‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 215 sur 380 · I. Amiel, Journal intime, I, iSg · texte numérisé non relu

I. Amiel, Journal intime, I, iSg

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dîner lui paraît une opération inouïe : il ne s'agit pas là de timidité ou d'obsession, c'est l'acte pratique dont il n'a pas la moindre notion. Il en est de même à des degrés différents pour tous nos sujets. 11 faut interroger sur ce point, non les malades, mais leur famille et j'ai entendu bien des gémissements venant des mères, des maris ou des femmes des malades. On répète toujours que le malade n'a jamais été pratique, qu'il dépensait l'argent à tort et à travers, qu'il ne se rendait pas compte de sa fortune, de sa situation réelle, qu'il ne savait rien organiser, rien réussir. L'entourage des malades insiste aussi sur cette absence d'habileté manuelle qui est souvent chez eux un signe de leur défaut de sens pratique.

Les malades gardent plus d'activité pour les choses qui sont plus éloignées de la réalité matérielle, ils sont plus facilement psychologues, Jean, qui ne voit rien des choses matérielles, fait des remarques morales sur les gens et ces remarques sont souventfines. Ils aiment la littérature comme Gisèle et tournent au bas bleu, ils aiment surtout la philosophie comme Qsa... et deviennent de terribles métaphysiciens : quand on a vu beaucoup de scrupuleux, on en arrive à se demander avec tristesse si la spéculation philosophique n'est pas une maladie de l'esprit humain. Ces quelques remarques et ces quelques études dont plusieurs malades sont encore capables ne font que confirmer le caractère général de leur espiit qui est toujours l'éloignement de la réalité concrète.

Une conséquence très remarquable et un peu inattendue de cet éloignement du réel, c'est l'ascétisme. Jean ne s'intéresse à rien, n'admire rien, n'aime rien ; il n'a qu'une préoccupation endehors de ses obsessions c'est de faire le moins d'efforts possible dans la vie. Comme ces efforts amènent des délibérations, des scrupules interminables, il ne tient pas assez à la réalité pour braver ces accidents : aussi en arrive-t-il, peuàpeu, àse passer de tout, à renoncer à tout. Il a une vie d'une régularité, d'une sobriété, d'une simplicité invraisemblable pour la situation où il se trouve : « il n'y a pas de mérite à cela, me répond-il quand je lui en fais la remarque, les choses auxquelles vous tenez ne m'intéressent pas et ne me causent aucun plaisir ; je suis séparé de votre vie par un fossé ». C'est à cet ascétisme qu'arrivent tous les scrupuleux: Nadia malgré ses qualités brillantes s'est peu à peu retirée du monde, elle vit depuis cinq ans dans un petit appartement d'où elle ne sort presque jamais. En dehors de son médecin et de quelques personnes de sa famille qu'elle reçoit de temps en

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temps, elle ne voit absolument personne et vit aussi retirée du monde que si elle était dans un couvent. Tous en arrivent ainsi peu à peu à simplifier leur vie, non seulement par le progrès de la maladie, par suite des manies et des phobies, mais parce qu'ils sont au fond désintéressés de la vie réelle.

Je voudrais rattacher encore à cet éloignemcnt du réel les troubles quj nous avons notés précédemment sur le sens du temps. Bain dit que (( pour comprendre la conduite de l'homme, il tant toujours tenir grand compte de la puissance absorbante du présent' ». Cette remarque n'est pas exacte pour nos malades, car le présent n'est pas absorbant pour eux. lime semble évident qu'ils ne mettent pas la même différence que nous entre le présent et le passé.

Ils accordent une importance disproportionnée au passé et à l'avenir et surtout au passé. Lôwenfeld, comme on l'a vu, signalait un malade absorbé par le passé ^, mais nous avons montré que ce caractère à des degrés divers est absolument général : « ils ne vivent pas dans le présent, répètent toujours leurs proches; ils sont toujours entrain de se racontera eux-mêmes et d'arranger dans leur imagination quelques faits anciens. » Ils sont convaincus, comme disait Xyb..., que le présent ne peut jamais effacer le passé. » C'est à cause de ce peu d'intérêt accordé au présent que les scrupuleux n'ont aucune hotion de l'heure et qu'ils sont toujours en retard. C'est également pour cela qu'ils ont le singulier sentiment que nous décrivaient Ver... et Bei..., ces malades atteints de dépersonnalisation, le sentiment de ne plus distinguer hier, aujourd'hui et demain. Aujourd'hui se distingue pour nous par un coefficient plus élevé de réalité et d'action, c'est parce qu'ils sont éloignés du réel qu'ils n'ont plus le sens du présent.

