaye de contredire ses idées fixes, de les dissocier, de les modifier. Cela provoque des crises de résistance excessivement curieuses. Elle s'écarte de moi avec horreur, elle se raidit en sortes de contractures, elle serre les dents pour ne pas répéter les paroles que je lui suggère. Elle supplie qu'on ne lui enlève pas des idées enseignées par l'Eglise. Si elle obéit un peu c'est avec toutes sortes de réserves. Elle dit bien, pour expliquer ses résistances, que c'est le diablo qui résiste et non pas elle, mais en fait elle v lient ellemême l)c:iu(uup. « Quand on a vécu dix ans avec une idée on ne

peut plus s'en passer. » Aussi ne cède-l-elle que très peu et pour un moment seulement avec la plus grande crainte d'engager l'avenir. Elle se résigne simplement à remettre son idée à plus tard et se console en se disant « quand je le voudrai bien, j'y repenserai ».

Les mêmes entêtements et les mêmes résistances se reproduisent chez Claire et amènent des scènes qui sont véritablement comiciues. Claire vient de me dire qu'elle est désolée de s'accuser elle-même d'immoralité, car elle sait au tond que ce n'est pas vrai. Je lui réponds en abondant dans son sens, en lui disant ifu'elle est une jeune fille très estimable et que je la sais incapable de toute malhonnêteté. La voici furieuse contre moi, disant que je me moque d'elle, que je n'en pense pas un mot, qu'elle ne tolérera pas qu'on la contredise ainsi. Elle se met à pleurer et elle supplie qu'on ne lui enlève pas son dernier espoir.' « Si je ne me croyais pas immorale, je ne ferais plus aucun eflort pour arriver à me chanoer,je serais absolument perdue. » Jamais elle ne tolère au fond qu'on contredise son délire. En réalité la permanence de Fidée n'est pas chez les scrupuleux un tait aussi automatique que chez les hystériques ; il résulte d'un efïbrt permanent pour maintenir l'attention sur une même idée ; c'est une sorte de manie de la fixité des idées.

Cette fréquence de l'idée est en rapport avec un autre caractère important, la facilité des reproductions. Si l'idée revient si souvent dans l'esprit c'est qu'elle est évoquée par d'innombrables phénomènes en apparence sans grands rapports avec elle. Il est toute une catésforie de malades très nombreux qui résument leurs maladies en disant qu'ils ont peur des couteaux. Cela signifie que la vue d'un couteau ou d'un instrument dangereux éveille immédiatement dans leur, esprit la pensée de frapper, de tuer à coups de couteau la personne qu'ils aiment le mieux. C'est là, comme on l'a vu, une obsession criminelle extrêmement fréquente chez les scrupuleux. Il en sera ainsi pour tous les objets, pour tous les phénomènes qui peuvent être considérés comme taisant partie de l'idée obsédante à un titre quelconque, comme objet, comme instrument du crime, comme élément de l'action vertueuse ou mauvaise à laquelle songe le malade. Qes... a horreur des escaliers, des fenêtres parce que nous savons qu'elle pense au suicide. Vi... ne peut voir un puils, ni une rivière. Bor... craint les images reli-

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pieuses, les éolises, les liostics parce qu'elle a immédiatement des idées sacrih'ues. Brk... ne peut plus voir les enfants, cela éveille l'idée de les tuer. Qd..., scrupuleuse qui se reproche de ne pas avoir bien so'gné son mari, est obsédée par la pensée qu'il va avoir une fluxion de poitrine ; son obsession la prend quand il tousse ou quand il touche ii son mouchoir. Za... qui se sent poussée à avaler des épingles ou à en jeter dans les aliments des autres est tourmentée par son obsession quand elle doit manger ou quand elle doit toucher à une boite à lait. Gisèle qui a des remords de vocation parce qu'elle n'est pas religieuse souffre de cette idée à propos de tous ses « devoirs d'état » . Le lait de recoudre un bouton lui fait penser qu'elle a un ménage, qu'elle est mariée, qu'elle n'est pas religieuse. « Mon enfant est devant moi comme un remords vivant, sa vue me fait mal. »

Le point de départ de l'association peut être moins déterminé. Ce ne sera plus un objet qui entre comme partie intégrante dans l'idée, ce sera un objet qui par sa forme ou simplement par son nom ressemble à un des objets précédents: l'association se fera par ressemblance lointaine. Xa... (20^) est terrifiée parce qu'une de ses bonnes s'appelle Antoinette, ce qui fait penser à l'échafaud et au crime. Claire ne peut plus voir de bouteilles ni d'objet long, sans voir le membre viril qui souille l'hostie.

Il suffira même d'une association de contiguïté dans le temps ou dans le lieu. Si l'objet a été vu à un moment où l'idée obsédait l'esprit, par le fait de cette contig*uité dans le temps il devient dorénavant capable de l'évoquer. « Si j'ai eu une idée en me lavant les mains, elles reviendra toujours dès que je verrai une cuvette. » Je pensais à mon chien enragé en traversant la place de la Concorde, dit Fi... (83) et depuis cette place' m'est odieuse et je ne puis rien tolérer qui mêla rappelle. » Il ne veut plus entrer dans son cabinet de travail parce que sa femme y a pénétré en portant une robe qui peu auparavant avait traversé la place de la Concorde. C'est ainsi que Lod... et Lise ont pris l'horreur de leur mobilier parce qu'elles se trouvaient sur telle ou telle chaise quand elles avaient telle ou telle idée. C'est pourquoi certains de ces scrupuleux sont améliorés, il faut le savoir, simplement quand on les change de milieu parce que tous les objets du milieu habituel ont pris une influence évocatrice. C'est pour- (juol enfin ils retombent malades en rentrant chez eux. « .le retrouve toutes mes idées en rentrant chez moi comme un paquet

posé, dit Gisèle, chaque meuble en est un vrai nid. » Elle ne se rappelle les lieux et les temps que par les obsessions qu'elle avait dans ces circonstances, et en évoquant telle période de sa vie, elle retombe dans une obsession correspondante.

La facilité et la complication de ces associations d idées peut aller encore plus loin, et l'histoire de Jean est tout à tait instructive à cet égard. Il a des obsessions relatives it la masturbation, mais tout lui rappelle la masturbation. Le nez, par exemple, lui semble avoir des rapports avec les organes génitaux parce que les odeurs sont excitantes et il ne peut plus porter un lorgnon: « c'est comme si cela me comprimait les organes. » Il ne peut plus se moucher de même qu'il ne peut plus uriner « car le mouchage ou l'urinage me font le même effet que la masturbation ».

Nous avons déjà vu que ses scrupules génitaux se sont particulièrement localisés sur deux femmes' de sa connaissance. Tout, ce qui peut lui rappeler l'une ou l'autre de ces deux femmes va évoquer le délire et l'on est étonné delà subtilité de l'association. 11 ne peut plus marcher avec certaines bottines parce qu'il s'est aperçu une fois qu'il y avait sur elles le chiffre /jg. Or la dame de ses pensées avait ^9 ans quand l'obsession a commencé. Il a la peur du chiffre 58 parce qu'une autre dame est née en i858. Il ne peut écrire de lettres parce que la correspondance le fait penser à un bureau de poste où il a vu cette personne. Il ne peut se coucher dans son lit parce que ce lit est dirigé de manière que la tête soit dans la direction de la province où se trouve l'une de ces dames; il ne peut manger à table quand il tourne le dos au quartier Montmartre où il a rencontré l'autre. H est ellVayé pai' tous les noms qui commencent par un A, car ces noms évocjuent la pensée d'un de ces prénoms. Le dernier iiicitlent peut dispenser dénumérer toutes ces associations d'idées. On lui sert à table un gâteau qu'il trouve bon, et par malheur il en demande le nom. Sa mère lui répond: « C'est une Charlotte.» Une terrible crise s'ensuivit: 11 avait avalé Charlotte, il avait sa tête dans l'estomac, il l'avait dans le sang, t»t toutes les idées erotiques étaient épouvantablement surexcitées par cette présence conlinuelle de Charlotte au dedans de lui-même.

Bientôt l'assot^iation semble se généraliser. Il ne suffit pas que la moindre consonance vienne l'aire penser à l'une de ces deux personnes. Toute femme, tout objet de la toilette féminine cl même la piéscnce de sa pauvre mère suHlt à évoquer tout

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