Enfin, une dernière remarque doit être ajoutée aux observations précédentes, c'est qu on retrouve un trouble analogue même dans les phénomènes pathologiques des psychasthéniques, dans leurs hallucinations et dans leurs impulsions. Comme j'ai essayé de le démontrer, ils n'ont que des pseudo-hallucinations qui ont tous les caractères de l'hallucination excepté le sentiment de la réalité ; ils ont des impulsions qui ont tous les caractères de la coer-

1. Bain, Les émotions et la volonté, p. 5oi (Paris, t^. Alcan).

2. LuwcjiA'lil. l'.ivrliiiitrisrhe Wochenschrifl, lo juin iSijy.

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cition morale sauf le pouvoir de déterminer des actions réelles. Cette remarque est intéressante, car elle me paraît ici échapper à l'objection que jusqu'à présent nous faisions constamment. Si les émotions, les sentiments, les actions de ces malades sont incomplets et loin de la réalité, disions-nous, c'est peut-être parce qu'ils ont une idée fixe d'imperfection qui les arrête. Eh bien, ces mala'des ne se doutent pas que l'hallucination serait à notre point de vue un phénomène parfait. Us ne se rendent même pas compte des caractères d'une vraie hallucination et quand ils nous décrivent leurs hallucinations si imparfaites, ils ne peuvent, y mettre aucune humilité.

Ils n'ont de même aucune idée sur le résultat des pratiques, d'hypnotisme. Ils désirent plutôt le sommeil qu'ils croient utile pour leur guérison. Cependant les expériences hypnotiques longtemps et sérieusement continuées m'ont montré que tant que les scrupuleux sont très malades ils ne sont ni hypnotisàbles, ni suggestibles. Tous ces phénomènes d'impulsion, de suggestion et d'hallucination consistent surtout à donner au sujet l'illusion de la réalité ; il est curieux de voir que les scrupuleux les ont perdus comme les précédents. Non seulement ils n'ont plus l'appréhension de la réalité véritable, mais ils n'arrivent pas non plus à l'illusion de la réalité. Ce fait suffirait à prouver, s'il en était besoin, que le trouble ne consiste pas dans une action insuffisante de la réalité sur le sujet, mais dans une insulfisance des opérations mentales qui conduisent soit à la perception de la réalité, soit à l'illusion de cette perception.

On pourrait donc réunir un assez grand nombre de leurs troubles psychologiques en supposant, contrairement à l'opinion commune, que la réalité présente exige une complexité spéciale de l'opération psychologique et qu'il y a par conséquent une fonction spéciale que l'on peut appeler la fonction du réel. C'est un trouble dans l'appréhension du réel par la perception et par 'l'action qui résume les troubles présentés par nos malades en dehors de leurs manies et de leurs obsessions.

L'étude des troubles physiologiques est plus simple et il est plus facile de les résumer. On a observé des douleurs dans la été en relation probablement avec une insuffisance de régularisation de la pression intracéphalique et avec des troubles vasomoteurs, des troubles digestifs en rapport avec l'atonie gastro-

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intestinale, de l'hypoacidité urinaire, de la faiblesse cardiaque et de l'hypotension vasculaire, des troubles des sécrétions et des troubles des fonctions génitales.

D'une manière générale ce sont les symptômes de la neurasthénie. Nous aurons à discuter, à propos du diagnostic, s'il y a lieu de séparer les obsessions et l'angoisse de la neurasthénie proprement dite. Pour le moment il suffit de remarquer que l'on note dans tout l'organisme les signes d'un épuisement nerveux qui est parallèle à la diminution d'activité psychique.

En un mot les caractères généraux des stigmates psychasthéniques peuvent être maintenant résumés par ces trois notions plus simples : i le sentiment d'inachèvement, d'incomplétude des opérations psychologiques ; 2" la diminution ou la perte de la fonction du réel; 3" les symptômes physiologiques de l'épuisement nerveux.

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